Le Devoir de Philo - Habermas et la classe de Madame Lise

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir a lancé le défi à plusieurs auteurs de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand philosophe. Toutes les deux semaines, nous publions leur «devoir de philo».

Que dirait Jürgen Habermas de La Classe de Madame Lise? Dans son superbe documentaire, la réalisatrice Sylvie Groulx suit pendant un an une classe de première année à l'école Barthélémy-Vimont, dans le quartier Parc-Extension, à Montréal. Cette école, fréquentée à 95 % par des enfants d'origine immigrante, est la plus multiethnique au Québec. Le documentaire témoigne des difficultés auxquelles fait face le Québec en matière d'intégration des immigrants et illustre à merveille ce qu'il convient d'appeler notre «apartheid scolaire». En regardant La Classe de Madame Lise, il est difficile de ne pas se demander à quel Québec s'intègrent ces enfants. Partageons-nous avec eux un monde commun? Participons-nous à un même espace public?

L'oeuvre philosophique de Habermas contient des travaux importants en philosophie du langage et en épistémologie sociale, mais ce sont ses écrits en philosophie politique qui sont le plus connus du grand public. Parmi ceux-ci se trouvent ses travaux sur la démocratie délibérative où la notion d'«espace public» joue un rôle central. La réflexion de Habermas sur la démocratie part d'un paradoxe: comment est-il possible de réconcilier l'autonomie individuelle, les droits et libertés, avec la souveraineté populaire? Comment peut-on être individuellement libre tout en étant soumis à l'impôt, au code criminel, etc.? La réponse est simple: si les lois sont le résultat d'un processus de délibération, les citoyens pourront considérer qu'ils en sont eux-mêmes à l'origine.

Tout le monde semble parler de Habermas aujourd'hui. Partout en Europe, des politiciens de premier plan se réfèrent à la notion de «démocratie délibérative». Au Québec, son influence est visible aussi bien chez des auteurs sympathiques au nationalisme (Claude Bariteau ou Stéphane Courtois) que chez des auteurs qui lui sont hostiles (Jocelyn Létourneau ou Jocelyn Maclure). La raison est probablement que l'oeuvre de Habermas a fait son apparition dans un contexte où les démocraties occidentales s'interrogeaient sur la manière de faire face au pluralisme culturel et, plus précisément, sur la manière d'intégrer les 10 à 20 % d'immigrants qui composent désormais leur population.

Une théorie commode

Au fond, Habermas propose une réponse simple. Si la démocratie dépend de l'existence d'un «espace public», les citoyens n'ont pas besoin de partager une «culture» pour vivre ensemble. À partir du moment où les gens de toutes les origines sont capables de dialoguer librement, la démocratie peut émerger! Il faut savoir que Habermas n'échappe pas à un phénomène courant chez les philosophes: leur parcours détermine en partie leurs idées. Or le philosophe est né en 1929 en Allemagne et a considérablement été marqué par sa jeunesse dans l'Allemagne nazie. Son séjour dans les Jeunesses hitlériennes l'a mené à développer une attitude intransigeante devant les nationalismes et les cultures nationales. Comme il le disait lui-même en 1994 dans la New York Review of Books, dans un pays comme l'Allemagne, la «responsabilité pour le passé devrait prendre la forme d'une méfiance envers la tradition et les institutions culturelles».

L'influence de Habermas est omniprésente dans les politiques publiques. Elle se voit dans l'accent que l'on met sur le rôle du «dialogue» et de l'«ouverture sur l'autre» pour le vivre ensemble. Le succès de Habermas découle en partie de la facilité avec laquelle son vocabulaire théorique peut être mobilisé dans nos débats mais aussi de sa capacité à s'intégrer au jargon technocratique des ministères de l'Éducation et de l'Immigration à travers le monde. La démocratie délibérative est donc non seulement une théorie intelligente mais aussi une théorie commode parce qu'elle permet aux politiciens et aux intellectuels d'insister sur le fait que l'intégration culturelle n'est pas nécessaire à la démocratie. Habermas soutient qu'il n'y a pas de contradiction «théorique» entre le pluralisme culturel et l'intégration démocratique. Or il n'explique pas en détail ce qui, précisément, permet aux citoyens de ressentir qu'ils partagent un même espace public.

La Classe de Madame Lise illustre le problème de la ségrégation scolaire, mais celui-ci n'est qu'un aspect d'un problème plus général: la concentration ethnique. Comment s'intégrer dans une école, un quartier ou une entreprise où on retrouve jusqu'à 60 %, 80 % ou 100 % d'immigrants? Si l'intégration vient avec le dialogue, encore faut-il que les Québécois d'origine et les immigrants soient fréquemment en contact les uns avec les autres. Michel Venne soulignait récemment (Le Devoir, 21 août 2006) que les jeunes Québécois ne percevaient pas l'immigration comme une menace parce qu'ils vivaient «avec les immigrants depuis l'école primaire». Cela n'est que partiellement vrai. Une étude de la CSQ a démontré que 60 % des élèves d'origine immigrante étudiaient dans des écoles à majorité immigrante (Le Devoir, 24 mai 2006). Si une minorité d'élèves québécois a la chance de fréquenter des écoles mixtes, la situation en général au Québec est plutôt marquée par la ségrégation scolaire.

La concentration ethnique

Les Québécois sont en général mécontents de la concentration ethnique, mais celle-ci n'est pas pour autant facile à éliminer. Tous les pays qui ont reçu une immigration considérable y sont aujourd'hui confrontés. Comme l'a démontré le Prix Nobel d'économie Thomas Schelling, elle peut surgir dès que les préférences des groupes sont légèrement divergentes en matière résidentielle. Si les immigrants tendent à s'établir dans des quartiers où il y a d'autres immigrants et si les Québécois souhaitent vivre dans des quartiers où il n'y a pas que des immigrants, alors on peut très rapidement se retrouver dans une situation de ségrégation complète. C'est ce qui s'est passé dans les quartiers montréalais de Côte-des-Neiges, Parc-Extension ou Montréal-Nord. Cela explique aussi en partie pourquoi des centaines de milliers de Québécois ont quitté l'île pour la banlieue au cours des 30 dernières années (Michel Paillée, Le Devoir, 6 octobre 2006). Aujourd'hui, même les intellectuels et les politiciens qui prônent de manière ostentatoire l'«ouverture sur l'autre» et qui plaident pour le «dialogue entre les cultures» ne vivraient pas dans ces quartiers. Même les «interculturalistes» les plus convaincus n'enverraient pas leurs enfants dans la classe de Madame Lise!

S'il est difficile de comprendre comment des gens qui vivent dans des sociétés parallèles peuvent partager un espace public, il est encore plus difficile de voir comment ils le peuvent lorsqu'ils ne partagent pas une langue commune. En un sens, l'intégration linguistique est essentielle à la délibération. Si plusieurs commentateurs sont optimistes par rapport à la francisation des immigrants (Yara el-Ghadban, Le Devoir, 6 octobre 2006), d'autres, comme Paul Morisette (Le Devoir, 9 septembre 2006), représentant syndical des professeurs de français aux immigrants, se montrent tout à fait pessimistes. Malgré les cours de français qui leur sont offerts, de nombreux immigrants se dirigent vers l'anglais parce qu'il est plus facile de trouver un emploi dans cette langue au Québec. Cela fait peut-être le bonheur des lobbys patronaux mais soulève également un doute sur la légitimité de nos politiques d'immigration. Celles-ci visent-elles à produire des travailleurs ou des citoyens? Pourquoi l'intégration économique devrait-elle avoir préséance sur l'intégration démocratique?

Selon Pierre Georgeault, directeur du Conseil supérieur de la langue française, 70 % des immigrants d'origine «latine» (catégorie qui comprend les pays de langue latine et de la Francophonie), arrivés au Québec au cours des 25 dernières années, utilisent le français dans leurs interactions publiques. À l'inverse, chez les immigrants d'origine non latine (surtout asiatiques ou originaires du Commonwealth) — la moitié des immigrants environ —, seulement 22 % utilisent le français dans leurs interactions publiques. Pire: 62 % de ces immigrants ne comprennent même pas le français. En d'autres mots, ils sont en pratique exclus de l'espace public québécois, et ce, même s'ils vivent ici depuis cinq, dix ou vingt ans.

Comme on le voit, la réflexion ne peut se limiter — comme chez nombre d'habermassiens convaincus — à ce qui rend la démocratie possible «en principe». Elle doit s'étendre aux difficultés pratiques à créer des espaces publics fonctionnels. Habermas lui-même semble percevoir le problème. Dans un discours prononcé à la réception du prix Bruno Kreisky en mars dernier, Habermas s'inquiétait de l'éclatement de l'espace public causé par Internet. Si le cyberespace peut jouer un rôle positif, par exemple dans la lutte contre les dictatures, il peut aussi compliquer l'organisation des débats, a-t-il fait remarquer. Dans les démocraties occidentales, l'espace public s'est traditionnellement organisé autour des médias de masse et de la culture populaire. Un espace public peut surgir entre des gens qui ne proviennent pas d'une même «culture», mais peut-il également surgir entre des gens qui vivent dans des sphères médiatiques séparées?

La réflexion de Habermas rejoint les propos de Jacques Godbout, qui s'inquiétait récemment (L'Actualité, 1er septembre 2006) de la multiplication des antennes paraboliques permettant aux immigrants de rester branchés en permanence sur la télévision de leur pays d'origine et de ne jamais s'intégrer à l'espace public québécois. Certains, comme le dramaturge Olivier Khemed (Le Devoir, 12 septembre 2006), ont vu dans ce commentaire une forme d'arabophobie. Pourtant, la question mérite d'être posée! Peut-il vraiment y avoir un espace public lorsque les citoyens adoptent des profils radicalement différents dans leur consommation de biens culturels? Le diagnostic dressé par Godbout est sans doute partiel, mais il nous rappelle que nous ne connaissons rien au Québec du mode de consommation des biens culturels par les populations immigrantes. Leurs principaux canaux d'intégration à la démocratie québécoise sont-ils TQS, TVA et Radio-Canada ou plutôt CTV, CNN et al-Jazira? Nous n'en savons rien puisqu'il n'existe aucune étude sérieuse sur cette question.

Nier le réel

Que dirait Habermas de La Classe de Madame Lise? La diversité culturelle n'est évidemment pas un obstacle à l'intégration démocratique. Mais peut-on dire la même chose lorsqu'elle produit des concentrations ethniques excessives dans les milieux résidentiel, scolaire, professionnel, et lorsqu'il y a absence d'intégration linguistique? On utilise souvent les théories habermassiennes pour rejeter l'idée selon laquelle la démocratie nécessite un socle, une culture commune. Pourtant, la culture n'est pas seulement un bagage hérité de nos parents et de nos grands-parents; elle comprend aussi des manières concrètes d'accéder à l'information et aux débats publics. Comment nier le rôle des journaux, de la radio, de la télévision, des magazines, de la littérature, de la musique et du cinéma dans la constitution des espaces publics?

En somme, intellectuels et politiciens abusent parfois des théories de la démocratie délibérative. La promotion du «dialogue» est souvent leur unique et commode réponse aux problèmes sérieux que posent l'éclatement et la fragmentation de l'espace public. Ces théories risquent même de se transformer en idéologies niant le réel. Alors que les mesures d'intégration coûtent cher et butent souvent sur des résistances, les appels à la discussion, eux, sont gratuits et permettent de clore à bon compte des débats délicats. Le «dialogue» devient alors une sauce magique créant temporairement l'illusion du lien social. Ironiquement, les théories obsédées de délibération se transforment alors en arme rhétorique permettant... d'étouffer toute discussion.

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Benoît Dubreuil

L'auteur est doctorant en philosophie à l'Université libre de Bruxelles.

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