Le Devoir de philo - Pierre Manent contre le gouvernement minoritaire

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi à eux, mais aussi à d'autres auteurs, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand philosophe. Toutes les deux semaines, nous publions leur Devoir de philo.

Les résultats des élections du 26 mars paraissent ambigus. Victoire de la droite? Vote de contestation? Retour d'un nationalisme identitaire? Les réponses à ces questions ne font pas consensus. Une idée semble cependant faire l'unanimité: «Le gouvernement minoritaire est peut-être ce qui pouvait arriver de mieux au système politique québécois», pour reprendre les mots du politologue Jean-Herman Guay. Que ce soit parce qu'il semble être la garantie d'un contrôle démocratique sur le gouvernement, parce qu'il donne lieu à davantage de négociations ou parce qu'il nous semble être plus représentatif, l'enthousiasme est manifeste, l'engouement, partagé. Que penserait le philosophe Pierre Manent de cet enthousiasme?

Manent, né en 1949, philosophe et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, est parmi les penseurs contemporains les plus lucides à l'égard de nos sociétés modernes. Dans la lignée des penseurs français que sont Tocqueville (voir son excellent ouvrage Tocqueville et la nature de la démocratie), Aron, Lefort et Gauchet, Manent nous montre que la philosophie politique a une véritable emprise sur le monde.

Devant le grand mouvement procédural des formes politiques actuelles, qui tend à évacuer le politique, l'auteur ne se réjouirait certainement pas de voir le Québec suivre la vague. L'absence d'une force politique puissante apparaît comme le signe de notre impossibilité à formuler tout projet collectif, quel qu'il soit. Peut-être est-ce parce que cette impuissance dénote que notre société prend elle aussi le tournant «universalo-individualiste», un terme que nous explicitons plus bas.

L'empire du consentement

C'est d'abord sur les sociétés démocratiques elles-mêmes que Manent peut nous éclairer. Celles-ci, comme la modernité, cherchent à faire le passage de la transcendance vers l'immanence. Pour le dire dans les termes de l'auteur, la démocratie, c'est «l'empire du consentement». C'est-à-dire que nous cherchons inéluctablement à maîtriser, sous toutes les formes possibles, les différentes sphères de nos vies. La démocratie cherche à nous faire passer «d'une vie subie, reçue, héritée, à une vie voulue». C'est pourquoi, explique Manent, on peut considérer la démocratie comme étant la «volontarisation» de tous les liens.

On cherche à se départir de ce qui est imposé afin de pouvoir soi-même donner sens à ce qui nous entoure. Cela est particulièrement explicite dans notre conception de la nation, qui ne représente plus qu'une communauté parmi d'autres, celle de la famille, maintenant facultative et recomposée, ainsi que dans notre rapport à l'Église, qui devient maintenant un choix. En d'autres mots, nous vivons actuellement dans cet empire du consentement car nous avons voulu détruire le commandement.

Cette crise de l'autorité est une grande conquête parce que nous sommes désormais libres de pouvoir décider de l'orientation presque totale de nos vies. Peu de gens renonceraient à cette liberté de pouvoir choisir eux-mêmes leur métier, leur religion, leurs liens et même leur gouvernement.

L'abolition de l'engagement

Cependant, cette liberté se paie par une étrange conséquence. Il s'agit de l'abandon de toute capacité à prolonger notre consentement. En effet, si nous voulons conserver notre liberté, il nous faut pouvoir consentir, accepter, choisir, mais à tout moment. Autrement, on ne serait pas tout à fait libre. C'est ainsi, précise Manent, que si nous nous marions, nous savons qu'il nous est toujours possible de divorcer.

Cette possibilité de pouvoir constamment «déconsentir» me garantit une liberté absolue car elle élimine totalement les contraintes extérieures. Cet étrange «consentement continué» mène toutefois à un abandon de tout ce qui pourrait durer et abolit en même temps le concept de promesse ou d'engagement.

Selon Manent, le système électoral est un témoin de premier plan des dangers de ce consentement absolu qu'on retrouve chez les modernes. En effet, les sondages incessants sont le pouls même de cet empire du consentement. On cherche, jour après jour, à évaluer le degré de consentement de la population. Pire encore, alors même qu'un gouvernement est élu, ce qui devrait signifier un certain engagement, on poursuit la quête au consentement afin de savoir si l'électorat est toujours en accord ou non avec son choix de la semaine précédente. Voici que l'idée même d'une promesse de quatre ans n'a plus de sens; on ne s'engage plus, on prête notre accord jusqu'à nouvel ordre.

Dans un tel scénario, le gouvernement minoritaire devient l'outil de prédilection d'une société souhaitant pouvoir constamment renouveler son adhésion. En effet, cette forme de gouvernement nous permet de penser qu'à tout moment il est possible de se désengager. Nous ne donnons pas le pouvoir, nous le prêtons sous haute surveillance. Il ne serait donc pas surprenant, pour un auteur comme Manent, que les Québécois et même les Canadiens soient satisfaits d'un gouvernement minoritaire. Cela témoigne de la nature même de la démocratie qui nous pousse ironiquement à vouloir incessamment consentir, et ce, par crainte de voir sa liberté hypothéquée d'un contrat non résiliable.

L'effacement du politique

Or cet incessant consentement que semblent soutenir les gouvernements minoritaires n'est pas garant d'une vie politique saine. Bien au contraire, il serait plutôt l'annonce de la fin du politique proprement dit. En effet, de quoi témoigne cette crainte du pouvoir et de la durée si ce n'est d'une crainte du sens même de ce qu'est le politique? Le danger, pour les démocraties modernes, c'est précisément de sombrer dans l'évidement du politique. Pour le dire dans les mots de Manent, «l'espace public est de plus en plus vide, pour que nous soyons de plus en plus libres».

Ce que relève Manent, c'est une tendance lourde vers un projet politique universaliste. Lorsqu'on rompt avec toute transcendance, lorsque seul le consentement importe, nous ne pouvons que chercher une forme de société qui permet une atomisation et restreint au minimum le rapport à l'autre. Ce que cherche à faire l'universalisme, c'est de montrer que la différence est superficielle puisque nous sommes tous, d'abord et avant tout, des êtres humains.

Nous mériterions donc la même dignité, les mêmes chances, voire les même droits et libertés. Or une telle gouvernance n'est plus politique, elle n'est que procédurale. Autrement dit, un tel universalisme n'a plus besoin de l'État, il ne réclame que des chartes, des droits. C'est précisément ce que représente l'Union européenne aux yeux de l'auteur (voir La Raison des nations), c'est-à-dire un projet technique, juridique, un accord autour de certains traités et de certains droits.

Cependant, le projet européen évacue ainsi la possibilité de former un projet commun autour de ce qui fait sens. En effet, les grands projets universalistes semblent négliger la complexité de ce qui forme une communauté. Ils semblent oublier qu'il ne s'agit pas simplement de partager la même monnaie et d'enrayer les frontières pour que se forme la communauté. Lorsque ce qui est commun n'est que l'universel, nous ne sommes pas loin de l'individualisme.

Ce que Manent tente de nous rappeler, c'est d'abord le caractère complexe, voire même clos, «difficilement pénétrable», des communautés humaines. Selon l'auteur, c'est cette altérité fondamentale qu'est venu nous rappeler le 11 septembre 2001, soit que la communication ne suffit pas à fonder une communauté. Il faut davantage, il faut du sens, un projet, une histoire, des luttes communes.

Dans un tel contexte, la nation comme lieu du politique et de la formulation d'un «projet collectif» est plus que jamais essentielle. Pour Manent, la nation, «ce n'est pas un léger vêtement que l'on peut prendre et déposer à volonté en restant ce que l'on est. Elle est ce Tout dans lequel tous les éléments de notre vie se rassemblent et prennent sens.»

Nationalisme et universalisme

C'est précisément cette tension qui se confirme au Québec avec l'issue des élections du 26 mars. Un gouvernement qui tend davantage vers la négociation que vers le pouvoir. Sous un gouvernement minoritaire, où les trois partis oscillent autours de 40 députés chacun, le politique comme lieu d'affirmation d'un projet collectif sombre dans un marchandage sans substance. Les libéraux défendront A, les adéquistes, B, les péquistes, C, et à la suite de discussions, nous nous entendrons sur D.

Jocelyn Létourneau défendait récemment cette position en rappelant que «la perspective d'un gouvernement minoritaire n'est peut-être pas contraire à la découverte de trouvailles intéressantes et à l'élaboration de compromis porteurs d'avenir entre trois tendances fortes au sein de la société québécoise» (Le Devoir, le 29 mars 2007). Il ne s'agit plus de la défense d'un projet comme idéal de société, il s'agit d'un mécanisme de représentation et de négociation. C'est ce qu'on pourrait nommer, dans le vocabulaire du pragmatisme philosophique, du logrolling. Avec un tel gouvernement, nous nous dirigeons donc vers cette mouvance internationale qui veut que la puissance politique laisse sa place au procédural.

En étant ainsi divisés, nous nous rapprochons également de l'universalisme abstrait que craint Manent. Nous démontrons que la nation comme volonté commune peut, et même, pire, doit se fondre dans un projet plus large, plus «ouvert», fondamentalement pluriel. Nous donnons raison à la mondialisation comme union nécessaire entre les hommes mais nous oublions la raison des nations (le titre même du dernier livre de Manent). Autrement dit, nous esquivons l'importance d'un lieu incarnant un projet collectif. Bref, notre vive approbation d'un gouvernement divisé et sans pouvoir est conforme à l'idée populaire qui craint qu'un pouvoir national fort soit l'antithèse d'une ouverture au monde.

L'impuissance collective que les Québécois ont votée aux dernières élections démontre que les malheureuses dichotomies entre universalisme et nationalisme, ouverture et fermeture, droit et politique, voire entre progressisme et conservatisme se sont également installées ici. Peut-être ne voulions-nous pas être les seuls (avec les juifs ou Monténégro, par exemple) à croire qu'avant de se présenter dans l'universel, le «nous» s'incarne dans la nation et se défend dans le politique.

Représentativité et communauté

Manent nous aiderait également à comprendre que de chercher à changer le mode de scrutin pour le rendre prétendument plus représentatif, c'est rater la cible. Pourtant, la récente coalition arc-en-ciel coanimée par Claude Béland et Jean-Pierre Charbonneau nous présente cette réforme comme l'urgence d'un nouveau souffle démocratique. Ce n'est pas tant la différence qu'il faut revitaliser au sein de notre société, mais bien ce que nous avons en commun. Sans projet collectif, il n'y aura jamais de contrat social, jamais de gouvernement, comme le révèle d'ailleurs le dernier scrutin.

Or ce que nous cherchons avidement à faire avec la réforme du mode de scrutin est de plonger vers la représentativité la plus diverse possible car ce qui importe, c'est la précision de la divergence. C'est à croire que le meilleur gouvernement serait celui où chaque parti serait équitablement présent. Un tel système existe déjà, il s'agit des instances internationales dans lesquelles chaque pays est représenté. Est-ce là un modèle pour une nation? Est-ce politiquement souhaitable?

En dirigeant la démocratie vers une voie exclusivement représentative et procédurale, nous perdons du coup la puissance de nous gouverner. Nous sombrons dans les dangers d'une atomisation totale de l'homme, où la formulation et la défense de projets collectifs apparaissent comme de vieux concepts obsolètes. La société n'est plus un tout qui réunit, elle ne devient que la somme des volontés individuelles.

Sous un tel éclairage, notre gouvernement minoritaire, contrairement à l'interprétation générale, ne nous apparaît plus comme le début d'une ère politique plus prospère. La séduisante surveillance constante, la promesse de négociations et la représentativité plus précise pourraient plutôt être les signes précurseurs de notre incapacité à formuler un projet collectif.

C'est une tendance qui ne frappe pas que le Québec mais qui pourrait s'avérer encore plus dangereuse pour une petite société qui, en prenant le virage de l'universalisme et du procédural, risquerait tout simplement, comme le politique, de s'effacer.

Annie-Claude Thériault
Professeure de philosophie au Collège Montmorency

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