Le Devoir de philo - Descartes et la «shoah» des animaux

Chaque jour, les chiffres défilent sur les fils de presse: 1300 moutons abattus dans la région de Rimouski, 200 000 bovins en Grande-Bretagne, 27 millions d'oiseaux en Thaïlande, 150 millions de volailles au Vietnam. Des millions de bêtes massacrées et incinérées par mesure de précaution, pour freiner la progression de la tremblante du mouton, de la vache folle ou de la grippe aviaire. Sans parler de ces milliards de bêtes d'élevage et de laboratoire torturées ou sacrifiées pour la recherche ou notre insatiable appétit de carnivores. Certains observateurs ont même osé parler de «camps d'extermination» et même de «shoah» (anéantissement) animale, devant lesquels, disent-ils, on fronce à peine un sourcil. Pourquoi tant d'indifférence? Pourquoi massacrons-nous ces animaux sans arrière-pensée, ou presque? Pourquoi les traitons-nous, en somme, comme des «choses»? Descartes, lui, parlait de «machines». D'où notre question: serions-nous, plus que nous ne voudrions le reconnaître, profondément cartésiens dans nos rapports aux animaux?

L'animal-machine

La thèse de l'animal-machine du philosophe français Descartes (1596-1650) a, en effet, fortement imprégné l'histoire occidentale. Prenant le relais du christianisme, qui faisait de l'homme le roi de la création — l'espèce dominante pouvant utiliser les autres êtres vivants à sa convenance —, elle a solidifié cette domination de l'homme sur la bête. Sa thèse stipule qu'un fossé sépare l'homme de l'animal, cet être privé de pensée, de langage, de sensibilité: «Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m'en étonne pas, car cela même sert à prouver qu'elles agissent naturellement par ressorts ainsi qu'une horloge, laquelle montre bien mieux l'heure que notre jugement ne nous l'enseigne.» En toute occasion, c'est «la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes» — Discours de la méthode (DM), 5e partie —, suivant en cela le programme du Grand Horloger (Dieu). Les chiens crient lorsqu'on les frappe? Pur réflexe, qui ne traduit aucune douleur. À l'encontre du sens commun, l'animal serait donc une pure et merveilleuse machine, un automate dépourvu d'émotions.

Depuis Darwin, au moins, nous n'avons cessé de mettre en question cette «supériorité» en (re)découvrant notre origine animale. N'en déplaise aux créationnistes étasuniens, les récents travaux en zoologie, en biologie génétique, en éthologie, brouillent plus que jamais les frontières entre l'homme et l'animal. Nous partageons environ 98 % de nos gènes avec le chimpanzé (et 40 % avec la banane)... Si la plupart des animaux sont capables d'émotions, de représentation, d'innovation, s'ils possèdent une forme de conscience de soi, quel est donc le «propre de l'homme»? Les extraordinaires exploits de la gorille Koko et des singes Bonobos prouveraient même que l'homme n'a pas l'apanage exclusif de la culture. On le voit mieux: la funeste théorie de l'animal-machine évoque un lointain passé, qui prête gentiment à sourire.

Nos animaux domestiques

D'entrée de jeu, ces travaux, et le traitement royal réservé à nos animaux domestiques, paraissent invalider l'actualité de la thèse cartésienne. Disney, Lassie et Bugs Bunny, ces fabriques d'anthropomorphisme, ont modifié à coup sûr notre perception des bêtes. Nous savons désormais qu'ils sont des êtres sensibles. Près de la moitié des propriétaires d'animaux domestiques croient du reste plus à l'affection de Mimine qu'à celle de leurs proches! Soixante pour cent des foyers québécois et occidentaux possèdent un animal de compagnie, qu'une industrie s'emploie à bichonner: cimetières, cliniques vétérinaires ouvertes jour et nuit, centres de psychothérapie, condos de luxe avec télé et piscine, restaurants huppés où l'on sert à Fido du filet mignon et de la bière Happy Tail sans alcool...

Et dire que, pendant ce temps, ferait remarquer Descartes en lisant le dernier rapport mondial des Nations unies, un habitant de la planète sur cinq n'a pas accès à l'eau potable... Pour le rassurer un peu, nous pourrions lui rappeler que les dessous de cette industrie ne sont guère reluisants. Le vétérinaire Charles Danten, dans un ouvrage percutant (Un vétérinaire en colère, VLB, 1999), l'a parfaitement illustré. Nous avons travesti ces animaux domestiques, qui subissent affection et sollicitations contre-nature toute leur vie. Euthanasie et abandons massifs après Pâques, à l'approche des vacances ou du déménagement annuel, aliments concoctés à même les restes de l'industrie agroalimentaire, usines à chiots, maltraitance de toute sorte complètent ce triste tableau. En bout de piste, ces automates ou produits de consommation servent donc de Prozac vivants pour soulager nos névroses au sein d'une société inhumaine. Et le sort des animaux de laboratoire et d'élevage est tout aussi troublant.

L'expérimentation animale

L'anecdote est connue: Descartes pratiquait des dissections. Voltaire ne s'est d'ailleurs pas gêné pour vilipender certains des disciples de notre philosophe, qui avaient l'habitude de clouer sur des tables des animaux vivants afin de mener à terme leurs expériences. Aujourd'hui encore, 200 millions d'entre eux (pas les disciples, les machines) périssent chaque année pour les besoins de plusieurs secteurs de recherche: armement, industrie pharmaceutique, médecine, produits cosmétiques ou de nettoyage. L'expérimentation animale est à l'évidence mieux encadrée, comme le prouve notamment la règle des trois «R» (remplacer, réduire, raffiner) largement adoptée par le milieu scientifique. Cependant, elle continue de faire grincer des dents. Pouvons-nous entièrement nous passer des animaux de laboratoire, en sachant par exemple que les progrès de la médecine moderne ont en grande partie été rendus possibles grâce à eux? On imagine sans peine la réponse de Descartes. Mais que penserait-il de la répétition des mêmes expériences, alors qu'existent quantités de solutions de rechange (organes de caoutchouc, modèles informatiques, cultures de cellules ou de bactéries... )? Lui qui appelait de tous ses voeux la communauté de recherche à partager informations et connaissances (DM, 6e partie), ne serait-il pas déçu de la voir trop souvent se dissoudre pour des raisons essentiellement mercantiles?

Les animaux d'élevage

Moi-même propriétaire de deux chiots, la seule idée de la fondue à la viande de chien, fort populaire en Chine, me retourne l'estomac. Indécrottable carnivore, j'ai beau savoir que l'intelligence du cochon surpasse vraisemblablement celle de mes chiots et avoir vu le documentaire Bacon sur les dessous de l'industrie porcine, je ne dédaigne pas à l'occasion un ragoût de pattes de cochon mijoté par maman. Mauvaise conscience... que les yeux pétillants de mes enfants achèvent de faire taire quand nous décidons en famille d'aller bouffer un hamburger ou des croquettes de poulet. Je dois reconnaître cette hypocrisie.

À l'opposé d'autres cultures, l'Occident semble tenir pour acquis que les principaux animaux domestiques — entendons les chiens et les chats — vivent dans un monde à part. Les «autres», simple bétail, dont l'intelligence et la sensibilité ne sont pourtant plus à prouver, paient en conséquence un prix élevé. Rien qu'en Amérique du Nord, nous mangeons cinq fois plus de viande qu'il y a 170 ans, ce qui nécessite l'abattage de dix milliards d'animaux chaque année. Dix milliards! Ces «machines», bientôt génétiquement modifiées, inséminées artificiellement et déjà clonées, élevées parfois dans des conditions atroces (amputations, mutilations, espace exigu, privations ou gavages excessifs... ), sont mises au service d'une autre industrie fort lucrative. Le hamburger que Descartes commanderait au fast-food du coin obstruerait jusqu'à sa glande pinéale (le siège de son âme) s'il s'avisait de découvrir les coûts humains et écologiques qui y sont associés.

Descartes caressait le projet que les hommes deviennent «comme maîtres et possesseurs de la nature», selon sa célèbre formule, indiquant par là sa volonté de dépasser la «philosophie spéculative» et d'oeuvrer, concrètement, au «bien général de tous les hommes». Il serait sans doute éberlué par tant d'irresponsabilité et, surtout, de voir son nom associé à cette «barbarie» en tant que fondateur de la philosophie moderne. Certes, il soutenait que sa conception de l'animal-machine était moins «cruelle envers les bêtes» que «pieuse envers les hommes», en raison du fait qu'elle les délivrait «du soupçon du crime toutes les fois qu'ils mangent ou tuent des animaux». Soit. Mais ne serait-il pas ébahi de constater, pour reprendre la troublante formule d'Élisabeth de Fontenay, «qu'il y a pire que tuer pour manger: tuer pour ne pas manger»? Nous en sommes rendus là. Gaspillage éhonté, culte du profit et insensibilité nous ont ainsi conduits à ces maladies transmissibles par les animaux, à ces milliards de bêtes abattues. Sans que l'on prenne en compte qu'étymologiquement, le mot «animal» vient d'anima, qui signifie souffle, vie. Et rien n'indique, hélas, que nous pourrons dans un proche avenir expier cette folie. Pas surprenant que les plus alarmistes soutiennent que le traitement que nous réservons actuellement aux animaux annonce, peut-être, celui que nous réserverons bientôt aux humains.

Que faire?

Que faire alors? pourrions-nous demander à Descartes, inventeur des règles de la «méthode» pour bien raisonner. Comment sortir du bourbier dans lequel nous ont enfoncés nos rapports entortillés et malsains à l'animal? Suffit-il de devenir végétariens ou végétaliens? De nous procurer Aibo, Poo-Chi ou Lil, ces fascinants chiens-robots électroniques qui symbolisent le véritable animal-machine? D'adhérer aux groupes et associations (PETA, Animal Liberation Front... ) qui martèlent le respect dû à nos «frères animaux»? D'entériner la «Déclaration universelle des droits de l'animal», proclamée en 1978? De suivre les traces de nos voisins du Sud, qui intentent toujours en 2006 des procès aux animaux? D'appliquer scrupuleusement la loi canadienne C-15B, qui considère comme un crime passible d'emprisonnement toute souffrance intentionnelle ou par négligence infligée à un animal, être doué de sensation, sensible à la douleur et ayant droit au respect et à la compassion humaine? Entre nos pieux devoirs et leurs hypothétiques droits, rien n'est simple. Chose certaine, Descartes ne resterait pas de marbre devant la situation actuelle.

Monsieur Grat

Par une étrange pirouette dont seule l'histoire des idées a le secret, les manuels scolaires ont dressé l'image d'un Descartes quasi sanguinaire, prenant un malin plaisir à faire souffrir les bêtes. La réalité est cependant tout autre. Si nous quittons quelques instants son fameux Discours de la méthode, on sera surpris de découvrir un penseur hésitant et un homme attentionné envers les bêtes. À des lieues du «cartésien», de l'homme à la personnalité géométrique. Sinon, comment expliquer que son oeuvre majeure, les Méditations métaphysiques, n'aborde pas directement la question animale? Que penser de ces passages où il se défend des reproches qu'on lui fait de n'attribuer «ni sens, ni âme, ni vie» aux animaux, soutenant qu'il ne leur a «jamais dénié ce que vulgairement on appelle vie, âme corporelle et sens organique» (Sixièmes objections)? En outre, sait-on qu'il possédait un chien, monsieur Grat (!), avec qui il passait le plus clair de son temps et dont il surveillait jalousement la santé et le confort? Comment expliquer ces étonnantes contradictions? Ma propre ambivalence par rapport à l'animal, je vous le confesse, s'en trouve un brin soulagée. Tout de même, je crois que je vais me contenter d'une salade d'artichauts pour dîner.

-Écrit par Christian Boissinot, professeur au collège François-Xavier-Garneau de Québec