Charles De Koninck, déchiffreur de notre temps

Jacques Vallée: De Koninck est resté fidèle à la politique d’Aristote. Pour lui, le bien commun inclut le bien des particuliers, mais il le dépasse: subordonner le bien commun à celui des particuliers, c’est créer une «société, non pas d’
Photo: Jacques Vallée: De Koninck est resté fidèle à la politique d’Aristote. Pour lui, le bien commun inclut le bien des particuliers, mais il le dépasse: subordonner le bien commun à celui des particuliers, c’est créer une «société, non pas d’
- Le Devoir. Il y a un demi-siècle, le 29 janvier 1959, Jean XXIII annonçait la tenue du concile Vatican II, qui se déroula de 1962 à 1965. Or c'est à Rome, le 13 février 1965, alors que le concile allait s'achever, que Charles De Koninck est décédé.

Jacques Vallée. Oui, et en plus il mourut subitement à la toute veille d'une audience qui devait avoir lieu avec le pape Paul VI. Il participait à une sous-commission du concile lorsqu'il succomba à une crise cardiaque. Il était un des rares experts laïques au concile, où il avait été invité par le cardinal Maurice Roy en raison de ses positions d'aggiornamento sur la liberté des consciences et la planification des naissances, dont il était un des défenseurs. Même si lui-même était père de 12 enfants!

- Expert «laïque», vous dites. Et, d'ailleurs, défenseur de la laïcité! Même s'il était indéniablement catholique. Sa position sur l'école, à l'époque, avait soulevé les passions.

Je dirais que c'est à son souci de la tentation totalitaire, véritable fil conducteur de son oeuvre, que l'on doit son combat pour la laïcité de l'école lorsque les parents le veulent et, d'une manière générale, de l'État. Son livre Tout homme est mon prochain (PUL) en témoigne. «Comme catholique, je vois dans la laïcité de l'État un pouvoir salutaire voué à réprimer les injustices de qui que ce soit», écrivait-il. Il faut noter ici la fermeté du propos. On est loin de cette «laïcité ouverte» du rapport Bouchard-Taylor, où le second terme ressemble à une précautionneuse demi-renonciation au premier plutôt qu'à un véritable acte de sagesse.
Revenons à De Koninck. En 1962, il avait accepté l'invitation de l'historien Marcel Trudel à répondre par écrit à un certain nombre de questions sur le sujet, à l'occasion de la fondation de la section de Québec du Mouvement laïque de langue française.

Abordant la question du droit des agnostiques, il avait pris position sans ambages: «Si les parents sont agnostiques, s'ils croient sincèrement que dans une école confessionnelle, où l'on enseigne des disciplines neutres, leurs enfants seront exposés à des influences qu'ils jugent contraires à leur bien, il me semble qu'ils n'ont pas simplement le droit, mais le devoir de faire tout ce qu'ils peuvent, dans les limites de la loi, pour obtenir à leurs enfants, aux frais de la société civile, l'institution d'une école non confessionnelle. La liberté de religion implique la liberté de n'adhérer à aucune religion donnée.»

- Bien peu de gens contesteraient cette position de nos jours, mais à l'époque?

Elle suscita une énorme levée de boucliers et l'un des débats les plus intenses que l'intelligentsia québécoise ait connus. Dans ce débat qui s'étendit sur des mois, les plus belles, les plus fortes plumes qui vinrent appuyer Charles De Koninck furent celles de deux grands éditorialistes, André Laurendeau, au Devoir, et Gérard Pelletier, à La Presse.

L'opposition au «personnalisme»

- Par ailleurs, il a eu un différend intellectuel important avec Jacques Maritain, penseur français du «personnalisme», philosophie qui a beaucoup influencé la Révolution tranquille.

Au départ, il y a convergence entre les deux. Ils sont «thomistes». Ils ont d'ailleurs entretenu d'épisodiques rapports de collaboration jusqu'au milieu de la Seconde Guerre mondiale. Jacques Maritain était en effet, à New York, l'un des porte-parole les plus illustres de la France libre. De son côté, à l'Université Laval, où fleurissait pourtant le pétainisme, Charles De Koninck, avec le concours de son ami le littéraire Auguste Viatte , appuyait l'envoyée du général De Gaulle, Élisabeth de Miribel, dans la mise sur pied du Centre de documentation de la France libre. À l'occasion, De Koninck accueillait à Québec certains des meilleurs intellectuels français réfugiés autour de Maritain à l'École libre des hautes études de New York.

- Puis vint la rupture...

Oui, avec la publication par De Koninck, en 1943, de La Primauté du bien commun contre les personnalistes. Sans jamais le mentionner explicitement, il visait Jacques Maritain qui, avec Emmanuel Mounier et la revue Esprit, était au coeur du mouvement personnaliste. De Koninck n'acceptait tout simplement pas la position défendue par Maritain dans une série de conférences faites au Québec en février 1940, voulant que «la personne fait partie de la société, mais de par sa fin surnaturelle lui est supérieure». Une telle position lui semblait reposer sur un emboîtement inacceptable de simplifications, qu'il démonte les unes après les autres dans La Primauté...

De Koninck reste fidèle à la politique d'Aristote. «Le bien commun, et non pas la personne et la liberté, écrit-il, est le principe même de toute loi, de tout droit, de toute justice et de toute liberté.» Pour lui, le bien commun inclut le bien des particuliers, mais il le dépasse: subordonner le bien commun à celui des particuliers, c'est créer une «société, non pas d'hommes libres, mais de tyrans».

La crainte du Grand État

- On retrouve ici le fil conducteur dont vous parliez tout à l'heure.

Voilà. Sa pensée politique est traversée d'une hantise des simplifications de la pensée totalitaire. Sa réflexion se situe toujours au seul plan des principes qui doivent, certes, éclairer l'action, mais dont il ne faut jamais déduire une solution nécessaire ou unique. Car les hommes, Charles De Koninck ne cesse d'y insister, ne vivent pas dans l'univers logique des mathématiques mais dans un monde d'irréductibles contingences qui, comme le pensait déjà Aristote, requièrent avant tout l'attention prudente des citoyens engagés dans le débat d'une société politique axée sur la recherche du bien commun.

C'est pourquoi il dénonce les personnalistes qui poussent jusqu'aux dernières limites la logique de l'affirmation de la personne. Il sera très attentif à cette autre tentation, celle du roi-philosophe de La République et des Lois de Platon qui, «sous prétexte de libérer les individus [...], leur enlève tout, jusqu'à l'individualité». À l'époque, il s'inquiétait d'un Grand État en gestation.

- L'éternel débat Platon-Aristote! Cela influe-t-il sur sa lecture du système politique au Canada et au Québec?

Je le crois. Pour le compte de la Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels (1953) mise sur pied par le gouvernement Duplessis, il rédige quatre petits essais sur le fédéralisme canadien, dont La Confédération, rempart contre le Grand État.

Il y explique que la Loi constitutionnelle de 1867, notamment en conférant aux provinces la responsabilité exclusive en matière d'éducation, en laissant au Québec la maîtrise de son Code civil de même que le droit d'amender sa Constitution interne, conférait au Québec «l'autonomie nécessaire à ce qui constitue la société politique».

En revanche, le champ d'action attribué au gouvernement fédéral lui suggère davantage l'embryon d'un Grand État dont le pouvoir est, au départ, heureusement circonscrit par la place réservée aux provinces, capables, alors, de le tenir en laisse!

- C'est un peu Small is beautiful avant la lettre.

En quelque sorte. Il s'inscrit dans la lignée des penseurs comme Bertrand de Jouvenel qui ont souhaité remettre à l'ordre du jour une distinction majeure de la philosophie grecque. Jouvenel rappelait que «les Grecs estimaient que la dignité de l'individu ne se trouve assurée que dans un petit État où chacun peut se faire écouter, ou chacun est pris en considération. L'empire, disaient les Grecs, est le fait des barbares; la cité, le fait des hommes civilisés.»

De Koninck note pour sa part que «l'idéal du Grand État est avant tout "social", mais social sans être politique, voire social à la condition de n'être pas politique, de n'avoir pour fonction que d'administrer la production et la consommation».

- Il fait donc confiance à la Confédération, «rempart contre le Grand État», selon le titre du livre.

On peut dire cela, mais il constate la fragilité de la position québécoise. Il pose sur le plan philosophique le dilemme inéluctable du régime fédéral, surtout lorsqu'il est composé de plusieurs nations. Certes, le partage initial des pouvoirs a permis au Québec de constituer une véritable société politique. Mais il entrevoyait que ce partage serait toujours menacé de n'être que provisoire, en raison de la tendance inhérente au Grand État, même embryonnaire, de toujours vouloir réduire tous les pouvoirs autres que le sien. Sa réflexion, en 1953, sur la Confédération, rempart contre un Grand État par elle tronqué, ne l'empêche pas d'en voir la fragilité car elle ne saurait empêcher que ce dernier n'ait de cesse de s'en prendre à sa promesse fondatrice.

- Il se serait inquiété du Canada de Pierre Elliott Trudeau, qui d'ailleurs avait été très influencé par Jacques Maritain et les personnalistes.

C'est chez moi une conviction que Trudeau, avec son dogme de la souveraineté de l'individu, pousse le personnalisme à l'excès. La mort prématurée de Charles De Koninck (il était né en 1906) ne lui a pas permis d'être témoin du coup de force de 1982 qui, en imposant au Québec une Constitution toujours non ratifiée par sa population ou son Parlement, constitue la plus grave atteinte faite à ce jour à sa société politique. Il est ironique de constater que c'est au nom même des droits de la personne que cette Constitution autorise le microdespotisme réglementaire des juges de la Cour suprême. Ainsi vont-ils, par exemple, jusqu'à cette extrémité de décider du port ou non du kirpan dans une simple école du Québec.

- Attention, le Québec s'était doté d'une charte semblable en 1975, sous Robert Bourassa. Celle-ci est souvent citée dans les cas de «microdespotisme», pour reprendre votre mot.

Certes, mais la charte québécoise, elle, n'enlève rien au caractère politique de sa société puisqu'elle demeure entièrement sous l'autorité de son Assemblée nationale. Elle n'est pas rigidement figée dans un cadre constitutionnel auquel son auteur promettait pas moins de 1000 ans de durée.

Au reste, vous parliez de Trudeau. Justement, plusieurs ont vu en lui une sorte de roi-philosophe à la manière platonicienne. À la tête de l'État canadien, il a voulu mettre en oeuvre les principes déclinés dans son Fédéralisme et société canadienne française où il se réclamait, vous l'avez évoqué, de Jacques Maritain. Trudeau disait que Maritain l'avait «converti aux préceptes du personnalisme». D'ailleurs, le maritainisme de Trudeau a déjà été amplement exploré, dans tous ses méandres et ses débordements, par son ancien conseiller André Burelle, dans Pierre Elliott Trudeau: l'intellectuel et le politique (Fides, 2005).

Philosophie des sciences

- Enfin, certains soutiennent que Charles De Koninck a «devancé ses contemporains sur la question de la relation de l'homme avec la création — question qui est au coeur des débats sur l'environnement et les droits des animaux», comme le dit le professeur Leslie Armour.

C'est juste. Faisons un petit retour en arrière. Il arrive en 1934 à la toute nouvelle faculté de philosophie de Québec, où il sera doyen pendant 18 ans. Le Québec d'alors est dominé par la forte figure du cardinal Villeneuve et par une hiérarchie ecclésiastique avec laquelle il saura composer malgré tout. Il s'inscrit donc dans la tradition aristotélico-thomiste. Mais, il faut le souligner, il suscite à Québec l'amorce d'un vent de renouveau grâce à sa riche passion pour la philosophie des sciences.

Il s'attaque à certaines des difficultés contemporaines fondamentales. Quel est notre lien avec l'univers? Quel rapport l'être humain doit-il entretenir avec les autres créatures?

Ses questions lui viennent de sa thèse sur le grand physicien britannique Arthur Eddington. Le premier tome de ses oeuvres complètes, Writings of Charles De Koninck (sous la direction d'un de ses anciens élèves, Ralph McInerny), reproduit d'ailleurs Le Cosmos, qui est un jalon dans les travaux de De Koninck sur la théorie de l'évolution.

- Comment conclure?

Disons que, par la rigueur de sa pensée, Charles De Koninck a déchiffré en son temps les signes et les défis d'un avenir qui est devenu notre présent.

***

Jacques Vallée fut un élève de Charles De Koninck. Grand commis de l'État québécois, il a aussi été commissaire général à la visite du pape en 1984, délégué du Québec à Rome et sous-ministre adjoint au ministère des Relations internationales. En 1973, il a réuni et présenté des textes d'Alexis de Tocqueville portant sur le Québec dans Tocqueville au Bas-Canada (Éditions du Jour). Il consacre sa retraite à l'enseignement et à la recherche.
 

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