Le Devoir de philo - Huxley et notre société hypersexualisée

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philo pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi, ainsi qu'à des essayistes, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand penseur enseigné au collégial. Toutes les deux semaines, nous publions Le Devoir de philo d'un professeur. À ses étudiants de l'évaluer...

Notre société hypersexualisée soumet ses membres à une pression constante qui vient de partout: la publicité, la musique, les vidéoclips, les magazines, la mode vestimentaire, les émissions de télévision, le cinéma et, bien entendu, Internet. Selon la sexologue Jocelyne Robert (Le Devoir, 4 et 5 mars 2006), «tout dans la société conduit les enfants à prendre des raccourcis vers l'âge adulte, et ce, en particulier sur le plan de la sexualité».

Un article de Marie-Andrée Chouinard (Le Devoir, 16 et 17 avril 2005) nous apprend que «dans les écoles, la mode est au fuck friend et [que] ce copain de baise n'a pas besoin d'être unique: on peut le multiplier sans engagement amoureux». On mentionne que les trips à trois sont monnaie courante chez les jeunes adolescents et qu'on a rencontré «une fillette de neuf ans s'interroger candidement sur la pertinence d'envoyer à son nouveau petit copain une photo... de sa vulve». Ces phénomènes n'auraient rien d'anecdotique, selon les spécialistes.

Surexposition du corps féminin, sexualité dépourvue de signification, sexualisation de l'enfance: comment ne pas penser au livre Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley? Dans ce monde, les activités sexuelles des enfants sont considérées non seulement normales mais également souhaitables. Ils reçoivent un enseignement hypnopédique de «sexe élémentaire», on rencontre un petit garçon de sept ans et une petite fille de huit «s'amusant à un jeu sexuel rudimentaire» et des centaines d'enfants rassemblés prenant part «à des jeux de construction et de modelage, au zipfuret et à des jeux érotiques».

Si notre monde représente l'enfant comme un «adulte sexuel miniature», Huxley, lui, pousse cette image jusqu'à la renverser. Selon lui, la précocité sexuelle provoquée ainsi que l'accès facile à la sexualité font en sorte que les adultes demeurent des enfants aux niveaux émotif et moral: «Des adultes, intellectuellement et pendant les heures de travail, [...] des bébés en ce qui concerne le sentiment et le désir.» La sexualisation précoce rendrait donc la maturité et l'autonomie, sinon impossibles, du moins très difficiles et du coup extrêmement rares.

Huxley et l'avenir

Huxley (1894-1963) voyait s'organiser le Nouveau Monde d'un oeil pessimiste. Il assistait à la naissance de la société de consommation qui associe bonheur et confort et met de côté les valeurs traditionnelles pour rechercher le plaisir sous toutes ses formes.

L'avènement de l'industrialisation, de la production en série, des progrès de la technologie le conduisaient à appréhender un univers où l'humanité deviendrait l'esclave de ce dont elle attendait la liberté: la science. L'immense pouvoir que la science mettait entre les mains de l'homme risquait, selon Huxley, d'être utilisé pour modifier, contrôler et asservir les individus et la vie humaine elle-même.

En 1931, il dépeint un monde dément, qu'il projette dans un avenir de plus de 600 ans. Quinze ans plus tard, en 1946, dans une nouvelle préface, il affirme que l'histoire récente confirme ses principales prévisions et que son erreur majeure en est une de prédiction temporelle: la plupart des caractéristiques de ce monde devraient apparaître à l'intérieur d'une centaine d'années...

Dans Le Nouveau Monde admirable (traduction littérale du titre anglais Brave New World), les êtres humains sont heureux. Non pas parce qu'ils sont libres (on est revenu depuis longtemps de l'illusion selon laquelle la liberté mène au bonheur) mais parce qu'ils ne le sont pas. Programmés et asservis, leur servitude est si agréable qu'ils ne peuvent que l'aimer. Ainsi, sans y être contraints, ils font exactement ce qu'on attend d'eux: ils produisent et consomment.

Les individus sont fabriqués en laboratoire selon les besoins de la société de production: on leur donne exactement les capacités les rendant aptes à effectuer le travail auquel ils sont destinés. En plus de standardiser le produit humain, ce procédé offre l'avantage de rendre impossibles les liens les plus susceptibles de faire connaître des sentiments puissants. Il n'existe plus de liens familiaux, et donc plus d'intermédiaire, plus d'entrave, entre l'influence de la société et l'individu.

La société peut alors modeler l'esprit des individus au moyen du «conditionnement néo-pavlovien» et de l'endoctrinement. L'individu est conditionné à rechercher certaines choses et à en détester d'autres. Cela, dans le but de lui faire aimer ce à quoi il est destiné et ce qui sert la société. L'endoctrinement se fait d'abord par l'hypnopédie: pendant son sommeil, l'enfant reçoit son éducation morale sous forme de «paroles sans raison», des paroles qui l'habiteront mais sur lesquelles il n'aura jamais réfléchi. On induit ainsi des réflexes de pensée qui commanderont les désirs, jugements et actions de l'adulte. La propagande par la presse, «par télévision, par cinéma-sentant, par la voix et par la musique» complète l'endoctrinement.

Quand l'habitant de ce monde ne travaille pas, il se divertit. Ses divertissements exigent la consommation de biens matériels; on a pris soin de rendre impossibles les loisirs simples et susceptibles d'élever son intérêt au-dessus de la consommation d'objets et d'activités futiles.

Les musées et les monuments historiques, les grandes oeuvres d'art, de littérature et de philosophie ont été détruits. Car en plus de procurer des loisirs peu coûteux, ils éveillent et nourrissent en l'homme des idées de beauté, de vérité, de grandeur. Ce qui risque d'inciter à remettre en question la société: «La beauté attire, et nous ne voulons pas qu'on soit attiré par les vieilles choses. Nous voulons qu'on aime les neuves.»

Pour qu'un humain soit un parfait consommateur, son rapport à l'autre doit en être un de consommation: je désire, je prends. Comme un enfant avec un bonbon. Mais, selon Huxley, la maturité consiste à désirer et à attendre. La passion s'éveille alors et donne une signification à l'acte sexuel. Afin de rendre la passion impossible, il faut réduire l'intervalle entre le désir et sa satisfaction de façon à préserver des émotions fortes.

Aussi, si les enfants de cette société sont conditionnés à s'adonner au «sexe élémentaire», c'est parce qu'en les habituant au plaisir génital, on prévient le désir, qui ne survient naturellement qu'à l'adolescence. Du coup, la sexualité se trouve orientée, biaisée. Elle est purement génitale puisqu'on a supprimé l'étape du désir de l'autre, de l'émoi, du trouble devant l'autre; étape nécessaire pour que la sexualité soit vécue comme un rapport privilégié à l'autre.

D'ailleurs, l'intimité est la rencontre de deux intériorités. Et l'intériorité se construit dans le calme et la solitude, par les pensées et les rêves. Or on fait tout pour empêcher qu'un individu ait de l'intériorité. La solitude est proscrite. La réflexion aussi. Il ne doit pas y avoir de sentiments. Dès lors, la sexualité est ravalée au rang de loisir, de divertissement. S'il en était autrement, l'ordre social s'en trouverait menacé. Pour qu'il subsiste, il faut que tous adhèrent à l'adage selon lequel «chacun appartient à tous les autres». Et s'il arrive à quelqu'un de ressentir le vide, le manque, la tristesse, il a toujours sous la main le soma, médicament du bonheur.

Pour Huxley, donc, l'hypersexualisation est un instrument d'abrutissement des humains. Elle contribue à la perte d'identité (rapport à soi) et d'intimité (rapport à l'autre) et rend les gens d'autant plus perméables aux slogans qui les portent à la consommation de biens futiles. À l'inverse, malgré le conditionnement, la perspective de l'intimité est toujours perçue comme possible et menaçante pour la société du Meilleur des mondes.

On conviendra que nous vivons dans un monde de consommation. On conviendra que la pression nous poussant vers la consommation est omniprésente (les pubs nous suivant jusque dans les toilettes des établissements d'enseignement). Si le caractère sexuel des pubs est de plus en plus présent et explicite, c'est certainement que cela contribue à faire mousser les ventes.

C'est aussi que l'importance accordée à la séduction et à l'image multiplie les besoins: vêtements à la mode, produits cosmétiques (de plus en plus populaires auprès des hommes), soins esthétiques (je me demande à combien peut s'élever une épilation intégrale pour un homme... ), chirurgie plastique, etc.

Or plus les gens vivront dans le paraître, moins ils vivront dans l'intériorité (pensées et valeurs propres, distance critique); plus ils seront dans la génitalité, moins ils seront dans l'intimité. Moins ils seront forts comme individus, moins ils seront aptes à construire des unions solides et durables, des familles solides et durables. Et moins ils auront — et donneront à leurs enfants — les moyens de résister à la pression de la publicité.

Certes, notre monde n'est pas celui d'Huxley. Les humains ne sont pas encore produits dans des laboratoires, avec des capacités déterminées en fonction du travail auquel on les destine. Les mères portent encore leurs enfants (mêmes si elles sont de plus en plus nombreuses à demander une césarienne afin de ne pas endommager leurs organes génitaux). Les parents désirent et aiment leurs enfants. Pourtant, la libération sexuelle a grandement affecté la cellule familiale. Ayant mis l'accent sur le bonheur de l'individu, en l'occurrence les parents, la famille éclate et se reconstitue selon diverses formes.

Ainsi, le nid au sein duquel l'enfant naît et commence à se définir se trouve fragilisé et du coup plus perméable aux influences de l'extérieur. De plus, les deux parents travaillant afin de préserver l'égalité dans l'épanouissement professionnel, les enfants sont très tôt confiés à une instance externe et soumis à l'influence sociale. L'intermédiaire entre l'individu et la société, celui-là même qu'on a aboli dans Le Meilleur des mondes, est de plus en plus précaire dans notre monde.

Et pourtant, la famille est le lieu privilégié pour connaître et développer des attachements profonds, pour transmettre des valeurs et traditions qui permettent de prendre une distance face à la société de consommation et aux pressions du groupe, qui permettent de devenir adulte par rapport aux impulsions et aux désirs.

À l'ère des chirurgies génitales visant à parfaire les organes sexuels et à donner aux femmes, de plus en plus nombreuses à le demander, une intimité calquée sur une page de Playboy (La Presse, 26 février 2006), n'est-il pas pertinent de se demander si l'intimité, au sens de rencontre privilégiée entre deux identités, n'est pas en voie de disparition?

À la différence du Meilleur des mondes, nos sociétés libérales n'ont pas connu de campagne ouverte et violente contre le passé: personne n'a fermé les musées, détruit les monuments historiques et supprimé la grande littérature. Mais dans nos démocraties, alors que les grandes oeuvres devraient être valorisées et accessibles à plus de gens (parce qu'elles stimulent la réflexion et que la réflexion personnelle est nécessaire pour que la démocratie ne soit pas démagogie), leurs effets sont neutralisés à l'avance par une campagne douce et insidieuse: celle du divertissement facile et de la sexualité, celle du divertissement empreint de sexualité.

Habitués aux sensations fortes, aux images fortes qui interpellent directement l'instinct sexuel, quel intérêt auront les élèves, et les gens en général, pour les oeuvres qui demandent un effort, qui s'adressent non pas au corps mais au coeur et à l'intelligence?

Même l'homme le plus dissident du Meilleur des mondes, Helmholtz, qui admire pourtant le «génie émotif» de Shakespeare, juge ridicule la tragédie amoureuse et familiale de Roméo et Juliette et le drame d'Othello.

Sans doute les émissions de télé-réalité, où la pseudo-intimité de chacun se trouve exposée, rejoindraient davantage les habitants de ce monde. Comme elles semblent rejoindre une majorité de nos contemporains.

Elaine Larochelle, professeur au Collège François-Xavier-Garneau de Québec

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