Le Devoir de philo - Adorno, le bonheur et le banquier

La particularité de l’émission Le Banquier relève du spectacle. Un jeu qui pourrait se conclure en trois minutes s’étire sur une heure, à coups de visages abattus, crispés, puis exaltés, de clins d’oeil sexy de «beautés», de cadeaux surpr
Photo: La particularité de l’émission Le Banquier relève du spectacle. Un jeu qui pourrait se conclure en trois minutes s’étire sur une heure, à coups de visages abattus, crispés, puis exaltés, de clins d’oeil sexy de «beautés», de cadeaux surpr

Toutes les deux semaines, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Cette semaine, une incursion dans l'industrie culturelle.

À évaluer la qualité des émissions de télévision d'après leurs cotes d'écoute, qui pourrait douter que l'émission Le Banquier est tenue en haute estime par les Québécois? Cette émission — la plus écoutée de toutes les télés francophones — a attiré près de deux millions de téléspectateurs le 28 septembre dernier *.

On connaît le concept: il s'agit, au fond, d'un énième jeu télévisé où un concurrent de classe modeste gagne d'un seul coup l'équivalent de trois années de salaire. La particularité du Banquier, s'il y en a une, relève du spectacle. Un jeu qui pourrait se conclure en trois minutes s'étire sur une heure, à coups de visages abattus, crispés, puis exaltés, de clins d'oeil sexy de «beautés», de cadeaux surprises et de pauses publicitaires.

Or, au-delà du spectacle, comment interpréter cet engouement pour une émission qui présente peu d'intérêt réel pour les deux millions de téléspectateurs qui, eux, ne gagnent pas le magot?

Il est tentant de poser cette question à Theodor W. Adorno, un philosophe qui a essayé de comprendre, au début des années 40, le succès dont jouissait l'industrie culturelle américaine. Juif allemand, Adorno s'exila au pays de Roosevelt un peu avant que n'éclate la Seconde Guerre mondiale, avec ses collègues de la future École de Francfort. Dans un texte écrit en 1942, Adorno s'est penché sur le cinéma et la radio des années 30 et 40, deux technologies qui s'étaient développées en puissants outils de propagande avant et pendant la guerre.

Ce qu'a conclu Adorno de son analyse est que les productions de cette industrie culturelle naissante avaient pour effet, dans presque tous les cas, de stabiliser plutôt que de résoudre une contradiction sociale entre la satisfaction des nécessités vitales des individus et leur aspiration au bonheur. En d'autres termes, la société capitaliste occidentale évolue dans une direction où, pour satisfaire leurs nécessités vitales et assurer leur autoconservation, les êtres humains sont forcés de sacrifier leur autonomie, leur liberté et leur bonheur.

La nécessité de ce sacrifice est, d'après Adorno, l'indice d'une société irrationnelle. Une société rationnelle serait au contraire une société où les individus n'auraient pas à sacrifier leur exigence de bonheur à l'exigence de se maintenir en vie. Dans la mesure où toute vie aspire à satisfaire ces deux exigences et non seulement l'une d'entre elles, Adorno croit que la vie, dans la société capitaliste occidentale, évolue d'une certaine façon en contradiction avec elle-même. C'est une vie «mutilée».

Revenons à l'émission Le Banquier: échappe-t-elle à cette logique funeste? La question est tout à fait légitime puisque, du propre aveu de ses promoteurs, l'émission se met au service de la félicité des Québécois. En effet, non seulement elle divertit chaque semaine une bonne part d'entre eux, mais ce qu'elle met en scène n'est rien d'autre qu'une promesse de bonheur.

Dimanche après dimanche, les concurrents viennent faire tourner la roue du bonheur, et les téléspectateurs en goûtent un peu le fumet cathodique avant de reprendre leur semaine de travail. Mais, une fois l'audience retournée chez elle, une fois les projecteurs et les téléviseurs éteints, Le Banquier tient-il sa promesse de bonheur?

La satisfaction des nécessités vitales

Répondre à la question demande de préciser ce qu'est ce bonheur. Avec Adorno, nous savons déjà une chose au moins à son sujet: il ne peut pas être en contradiction avec la satisfaction des nécessités vitales. Aucun bonheur ne serait véritable s'il se savait attendu au détour par de la souffrance. Par exemple, la satisfaction de se payer un excellent repas une fois ne s'apparente pas à du bonheur si, le reste du temps, l'alimentation est une corvée lourde aux résultats fades.

Se déclarer «heureux», c'est viser la totalité de sa vie et non un simple moment passager ou une seule de ses dimensions. Là réside l'importance de la richesse monétaire que viennent chercher tous les concurrents à l'émission Le Banquier. Elle représente bien sûr une libération par rapport aux contraintes de l'autoconservation, mais cette libération n'en est une que parce qu'elle autorise enfin le concurrent à envisager la satisfaction de ce à quoi sa vie aspire en sa totalité.

Outre la survie, une des choses qui font partie de ce tout auquel aspirent les êtres humains (comme d'ailleurs les animaux) est certainement la liberté. Que vaudrait le bonheur d'un être dominé ou la liberté d'un être malheureux? Pensons à Yvon Deschamps, comblé par la bonté de son boss qui vient le chercher en Plymouth 1956 pour l'amener tondre le gazon de son chalet: «Sur le coup, dit-il, je n'ai pas osé.» D'après Adorno, il faut mettre le problème du bonheur à l'avant-scène de la réflexion philosophique, mais de manière à rendre bien évident qu'il n'y a pas de liberté vraie qui soit malheureuse, pas plus qu'il n'y a de bonheur véritable qu'on doive vivre sous la domination.

De la même manière que Yvon Deschamps s'abaisse à accepter sa gratification de la main de celui qui l'exploite, les concurrents au Banquier viennent tenter de reprendre un peu de richesse aux banquiers qui, dans la société réelle, empochent toute la richesse à leur place. Mais, à l'opposé de l'humour d'Yvon Deschamps, Adorno montre que celui de l'industrie culturelle n'a souvent rien de critique ni de libérateur. Qu'on pense aux dessins animés hollywoodiens: axés sur la recherche de l'effet, ils prescrivent chaque réaction.

L'enclume tombe sur la tête du coyote, le canon se retourne contre le chasseur: autant de punch lines qui apprennent au public non pas à démêler une histoire mais à réagir à des signaux. Cet humour permet aux êtres humains dont la vie est mutilée d'utiliser leurs heures de loisir pour faire le pont entre deux quarts de travail. «Donald Duck reçoit sa ration de coups comme les malheureux dans la réalité, afin que les spectateurs s'habituent à ceux qu'ils reçoivent eux-mêmes.»

Le rire qui s'élève attaque en même temps l'aspiration à un bonheur véritable. Il amène les êtres humains à renoncer à ce bonheur en acquiesçant à la domination qui lui est contraire. La contradiction est telle que, dans le rire, qui se veut pourtant une promesse de libération et de bonheur, chacun apprend à renoncer à la libération et au bonheur.

Retournons à l'émission Le Banquier. Quel genre de bonheur offre-t-elle aux Québécois? S'agit-il d'un bonheur libérateur ou d'un bonheur qui, à l'image du rire dont on vient de parler, se contredit lui-même?

Limitons notre réponse à une des caractéristiques fondamentales de ce bonheur: il est entièrement suspendu à «la chance». Bien que l'animatrice Julie Snyder se fasse réjouissante à chaque émission en assurant le concurrent que «c'est toujours lui qui a le dernier mot» sur l'offre du banquier, il faut bien dire sans détour qu'elle ment. Tous les concurrents, sans exception, ne sont sur le plateau de tournage que parce qu'ils ont accepté de confier la réalisation de leur bonheur concret au hasard aveugle. Personne, à commencer par le principal intéressé, ne sait pourquoi c'est ce concurrent-ci qui a été élu pour jouer à l'émission plutôt que la centaine d'autres qui avaient postulé.

D'autre part, le «choix» qui revient à l'élu (indiquer quelles valises seront ouvertes) a autant de consistance qu'une partie de roche, papier, ciseau. Les fameux montants d'argent, ficelles du bonheur, sont savamment soustraits à tout regard.

«Choix» après «choix», ce qu'on demande alors au concurrent est de répéter l'opération qui consiste à jouer son bonheur aux dés. Les téléspectateurs, de l'autre côté de l'écran, enregistrent le message. Si lui, qui a la chance d'être invité au Banquier, en est réduit à cela, je sais à quoi m'en tenir. La propension qu'ont les concurrents à faire des choix superstitieux est révélatrice de leur absence de choix réel. La superstition est en effet le seul lieu où peut encore se réfugier l'illusion qu'il y aurait là un choix à faire.

Ainsi, la concurrente demande-t-elle aux beautés de se croiser les doigts et les orteils avant d'ouvrir la valise (émission du 6 octobre). C'est que la chance, au Banquier, ne doit rien à celui qui en bénéficie. Le bonheur y est saupoudré les yeux fermés comme par la marraine-fée, un personnage qu'incarne l'animatrice. La chance ne demande pas plus d'analyse ou de sagesse que le bonheur n'exige de travail ou de réflexion. Elle sauve sans rendre de comptes.

«Il suffit de tirer le bon numéro», résume Adorno. On a là le principe d'une éradication totale de la subjectivité des individus. «Chacun n'est plus que ce par quoi il peut se substituer à un autre.» L'anonymat devant la chance est à l'image de l'interchangeabilité des travailleurs: radicalement indifférente au bonheur de chacun.

Ainsi, il n'importe au fond à personne de connaître qui joue au Banquier. Le bonheur de cet individu n'a de valeur que comme exemple d'une vie pénible sauvée par une force que personne ne contrôle. Devant le bonheur, l'individualité se réduit littéralement à la faculté d'appuyer sur le bouton ou de refermer le couvercle.

Ce qui le prouve est que, de l'autre côté de l'écran, on a les deux millions de Québécois qui, eux, se couchent aussi avancés que la veille et retiennent surtout de leur soirée qu'ils n'ont pas eu la chance de reprendre un peu de ce que le banquier leur prend chaque mois en intérêts sur leurs dettes. Car la chance aveugle ne peut quand même pas sourire à tout le monde. Non, tout le monde ne peut pas être heureux: que mangeraient alors les banquiers? Il faut avoir la chance.

Mais au Banquier, cette chance qui donne l'espoir d'une libération se retourne en son contraire, en condamnation. Dans les mots d'Adorno, «la spectatrice ne s'imagine pas seulement l'éventualité de se voir sur l'écran, mais elle saisit encore plus nettement le gouffre qui l'en sépare. Une seule jeune fille peut tirer le gros lot, un seul homme peut devenir célèbre et même si mathématiquement tous ont la même chance, elle est cependant si infime pour chaque individu, qu'il fait mieux d'y renoncer tout de suite et de se réjouir du bonheur de cet autre qu'il pourrait bien être lui-même et qu'il n'est cependant jamais».

En somme, Le Banquier tient-il sa promesse de bonheur? La réponse est négative au carré. Loin d'ouvrir l'horizon d'une vie meilleure pour tous, l'émission apporte sa contribution aux forces sociales qui s'appliquent à effacer un tel horizon des esprits. Elle enseigne aux millions de Québécois qui, chaque semaine, cherchent une raison d'espérer, qu'ils feraient bien mieux de se résigner à l'indigence du bonheur que leur société consent à leur offrir.

Selon le palmarès établi par la firme BBM: www.bbm.ca/fr/rapports.html. Page consultée le 6 octobre 2008.

Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974.

***

Philippe Langlois
Enseignant au département de philosophie du Cégep de Sherbrooke et candidat au doctorat
à l'Université de Montréal

3 commentaires
  • Stéphane Martineau - Inscrit 8 novembre 2008 08 h 21

    L'aliénation

    Mille fois Bravo pour ce devoir de philo...une fort belle analyse avec Adorno !
    Mais, j'entends déjà tous les «anti intellectuels» hurler contre ce qu'ils jugeront comme de l'élitisme hautain...J'entends les voix de tout ceux qui ne veulent surtout pas d'une pensée critique.
    Contre ces voix, il faut résister, prendre la parole, analyser, faire ses devoirs de philo !

  • Normand Chaput - Inscrit 8 novembre 2008 11 h 05

    oui mais..

    Je n'ai pas compris cette relation entre domination, liberté, bonheur. Pourtant j'ai déjà connu des gens heureux partout. On les appelle généralement des imbéciles. Que penser des prêtres, des militaires ou des prisonniers? La domination rend elle toujours malheureux? La liberté rend elle heureux automatiquement? Et comment savoir quand on est heureux?

  • Steve Dubois - Abonné 9 novembre 2008 08 h 12

    L'opium du peuple

    Il faut du courage pour regarder dans l'abîme de l'aliénation: bravo. Pour ma part je n'ai jamais trouvé la force de subir une émission complète du Banquier, quelques secondes ont suffit pour me donner la nausée.

    Je crois que vous faites bien ressortir les aspects aliénants de ce divertissement grotesque, notamment l'obsession de l'argent, le hasard aveugle et l'insignifiance. Tout le contraire du bonheur, comme le confirme les études de Diener et Seligman (2004), qui ont montré que l'argent ne fait pas le bonheur au-delà d'un PIB per capita d'environ 10,000$. Leurs études font également ressortir que les trois piliers du bonheur sont le plaisir, l'engagement et le sens (« meaning »). Le hasard aveugle qui joue un rôle prépondérant et l'absence totale de signification de cette émission reflètent bien les pathologies fondamentales de notre société.

    Toutefois, il me semble exagéré d'affirmer, comme vous le faites, que les êtres humains dans notre société « sont forcés de sacrifier leur autonomie, leur liberté et leur bonheur ». Je dirais plutôt qu'ils y sont incités par la propagande omniprésente et par la structure hiérarchique de notre société.

    Le fait que près de deux millions de téléspectateurs regardent cette émission est très inquiétant, en effet. Mais ce qui est plus inquiétant encore, c'est la passivité générale et l'inertie des citoyens dans notre société. Des sondages récents ont révélé que 84% des Québécois ne font pas confiance aux politiciens. Pourquoi diable ces gens ne se mobilisent-ils pas pour faire changer les choses? Probablement, d'une part, parce qu'ils se sentent impuissants, parce qu'ils ont oublié la force de la solidarité, isolés qu'ils sont, assis devant leur téléviseur dans leur maison de banlieue. D'autre part, parce que cette télévision qui prétend les informer les détourne plutôt des véritables enjeux en leur offrant des divertissements abrutissants. Néanmoins, si tous ceux qui sont conscients de ces problèmes se mobilisent pour les dénoncer, pour sensibiliser les gens (comme vous le faites d'ailleurs par votre article), les choses pourront finir par changer.