Le Devoir de philo - Kant et les commandites

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi, au printemps dernier, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand penseur enseigné au collégial. Toutes les deux semaines, nous publions «Le Devoir de philo» d'un professeur. À ses étudiants de l'évaluer... Ils sont 137 000 jeunes par année, au Québec, à faire de la philo au cégep.

Bien qu'Emmanuel Kant (1724-1804) soit considéré comme l'un des plus grands philosophes du siècle des Lumières et, donc, de notre monde moderne, on peut certainement dire que, sur le plan de la philosophie morale, nous ne l'avons pas suivi. S'il était parmi nous aujourd'hui, nul doute qu'il souhaiterait retourner dans sa tombe. Certes, Kant applaudirait à la quête d'autonomie qui est au coeur de nos mentalités modernes. On définit parfois même la philosophie morale de Kant comme étant une morale de l'autonomie. Mais c'est aussi une philosophie exigeante qui, paradoxalement, appelle à la soumission à l'autorité, à l'État, mais, d'abord et surtout, à la Raison. En un mot, c'est une morale du devoir. La destinée de la morale kantienne traîne comme un boulet l'accusation d'austérité et de rigorisme. Car Kant est un philosophe «anti-hédoniste», en ce sens qu'il rejette toute morale fondée sur le plaisir personnel et surtout, ce qui passe comme le bien ultime depuis les philosophes grecs, le fameux bonheur. Non pas que Kant se soit fait le chantre du malheur. Mais le bonheur, qu'il soit personnel ou collectif, ne peut jamais constituer, selon lui, une raison d'agir moralement au sens strict du terme. Qu'est-ce à dire?

Prenons un exemple controversé tiré de l'actualité canadienne récente: la loi sur la responsabilité administrative déposée par le gouvernement Harper. Cette loi vise à éviter un nouveau scandale comme celui des commandites. Le premier ministre Harper a déclaré que la loi fera disparaître la culture du «tout m'est dû» qui a pris racine sous l'ancien gouvernement libéral de Jean Chrétien. Pour Kant, cette loi serait juste non pas en raison des conséquences heureuses qu'elle pourrait entraîner dans l'avenir, mais parce qu'elle serait juste en elle-même. Selon Kant, en effet, on ne doit jamais agir ou légiférer en fonction des conséquences heureuses qui pourraient en découler. On doit agir en tant qu'individu — et un État doit légiférer — parce que c'est bien et juste en soi de le faire, point à la ligne, et ce, peu importe les conséquences quant à notre propre bonheur et à celui des autres.

Pour l'ex-premier ministre Jean Chrétien, le programme de commandites était juste et nécessaire. Lors de sa comparution devant la commission d'enquête sur les commandites, le 8 février 2005, Jean Chrétien déclarait en effet:

«M. le commissaire... La question est de savoir si l'action est nécessaire et si elle est juste. J'ai la ferme conviction que notre stratégie d'unité nationale était nécessaire et juste. A-t-on commis des erreurs dans tout ce que nous avons fait? Je suis sûr que oui. Après tout, nous sommes tous humains.»

Aux yeux de Kant, toutefois, on ne peut déclarer une politique juste en raison des conséquences heureuses qu'elle entraînerait. C'était pourtant bien l'intention de Jean Chrétien: le programme était juste et nécessaire, car il avait pour but d'assurer l'unité nationale en contrecarrant la menace «séparatiste» au Québec. C'est en vue de cette conséquence heureuse que Jean Chrétien a conçu le fameux programme. Le reste, c'est du ressort d'exécutants humains faibles et corruptibles. C'est ainsi que Jean Chrétien se disculpe de tout blâme.

Faisons un peu de science-fiction. Supposons que le scandale des commandites n'ait jamais eu lieu. Faudrait-il alors conclure que Jean Chrétien était moralement justifié de mettre sur pied ce fameux programme de commandites afin d'augmenter la visibilité du gouvernement fédéral au Québec après les résultats serrés du référendum de 1995? En aucune manière, répondrait Kant. Peu importe les conséquences du défunt programme de commandites, les malversations qui en ont découlé, la dilapidation éhontée des fonds publics, etc., le programme de commandites était inique en soi.

Prenons un exemple moins controversé. Je brûle un feu rouge, et aucune conséquence fâcheuse n'en découle, ni pour moi ni pour autrui. Suis-je dès lors exonéré de tout blâme? En aucune manière, répondrait Kant. Je suis aussi coupable que si j'avais renversé un piéton. Mon intention est mauvaise, peu importe les conséquences, bonnes ou mauvaises, qui en ont résulté. Mon devoir consisterait à dénoncer mon infraction et à me soumettre de bonne foi aux sanctions prévues.

Le principe kantien de la dignité humaine

Comment établir maintenant que le fameux programme de commandites était inique en soi? Comment en somme établir que l'intention de Jean Chrétien était inique au départ? Demandons-nous — comme plusieurs se sont d'ailleurs posé la question: est-il juste de consacrer des fonds publics considérables pour l'achat d'affiches, de drapeaux, de marques de commerce, etc., afin d'amener une partie de la population canadienne — nommément, les Québécois — à reconnaître les bienfaits du Canada, voire à se prendre d'affection pour lui? Pas forcément, répondrions-nous avec Kant. Jean Chrétien, lui, croyait que c'était nécessaire; il croyait qu'il était de son devoir d'agir ainsi.

Pour mieux apprécier ce dont il est question, prenons un exemple simple. Est-il juste et nécessaire que, pour me faire aimer de mon conjoint ou de ma conjointe, je lui achète un tas de breloques et de babioles? Par exemple, un chandail sur lequel serait imprimé ma photographie avec les mots: «De Big Brother — qu'il ne faut pas oublier de chérir!» Est-ce de cette manière que je devrais inciter mon conjoint ou ma conjointe à me vouer de l'affection et, plus encore, à m'aimer? Évidemment non. Qu'en aurait pensé Kant?

Selon lui, toute règle morale, ainsi que toute loi politique, doit se conformer à ce qu'il a appelé l'«Impératif catégorique». C'est, si l'on veut, un principe moral d'une très grande généralité qui prescrit non pas tant ce que nous devons faire, mais quelle règle de conduite est morale ou non. Kant a donné plusieurs formulations de l'Impératif catégorique dans son grand traité de morale, Fondement de la métaphysique des moeurs (1785), dont celle-ci, devenue célèbre: «Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen.»

En d'autres termes: chacun doit agir comme si chacun était un être libre et rationnel. En somme: on ne doit jamais utiliser qui que ce soit pour parvenir à nos propres fins. Par exemple, en achetant à mon conjoint ou à ma conjointe des tas de babioles inutiles qui ont cependant la vertu de lui rappeler que je suis son bienfaiteur, je le ou la traite non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen destiné à satisfaire mes propres fins personnelles (être aimé). Ainsi, selon le principe moral de Kant — qu'on peut baptiser de principe du respect de la dignité humaine —, en voulant «acheter» la conscience fédéraliste des Québécois avec diverses babioles (cravates, balles de golf, drapeaux, etc.), Jean Chrétien traite les Québécois comme de simples moyens pour parvenir à satisfaire ses propres fins (unité du pays). Contrairement donc à ce que prétend Jean Chrétien, selon Kant, le programme des commandites était en soi injuste, et le concepteur dudit programme aurait le devoir impérieux de s'excuser auprès de la population canadienne, et des Québécois en particulier.

Un programme politique irrationnel et immoral

Même si nos propres finalités (être aimé de ma femme, conserver le Canada uni) nous paraissent être les plus grandes et les plus belles choses qui soient, Kant nous rappelle que la finalité première et dernière qui doit toujours nous guider, autant sur le plan individuel que sur le plan politique, ce sont les êtres humains qui, par le fait même qu'ils sont rationnels et, donc, autonomes, possèdent une valeur absolue et inaliénable. En somme, Kant fait de l'autonomie des êtres humains la valeur suprême. C'est la raison pour laquelle, comme je le disais plus tôt, la philosophie morale de Kant est d'abord et avant tout une philosophie de l'autonomie. Ce n'est pas le bonheur individuel ou le bien-être d'une collectivité qui est sa donnée première et ultime. «C'est une chose de rendre un homme heureux, c'en est une tout autre de le rendre bon », écrivait-il.

Kant était d'avis que, si les gens souhaitent être autonomes, ils doivent vivre rationnellement, c'est-à-dire respecter ce que prescrit la raison. Dans le jargon de Kant, ils s'agit de suivre l'Impératif catégorique. En somme, celui ou celle qui agit moralement, agit rationnellement, et vice versa. L'exemple du scandale des commandites nous permettra à nouveau de mieux comprendre ce point central de la philosophie morale de Kant.

En plus de la formulation de l'Impératif catégorique dont il a été question précédemment, Kant a donné celle-ci, qui est aussi célèbre que l'autre: «Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle.»

Autrement dit: fais ce que tu voudrais que chacun fasse. C'est là, selon Kant, l'expression suprême de la loi morale. L'Impératif catégorique est nécessaire et universel. Il est nécessaire et universel parce qu'il est cohérent, c'est-à-dire rationnel. Appelons cette seconde formulation le principe de cohérence universelle. Selon Kant, la raison seule peut m'assurer de la moralité d'une «maxime». Je ne puis par exemple vouloir mentir puisque alors tous doivent mentir, de sorte qu'il ne m'est plus possible de mentir, chacun sachant bien que je mens. Il en va encore ici comme de cette autre «maxime» qui stipulerait que les lecteurs du Devoir ne doivent plus acheter le journal, mais lire plutôt l'exemplaire de leur voisin... Ce serait parfaitement incohérent. La maxime est donc irrationnelle. Il en va de même si l'on nous disait: vivez en parasite d'autrui! Cela est aussi parfaitement incohérent et, donc, immoral. Ainsi, pour Kant, une règle morale, au sens strict du terme, est une règle qui est logiquement cohérente; inversement, une règle immorale est nécessairement incohérente.

Revenons au programme de commandites. Cette politique est-elle cohérente, c'est-à-dire rationnelle, donc légitime sur le plan moral? Appliquons le principe de cohérence universelle de Kant, et demandons-nous: puis-je vouloir que chaque personne force les autres à l'apprécier et à le chérir? Non, évidemment. Cela ne peut que produire l'inverse de ce qui est visé. En somme, c'est le meilleur moyen de se tirer dans le pied! C'est donc incohérent. Et si c'est incohérent, c'est immoral. Le principe de cohérence universelle vient donc confirmer celui de la dignité humaine.

En somme, autant du point de vue du principe de la dignité humaine que de celui de la cohérence universelle, la politique du programme de commandites peut être considérée comme immorale du point de vue kantien.

L'être humain depuis toujours recherche le bonheur. Ce serait prétendument le but ultime de notre existence. Au début des Lumières, Kant propose la raison. Évidemment, la philosophie morale de Kant pose de sérieux problèmes qu'il m'est impossible d'aborder ici. Évoquons seulement une objection courante au kantisme, grâce à une formule du regretté Raymond Devos: «Être raisonnable, toujours, en toutes circonstances?! Il faudrait être fou... » En dépit de son austérité et de son apparent rigorisme, la philosophie morale de Kant demeure un trésor inestimable nous mettant au défi de justifier nos mentalités hédonistes.

Jean Laberge, professeur de philosophie au Collège du Vieux-Montréal

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