La présumée victime du cardinal Marc Ouellet lève le voile sur son identité

Pamela Groleau, agente de pastorale de 38 ans, croit toujours en la pertinence de l’Église.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pamela Groleau, agente de pastorale de 38 ans, croit toujours en la pertinence de l’Église.

« Je ne suis plus F, je suis Pamela Groleau. » La présumée victime du cardinal Marc Ouellet sort de l’ombre et dénonce les procédures internes de l’Église dans le traitement des plaintes en matière d’agressions sexuelles.

« Voilà plus de deux ans que je me bats contre une institution qui, à coups de menaces et d’intimidation, tente de me faire taire », a soutenu d’entrée de jeu Pamela Groleau, agente de pastorale de 38 ans, qui s’est présenté aux médias mercredi avec une croix au cou.

« Ce combat, je le mène pour retrouver ma dignité qui m’a été arrachée, mais aussi, et surtout, parce que je suis membre et représentante de cette Église et que je crois encore à sa pertinence. »

Pamela Groleau, désignée par la lettre « F » dans les documents juridiques, affirme avoir subi des attouchements non sollicités de la part du cardinal Ouellet lorsqu’elle était agente pastorale stagiaire au diocèse de Québec, entre 2008 et 2010. Elle avait alors 23 ans.

Il l’aurait « massée », lui aurait « caressé » le dos et lui aurait « glissé » sa main « jusqu’aux fesses ». Il l’aurait « embrassée » avec « familiarité » en lui disant qu’il pouvait bien se « gâter », comme résumé dans un document de cour. Ces allégations n’ont pas encore été prouvées devant les tribunaux.

Mme Groleau s’est jointe en mai dernier à une action collective pour agressions sexuelles qui vise 88 prêtres du diocèse de Québec, une action pilotée par l’avocat Alain Arsenault.

Lorsque ces allégations ont été rendues publiques, en août dernier, le cardinal Ouellet a fermement nié avoir commis de tels gestes. Il a répliqué en décembre avec une poursuite en diffamation de 100 000 $ contre Mme Groleau. Dans ce document, il « nie catégoriquement » les faits qui lui sont reprochés et indique que ceux-ci « ne peuvent se qualifier comme une agression sexuelle ». L’anonymat de F était protégé par la cour jusqu’au 12 janvier 2023. Elle a choisi de continuer le combat à visage découvert.

Procédures internes

Au départ, à titre d’employée de l’Église, Mme Groleau se serait tournée naturellement et « très naïvement » vers les instances mises en place par l’institution. Or, celles-ci n’ont pas été à la hauteur de ses attentes. En 2021, elle a rencontré le comité-conseil du diocèse de Québec, formé de bénévoles.

« Quand il a su que c’était Marc Ouellet qui était visé par l’un de mes témoignages, le comité m’a demandé d’écrire à Sa Sainteté », explique-t-elle. Il s’agit d’une procédure prévue par la loi canonique. Personne n’a été en mesure de lui expliquer en quoi consistait une enquête canonique, déplore-t-elle. Sa deuxième plainte, qui concerne un autre prêtre, a suivi le chemin normal de la chancellerie.

Sans commenter la situation spécifique de Mme Groleau, le diocèse de Québec rappelle que « les situations concernant un membre de l’Église diocésaine sont traitées suivant le protocole appliqué par un comité-conseil constitué de personnes indépendantes ». Le comité-conseil « accompagne les personnes porteuses d’allégations tout au long de l’évaluation » et oeuvre « avec beaucoup d’humanité, de respect, d’écoute et de diligence », ajoute-t-on.

« Nous avons confiance dans ce processus indépendant et confidentiel de traitement des allégations appliqué par le comité-conseil de l’archidiocèse de Québec », résume-t-on.

Enquête du Vatican

Dans les semaines qui ont suivi l’envoi de sa lettre au pape, Mme Groleau aurait été contactée par un prêtre du Vatican — une connaissance de Marc Ouellet, selon elle — qui lui aurait proposé « une discussion entre bons chrétiens ».

Selon elle, l’entretien, tenu sur Zoom, n’aurait duré que 30 à 45 minutes, et le prêtre ne lui aurait posé que très peu de questions sur les faits allégués. « D’emblée, il m’a dit que si c’était juste de lui, il ne m’aurait pas rencontrée, mais que c’était Sa Sainteté le pape qui voulait absolument qu’il me rencontre », a soutenu l’agente pastorale.

Quand il a su que c’était Marc Ouellet qui était visé par l’un de mes témoignages, le comité m’a demandé d’écrire à Sa Sainteté

 

« Il m’a répété à plusieurs reprises […] qu’il n’avait aucune expérience là-dedans. » On lui aurait par ailleurs « recommandé à plusieurs reprises la confidentialité ». Puis, plus de nouvelles.

En entrevue, Mme Groleau affirme avoir trouvé le processus très difficile. « Je l’ai vécu comme une deuxième agression, confie-t-elle. Ça a été très perturbant, très souffrant. »

Menaces et intimidation

C’est donc par dépit, dit-elle, qu’elle s’est jointe à l’action collective. « Après avoir essayé les processus de dénonciation internes du diocèse de Québec et du Vatican, je me suis tournée, à bout de ressources, vers la justice civile. »

En août, dans les jours suivant la médiatisation de ses allégations, une déclaration du Bureau de presse du Saint-Siège indiquait qu’il n’y avait « aucun motif fondé pour ouvrir une enquête pour agression sexuelle de la personne F de la part du cardinal Ouellet ».

Pamela Groleau affirme par ailleurs s’être sentie menacée et intimidée par des représentants de l’Église, notamment pour qu’elle se retire de l’action collective. Elle craint toujours pour son emploi d’agente de pastorale. « J’espère que ça n’aura pas d’incidence, mais c’est sûr que c’est toujours une crainte, parce que le patron de mon évêque, c’est Marc Ouellet. »

Questionné au sujet des menaces et de l’intimidation qu’aurait subies Mme Groleau, le diocèse de Québec répond ne pas cautionner de tels gestes. « Nous condamnons toute conduite qui porte atteinte à la dignité des personnes, tous les gestes qui blessent l’intégrité morale, spirituelle et physique. »

Mme Groleau invite l’Église à « accueillir toute personne qui se dit victime avec des mécanismes neutres, impartiaux, indépendants, rigoureux et professionnels ». Elle invite également les citoyens, croyants ou non, à « réclamer des changements immédiats, à exiger que le Vatican et les diocèses modifient leur propre protocole et collaborent ouvertement et dans la transparence avec les victimes et leurs représentants ».

Conférence de règlementà l’amiable

En ce qui concerne l’action collective intentée contre le diocèse de Québec, les parties ont opté pour une conférence de règlement à l’amiable. Deux jours de négociations sont prévus à la fin du mois de janvier.

Le diocèse de Québec indique « collaborer au processus juridique de l’action collective […] en espérant qu’il permettra d’arriver à un règlement équitable qui favorise la guérison des victimes ».

Questionné par les journalistes sur la possibilité que le nom de Marc Ouellet soit retiré de la liste des prêtres accusés dans l’action collective, l’avocat Alain Arsenault répond de façon catégorique.

« Il est hors de question qu’on négocie en retirant son nom. Ce n’est même pas un sujet de négociation. »

Le dossier de la plainte en diffamation déposée par le cardinal lui-même suivra son propre chemin devant les tribunaux.
 

Le Vatican n'a pas souhaité répondre aux questions du Devoir. La salle de presse du St-Siège a renvoyé Le Devoir à des communiqués de presse et des articles en italien déjà publiés sur leur site, indiquant qu'il n'y avait « rien à ajouter ».

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