Le Devoir de philo - Maurice Richard, héros stoïcien

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi à eux, mais aussi à d'autres auteurs, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand philosophe. Toutes les deux semaines, nous publions leur Devoir de philo.

Si Maurice Richard avait vécu au temps de la Rome antique, nul doute qu'il aurait été considéré comme un sage stoïcien. Le film qu'a consacré le réalisateur Charles Binamé au Numéro 9 a permis de ramener à l'avant-plan l'histoire de cet homme exceptionnel. Avec les 13 nominations que l'oeuvre a recueillies aux prix Génies, «Maurice Richard continue de marquer des buts», écrivait récemment un journaliste. Bien qu'il ait pris sa retraite en 1960 et qu'il soit disparu il y a sept ans, bon nombre de commentateurs et d'analystes cherchent toujours à percer le mystère de ce héros. L'universitaire Benoît Mélançon publiait récemment une fascinante étude du mythe qu'a incarné cet homme qui parlait peu mais qui avait du «feu dans les yeux» (Les Yeux de Maurice Richard, Fides, 2006).

«Un gladiateur, un être possédé; et cette flamme, cette fougue, moi, ça m'a allumé», a déjà déclaré Charles Binamé. «Allumé»... Ce mot n'a rien d'anodin. Il évoque illumination, éveil ou révélation. Disons-le tout net: Maurice Richard fut un éveilleur d'esprits. Autant comme sportif que comme individu, il nous a ouvert l'esprit à des réalités supérieures qui méritent qu'on y consacre tous nos efforts et toutes nos pensées. Et c'est ici qu'on rejoint la philosophie stoïcienne.

Le stoïcisme est la doctrine philosophique gréco-romaine qui domina le monde romain avant que le christianisme ne devienne la religion de l'Empire. Aujourd'hui, on dit de quelqu'un qu'il est stoïque quand il supporte les épreuves physiques ou morales avec fermeté et impassibilité. Mais on ne peut réduire à cela le stoïcisme, dont les plus illustres penseurs sont Sénèque (1 - 65 de notre ère), Épictète (50 - 125) et l'empereur Marc Aurèle (121 - 180).

La morale stoïcienne se résume en trois points...

n Le seul bien véritable demeure la vertu; tous les autres biens (santé, argent, sexe, pouvoir, renommée, etc.) sont dits «indifférents».

n Le sage, c'est-à-dire l'homme vertueux, doit apprendre à distinguer ce qui relève de sa volonté de ce qui n'en relève pas.

n L'univers est régi par des lois inexorables; le sage connaît ces lois et sait accorder sa volonté aux événements sur lesquels il n'a par ailleurs aucune prise.

Les stoïciens soutiennent que la seule chose qui puisse conduire au bonheur, c'est la vertu (la force morale). «Vertu» est leur maître-mot, dont la racine latine est vir, homme; d'où, en français, les mots «viril», «virilité». À notre époque, «vertu» a une connotation religieuse et pour cette raison, le mot a pratiquement disparu de notre vocabulaire. Dans le domaine moral, virtus désigne la «force d'âme ou de caractère» d'une personne: c'est sa qualité morale, son excellence.

L'orgueil et la vertu

Au moment où Maurice Richard a pris sa retraite du hockey en 1960, le chroniqueur sportif du Petit Journal, Louis Chantigny, lui a consacré un portrait exalté où il s'interrogeait sur l'origine de son «génie», lequel le rendait supérieur à Gordie Howe, un rival de toujours: «C'est l'orgueil, l'Orgueil avec un O majuscule, qui nous donne la clé de l'énigme. L'orgueil insondable de l'athlète fier de ses exploits, l'orgueil superbe du champion qui a pleinement conscience de sa valeur et de l'idéal qu'il représente. [...] Pour cet homme qu'habite et que tourmente le démon de l'orgueil, du juste orgueil, le sport est certes un métier, mais davantage encore une religion, une soupape de sûreté et, pour tout dire, une raison de vivre.»

Ce que l'auteur appelle ici l'«orgueil» rejoint en grande partie ce que les stoïciens désignaient sous le nom de «vertu». En somme, la force d'âme ou de caractère de Maurice Richard — sa virtus — était rien de moins qu'exemplaire. Cette qualité stoïcienne explique le ravissement et l'enchantement qu'il a suscités.

Dans La Providence (De Providentia), Sénèque répond à une interrogation inquiète de son ami Lucillius: «Pourquoi, si une Providence gouverne le monde, les gens de bien sont-ils souvent exposés au malheur?» Autrement dit, si les dieux existent et qu'ils sont bons, pourquoi affligent-ils donc de tant d'épreuves effroyables des gens qui apparemment ne méritent en rien les malheurs qui les accablent? La réponse de Sénèque: la divinité aime l'homme, et l'infortune avec laquelle il l'accable est l'occasion pour lui de révéler sa vertu. «Labor optimos citat» («La peine appelle les meilleurs»).

«Plus nous nous battrons, plus nous serons courageux, écrit Sénèque. Le feu éprouve l'or, la misère le courage.» L'adversité nous révèle à nous-même. C'est là, pour le philosophe stoïcien, le sens qu'il faut prêter au fameux «Connais-toi toi-même» socratique: «Il faut pour se connaître s'être mis à l'épreuve.» Malheureux celui qui n'a jamais été éprouvé. «Il n'y a pas à mes yeux d'infortune comparable à celle de l'homme qui n'a jamais été malheureux.»

Le gladiateur juge déshonorant de lutter contre un adversaire qui ne le vaut pas. «Ainsi fait la Fortune: ce sont les plus braves qu'elle provoque en combat singulier... » Dans le sport comme dans la vie, Maurice Richard appelle de ses voeux l'épreuve. Tout se passe comme si la vertu débordante du Rocket provoquait la divinité ou le destin lui-même.

Dick Irvin ou l'adversité

Le film de Binamé en offre une belle illustration. Un Rocket encore recrue maugrée contre l'entraîneur Dick Irvin qui «ne lui laisse pas de chance». Le scénariste Ken Scott a admirablement compris l'opposition fructueuse entre le Rocket et ce que Sénèque appelle la «fortune». L'«odieux» entraîneur, magnifiquement incarné par Stephen McHattie, n'est autre, à mon sens, que l'aiguillon dont se sert la «fortune» pour accabler le Rocket afin que se manifeste la vertu du héros.

Lors du mémorable deuxième match de la série semi-finale, le 23 mars 1944, contre les Leafs de Toronto, Richard marque cinq buts en cinq lancers! Un quotidien avait titré: «Richard 5, Toronto 1»! On peut interpréter de manière stoïcienne cet épisode.

Entre deux périodes, l'«ignoble Dick Irvin déversa sur le Rocket un flot d'injures racistes contre les Canadiens français — et en anglais, par-dessus le marché! «Vous les Frenchies, c'est dans votre sang. Vous êtes rien qu'une bande de lâches, de couilles molles et d'insignifiants.» Mais à la question de son coiffeur Tony Bergeron lui demandant ce que l'instructeur du Canadien avait bien pu leur dire dans la chambre des joueurs, Richard répond avec flegme: «Rien.»

Quelque temps après l'émeute du Forum, l'«abject» entraîneur confiera à l'Héraklès canadien-français l'immense admiration qu'il lui voue: «Je voulais te dire que [...] je savais que tu voulais gagner autant que moi. C'est pourquoi je t'ai poussé comme ça. J'ai été vraiment dur avec toi. [...] J'espère que tu m'en veux pas parce que t'es... le plus grand joueur qu'on verra jamais.» Ainsi parle aussi la «fortune»: elle aime celui qu'elle éprouve.

«S'étonnera-t-on, écrit Sénèque, que Dieu éprouve rudement les coeurs généreux? Ce n'est jamais une commode entreprise de se former à la vertu. La fortune nous frappe et nous déchire? Supportons-la. Il n'y a pas là cruauté, mais lutte... À souffrir le mal, on arrive au mépris de la souffrance.» Chrysippe, l'un des plus grands stoïciens grecs, va jusqu'à écrire: «Non seulement le mal n'est pas nuisible, mais il est nécessaire à la beauté du monde et il n'est pas bon de le supprimer.» Pour apprécier cette remarque stupéfiante, il faut adopter une perspective cosmique que seul le maître stoïcien est en droit de prendre.

À la hauteur de l'éternité où il se tient, le stoïcien reste placide: il considère le monde et ses vicissitudes — et il y consent. C'est là qu'il trouve la liberté et le bonheur. Sénèque écrit: «Rien ne me force; je ne supporte rien contre ma volonté; je ne suis pas asservi à Dieu, je suis d'accord avec lui, d'autant mieux que tout, je le sais, est fixé d'avance, et qu'une loi a tout réglé pour l'éternité. [...] Aussi devons-nous tout supporter avec courage, parce que rien n'arrive au hasard, comme nous le croyons, mais tout s'enchaîne.» Le regard du maître stoïcien va au-delà du bien et du mal, car la seule chose qui compte, c'est la vertu.

Punition acceptée

Maurice Richard est condamné injustement par le président de la Ligue, Clarence Campbell? Banni des éliminatoires? Perd de ce fait le championnat des compteurs? Le peuple miséreux s'indigne? Une émeute éclate? D'une égalité d'âme, le Rocket demande à ses chauds partisans de «ne plus causer de trouble» et d'«encourager les Canadiens pour qu'ils puissent l'emporter [...] contre les Rangers et Detroit».

Malgré l'injure et l'injustice manifestes dont le Rocket se savait victime, il accepta de bonne grâce sa punition. Cependant, celle-ci ne pouvait pas l'atteindre car, comme l'écrit encore Sénèque, en écho à Socrate: «Nihil accidere bono viro mali potest.» («Il ne peut rien arriver de mal à un homme de bien.») Plus stoïcien que le Rocket, tu meurs!

On reprocha à Richard de s'effacer constamment derrière l'équipe. Ses exploits n'étaient jamais véritablement les siens, disait-il, mais ceux du Canadien. À cet égard — et contrairement à ce qu'avançait Louis Chantigny —, Maurice Richard semblerait souffrir d'un sérieux défaut d'«orgueil»!

Mal à l'aise devant les multiples hommages qu'on lui adressa pour ses cinq buts contre Toronto, Richard désigna le bâton à qui il attribua tout le mérite: «Il appartient à Lamoureux. Il me l'a donné au début de la deuxième période et j'ai obtenu tous mes buts avec. Wow! C'est tout un bâton! Je ne laisserai certainement pas ce petit bijou m'échapper.» Le maître qui manipule ce bâton laisse entendre qu'il n'est qu'au service d'une fatalité inexorable qui lie tout l'univers. «C'est une grande consolation d'être emporté avec l'univers», écrit Sénèque.

On peut certes se gausser devant la puérilité de nombre de déclarations du Rocket. Comme celle où Richard avait répliqué à un Irvin inquiet de son absence: «[...] Nous avons une bonne équipe avec beaucoup d'esprit combatif. Ils vont jouer avec plus d'ardeur parce qu'ils ont perdu un joueur. Ils vont gagner le championnat de la Ligue et la coupe Stanley.» Devant l'émeute suscitée par sa suspension, il lancera placidement: «Après tout, ce n'est rien que du hockey.»

Le stoïcien se place au-delà du bien et du mal: «Le but de la divinité comme du sage, écrit Sénèque, est de montrer que ce que la foule recherche ou redoute, n'est ni un bien ni un mal.»

Beaucoup de gens font aujourd'hui du Rocket non plus une simple idole sportive mais davantage une idole politique. André Laurendeau avait écrit dans Le Devoir: «La foule qui clamait sa colère [le 17 mars 1955] n'était pas animée seulement par le goût du sport ou le sentiment d'une injustice commise contre son idole. C'est un peuple frustré qui protestait contre le sort. Le sort s'appelait, jeudi, M. Campbell; mais celui-ci incarnait tous les adversaires réels ou imaginaires que ce petit peuple rencontre.»

Le Rocket a toujours été des plus réticents à épouser ce genre de considérations. Il n'est là, disait-il, que pour servir d'exemple. «Pourquoi supporte-t-il certaines infortunes?», demande encore Sénèque à propos de l'homme vertueux. «Pour apprendre aux autres à les supporter: il est créé pour servir d'exemple.»

Par sa fabuleuse vertu, le Rocket fut et demeure un éveilleur d'esprits. Il «allume» même ceux qui (comme moi!) ne sont pas des amateurs de hockey. Sa carrière de sportif ainsi que sa vie forcent l'admiration. Elles appellent et suscitent ce qu'on appelle aujourd'hui l'excellence, autre mot pour «vertu».

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Jean Laberge
Professeur de philosophie au Collège du Vieux-Montréal

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