Le Devoir de philo et d'histoire - Bilan de la décennie: la citoyenneté québécoise recomposée

Le troisième phénomène rime avec un double nom: Bouchard-Taylor. La crise des accommodements raisonnables, qui s’est amorcée en 2006 pour s’achever en mai 2008 avec le dépôt du rapport des commissaires, a permis de nommer l’existence de craintes à l’endroit de l’Autre.
Photo: Agence Reuters Christinne Muschi Le troisième phénomène rime avec un double nom: Bouchard-Taylor. La crise des accommodements raisonnables, qui s’est amorcée en 2006 pour s’achever en mai 2008 avec le dépôt du rapport des commissaires, a permis de nommer l’existence de craintes à l’endroit de l’Autre.

Deux fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie et d'histoire, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant. Pour ce dernier jour de 2009, légère dérogation à notre formule habituelle: le politologue Jean-Herman Guay, qui dirige l'excellent site d'histoire Bilan du siècle, nous propose un bilan de la première décennie québécoise des années 2000.

Au cours des dix dernières années, la participation aux élections québécoises est passée de 78 % à 57 %, une dégringolade de 21 points. Jamais, depuis 1927, autant d'électeurs ne s'étaient abstenus. Par contraste, le souvenir de la campagne de 1981, au terme de laquelle 86 % des Québécois avaient «fait leur devoir», semble chimérique.

Après avoir rappelé ces données, il convient généralement d'afficher un air attristé et de sermonner les citoyens. D'une manière moins normative, on peut prendre ce phénomène comme point de départ pour faire un bilan décennal de l'engagement citoyen.

C'est la faute aux politiciens!

Pour expliquer la chute de la participation, plusieurs n'hésiteront pas à montrer du doigt les politiciens en premier lieu, et Jean Charest en particulier, dans la mesure où celui-ci domine le paysage politique québécois depuis avril 1998. Qu'on considère l'élection de 2007 ou celle de 2008, la contraction de l'électorat libéral n'est pas négligeable. En dix ans, l'hémorragie de votants libéraux a atteint 400 000 personnes. Chez les péquistes, la perte est beaucoup plus importante: elle fut de l'ordre de 600 000 personnes. Depuis 1998, le PQ a bien connu quatre chefs, mais aucun n'a provoqué de ralliement massif. Jean Charest ne serait donc pas seul dans le box des accusés...

On aurait cependant tort de croire que le charisme des porte-parole est un déterminant crucial de l'enthousiasme électoral. Lors de l'élection de Barack Obama, le taux de participation n'a connu une hausse que de 2 % par rapport à celle de George W. Bush en 2004!

D'autres diront que c'est la redondance du discours politique québécois qui est en cause. Le vieux débat constitutionnel serait dépassé; une fatigue se serait installée devant la récurrence des mêmes thèmes. Quand Lucien Bouchard a annoncé son retrait de la vie politique le 11 janvier 2001, il a constaté qu'il n'avait pas été en mesure de «raviver la flamme». Presque dix ans plus tard, l'appui à la souveraineté ne va guère mieux. Il stagne à 40 %, et les trois quarts des Québécois jugent «peu probable» sa réalisation. À propos des autres enjeux, les lignes de démarcation entre les plates-formes électorales du PQ et du PLQ sont devenues ténues, les deux partis étant conscients des limites budgétaires et des contraintes du pouvoir. «Blanc bonnet, bonnet blanc», diront les plus vieux!

Si l'essoufflement de la confrontation PQ-PLQ a sa part à jouer dans le désabusement politique, on aurait tort d'en exagérer l'importance. La dernière décennie a été marquée par la montée de l'ADQ — de 2005 à 2007 — et par sa chute brutale en 2008. Et Québec solidaire, malgré sa victoire dans Mercier, a eu moins de votes en 2008 qu'en 2007. Difficile, donc, d'attribuer tout le désabusement au bipartisme, puisque les Québécois semblent vouloir y revenir.

Convaincus que la cause de la montée des abstentions appartient plutôt aux instances politiques, il s'en trouvera d'autres pour dénoncer le mode de scrutin. Il faut ici se rappeler que la dernière décennie a été marquée par un débat important sur la réforme du mode de scrutin, mais que les échanges entre spécialistes n'ont jamais interpellé le grand public. Il faut aussi savoir qu'en Colombie-Britannique et en Ontario, avec des arguments similaires, des débats plus vastes ont été lancés, pour aboutir au maintien du statu quo au terme de consultations populaires. Il faut enfin savoir que bien des pays dotés de régimes et de modes de scrutin différents souffrent d'un déclin analogue de la participation électorale.

En somme, si les acteurs et le système politique contribuent à la désaffection, on ne peut tout leur mettre sur les épaules.

Un cocktail d'attitudes

La grande majorité des recherches menées sur la participation citoyenne tracent aisément le profil des non-votants: ils sont généralement jeunes, moins scolarisés, et ils affichent des revenus plus bas que la moyenne. Tous conviennent que les attitudes y sont aussi pour beaucoup, peut-être plus que les variables sociodémographiques. Lorsqu'on collige un ensemble de données, il semble que trois couples d'attitudes seraient en cause.

- D'emblée, on trouve une bonne dose de cynisme: «Les politiciens sont malhonnêtes!» Ou encore, en version plus tiède, moins piquante: «Les députés perdent contact avec les gens.» Selon plusieurs sondages, deux fois plus de répondants qu'il y a 40 ans sont de cet avis. S'ajouterait, dans certains cas, une posture nihiliste: «De toute façon, le monde est pourri!»

- Dans d'autres cas, c'est une forme d'individualisme qui exerce une influence virulente: «Ça me donne quoi d'aller voter?» Pour d'autres, c'est l'utilitarisme qui provoque l'abstention: «Mon vote ne changera rien.»

- Reste un dernier couple d'attitudes: l'épicurisme, selon lequel on n'hésite pas à soutenir que «la politique, c'est plate». «Pourquoi se taper un discours politique quand on peut en rire avec les amis!» Reste enfin un idéalisme qui dénigre tout compromis en n'y voyant que trahison: «À quoi bon voter, ils ne respectent pas leurs promesses.»

Quand plusieurs de ces attitudes se combinent selon des dosages différents, le sens du «devoir électoral» s'effondre comme un château de cartes.

Les effets assommants du cocktail ne se limitent pas au vote et au militantisme partisan, ils contribuent aussi à expliquer pourquoi les assemblées régulières des associations étudiantes et de beaucoup d'associations volontaires sont souvent désertées par leurs propres membres. Quant aux syndicats, ils souffrent du même mal. La place qu'ils occupent dans l'actualité s'est d'ailleurs considérablement rétrécie au cours des dernières décennies.

En somme, le «Nous» a devant lui des sceptiques.

Si ces mutations de la culture politique jouent un grand rôle, il faut convenir qu'elles trouvent leurs sources dans des changements plus globaux.

Des tendances lourdes


Les dix dernières années ont été marquées par une omniprésence des enjeux internationaux, au détriment des enjeux canadiens et québécois: le 11 septembre 2001, bien évidemment, mais aussi la guerre en Afghanistan, celle en Irak et les élections présidentielles américaines de 2000, celles de 2004 et, surtout, celles de 2008 ont détourné l'attention de tout le monde, y compris au Québec. Le phénomène dépasse la conjoncture, puisqu'il se combine à la récurrence des sommets multilatéraux et des interdépendances économiques. Le monde est continuellement sur nos écrans! Nul doute que l'attention n'est plus là où elle était — à juste titre, probablement — dans la mesure où la souveraineté des États a été érodée par la mondialisation.

Le deuxième phénomène relève des communications: en 1999, 35 % des Québécois étaient branchés à Internet. Aujourd'hui, c'est plus du double. Les effets sont multiples: non seulement les entreprises de presse doivent se reconfigurer, mais surtout le message est différent, puisqu'il s'est fragmenté à travers les innombrables blogues ou via les nouvelles plates-formes comme Facebook, YouTube ou Twitter. Le discours sur la société n'est plus l'apanage des journalistes, des politiciens et des universitaires; il s'est démocratisé et, du coup, émietté, favorisant ainsi une consommation culturelle personnalisée. Ici et ailleurs, la conséquence est simple: les espaces communs, partagés par l'ensemble des citoyens, sont souvent désertés au profit d'espaces numériques sectoriels. Les partis politiques qui tentent d'offrir un message global, un projet unificateur, ressemblent alors à des éléphants dans un magasin de porcelaine.

Le troisième phénomène rime avec un double nom: Bouchard-Taylor. La crise des accommodements raisonnables, qui s'est amorcée en 2006 pour s'achever en mai 2008 avec le dépôt du rapport des commissaires, a permis de nommer l'existence de craintes à l'endroit de l'Autre. Un nationalisme identitaire, essentiellement ethnique — de droite, à maints égards —, s'est manifesté lors des audiences publiques. Le résultat en a laissé plusieurs sur leur faim: les valeurs communes soulignées ont un caractère essentiellement universaliste et la plupart des recommandations visaient plutôt le groupe majoritaire, puisque les commissaires proposaient à celui-ci un meilleur «apprentissage de la diversité» et une «meilleure intégration de l'Autre». Au terme de la décennie, l'image que les citoyens se font de la collectivité québécoise est plus «effilochée» qu'à son début. À ce chapitre, le Québec est loin d'être seul. La France, pourtant assise sur une histoire nationale millénaire, s'interroge de la même manière et risque d'aboutir au même dilemme cornélien: comment préciser significativement la communauté de valeurs sans être exclusif? Ici, ce choix est d'autant plus douloureux que le Québec vieillissant a bien du mal à attirer les immigrants et à les retenir après leur arrivée. Les ententes France-Québec en matière de main-d'oeuvre professionnelle représentent un baume à plus d'un égard.

Le quatrième et dernier phénomène fait le pont entre les citoyens et le pouvoir politique. Bien des mouvements autrefois omniprésents ont perdu de leur vigueur parce que les acteurs politiques ont finalement acquiescé à plusieurs demandes. Le mouvement féministe ne suscite plus le même engagement parce que les principales revendications ont été satisfaites: avortement, accès aux garderies, équité, etc. Les grandes réclamations du mouvement homosexuel ont été aussi reconnues. La Fierté gaie a désormais les allures d'une fête davantage que d'une manifestation politique. La liste des requêtes transformées en politiques publiques est longue. Leurs nombreuses victoires auraient donc aussi contribué à la mutation des engagements citoyens.

Le mouvement souverainiste souffre de beaucoup des phénomènes identifiés. Depuis 40 ans, les francophones ont pris leur place dans le monde des affaires, de la science et des arts. Les discriminations qui faisaient d'eux un «peuple de locataires» ont disparu, et ce, sans qu'ils aient eu à quitter la fédération canadienne. Grâce aux multiples batailles et aux nombreuses victoires, les «raisins de la colère» ne sont plus là pour alimenter d'une manière continue ce mouvement. Au fil des années, le souverainisme s'est contracté pour faire place à un nationalisme tranquille, toujours insatisfait du statu quo, mais pas assez pour s'unifier autour d'un projet politique fédérateur.

Un engagement «à la carte»

D'une manière plus générale, l'évolution des rapports sociaux marqués par une hétérogénéité radicale, insérés dans des dynamiques toujours plus vastes, rend aujourd'hui difficile le leadership politique. Les chefs des partis agissent rarement en début de processus; les forces actuelles les placent au milieu de la tourmente, souvent à la queue, contraints à l'arbitrage final. Ils ont dès lors du mal à défendre une position claire, stable et idéologiquement cohérente, ce qui fait rire les cyniques. Devant la crise économique, Stephen Harper n'a-t-il pas accepté ce qu'il rejetait, soit une injection massive de fonds publics? Jean Charest n'a-t-il pas abandonné son discours de «réingénierie»? Quant à Jean Chrétien, n'a-t-il pas redéfini la notion de mariage malgré son évident malaise?

Quand on prend en compte l'ensemble de ces éléments, la participation citoyenne est peut-être moins en recul qu'en transformation. Elle n'a certes plus les formes et la stabilité d'autrefois, mais on aurait tort d'avancer qu'elle est complètement paralysée. La dernière décennie nous a offert de nombreuses preuves de sa résilience. Le mouvement étudiant, qu'on croyait mort, a littéralement rebondi lors des manifestations et des grèves de 2005, pour retourner dans une dormance après sa victoire décisive. Le scandale des commandites a réactivé pendant quelques mois les ressorts de l'indignation souverainiste, pour se contracter aussitôt les libéraux fédéraux punis. Dans d'autres cas, les citoyens ont pris à coeur de nouveaux dossiers, et avec force. Les mobilisations effectuées pour protéger le parc du Mont-Orford en 2006-07 et pour contrer le projet de la centrale thermique du Suroît en 2004 sont des preuves patentes des nouveaux engagements citoyens.

Il est trop tôt pour être catégorique, mais la dernière décennie est probablement une période transitoire marquée par la fin d'un long cycle de revendications et l'émergence de nouvelles formes d'actions citoyennes, plus à la carte que jamais. Tout compte fait, le déclin de la participation électorale n'est peut-être pas tant le symptôme d'un mal incurable que le signe avant-coureur d'une recomposition de la citoyenneté.

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Jean-Herman Guay est professeur de sciences politiques et directeur de l'École de politique appliquée à l'Université de Sherbrooke. Il est aussi directeur de deux sites Internet d'histoire politique: Bilan du siècle (bilan.usherbrooke.ca) et Perspective monde (perspective.usherbrooke.ca), «qui accueillent jour après jour entre 7000 et 10 000 visiteurs (IP) différents».

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