La liberté d’expression ne permet pas de «faire n’importe quoi», dit la Couronne au procès des Farfadaas

Des membres du mouvement antimasque avaient bloqué le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine en mars 2021 pour « passer un message ».
Guillaume Levasseur Le Devoir Des membres du mouvement antimasque avaient bloqué le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine en mars 2021 pour « passer un message ».

Le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine est « l’un des pires endroits » pour « passer un message » : les automobilistes qui se sont retrouvés coincés et captifs pendant son blocage le 13 mars 2021 ont vécu de la peur, a soutenu le procureur de la Couronne au terme du procès des Farfadaas accusés de méfait et complot.

Ceux-ci ont fait valoir qu’ils avaient décidé spontanément de bloquer le tunnel pour faire un « coup d’éclat » et ainsi dénoncer la brutalité policière dont ils avaient été témoins lors d’une manifestation anti-mesures sanitaires tenue plus tôt ce jour-là à Montréal.

« On a le droit de manifester », y compris dans les rues, s’est défendu l’accusé Mario Roy, un leader du mouvement antimasque, et rien n’interdit selon lui de dénoncer la brutalité policière. Voir des policiers qui frappent les citoyens de cette façon, « ça envoie le message que tu veux une guerre civile », a-t-il ajouté dans sa plaidoirie.

Le procureur de la Couronne Me Martin Bourgeois n’en avait que faire de cet argument : « On ne peut pas se servir du paravent de la liberté d’expression pour faire n’importe quoi. »

Cette cause a ainsi permis d’examiner les limites du droit de manifester et celles de la liberté d’expression.

Le procès a commencé lundi au palais de justice de Montréal devant le juge Jean-Jacques Gagné, de la Cour du Québec. Il s’est terminé jeudi, quatre jours plus tard, alors que 10 jours avaient été mis de côté.

Des sept accusés à l’origine dans cette affaire, il n’en reste que trois : un est décédé avant le procès, deux ont plaidé coupables, dont André Desfossés lundi matin, et, jeudi, Tommy Rioux a été acquitté. Me Bourgeois a déclaré au juge qu’il n’avait pas de preuve contre cet accusé et le juge a prononcé un acquittement. M. Rioux a indiqué qu’il ne savait même pas que le blocage du tunnel aurait lieu quand il est embarqué dans le véhicule d’un ami : il lui avait juste demandé de le ramener chez lui.

Il restait ainsi Mario Roy, Karol Tardif et Steeve Charland, ancien chef du groupe identitaire La Meute, qui font tous face à deux chefs d’accusation : méfait (pour avoir bloqué le tunnel) et complot. Ils se représentent eux-mêmes, sans avocat, et ont tous trois choisi de présenter une défense et de témoigner.

Quelques minutes d’immobilisation

Des vidéos du 13 mars 2021 déposées en preuve — celles des accusés eux-mêmes, celles prises par des automobilistes ou encore celles captées par les caméras du ministère des Transports — montrent deux rangées de véhicules occupant les trois voies du tunnel ralentir avant de s’immobiliser vers 18 h 30. Des passagers en descendent afin de chanter sur la chaussée, au son des coups de klaxons et d’insultes visant le premier ministre François Legault. On voit ensuite un automobiliste, vraisemblablement excédé, attaquer à coups de marteau des véhicules des accusés, ce qui met fin au blocage.

L’arrêt de la circulation a duré environ cinq minutes, selon Me Bourgeois. Plutôt 4 minutes et 11 secondes, a rectifié M. Charland, soutenant que l’arrêt aurait été moins long sans l’intervention de « l’homme au marteau ».

Mario Roy a d’abord soutenu que les autorités n’avaient accusé que « des membres du noyau des Farfadaas » dans cette affaire dans le but de les discréditer, et de « détruire le mouvement ».

Karol Tardif a raconté que les véhicules avaient ralenti avant de s’arrêter de façon sécuritaire. Comme Steeve Charland, elle a expliqué avoir voulu faire un geste d’éclat, car personne n’écoutait son groupe quand il dénonçait les actes des policiers.

« Je suis allée de bonne foi, je ne pensais pas faire de méfait. »

Pour la Couronne, la preuve du méfait est claire : il y a eu perte de jouissance d’un bien, soit le tunnel, car les automobilistes n’ont pas pu l’utiliser. Ce n’est pas une atteinte minime, mais une « atteinte totale », a maintenu le procureur : il n’y avait pas de sortie, les gens ne pouvaient pas se rediriger ailleurs.

Mario Roy a dit qu’il n’avait pas intention de nuire, mais il était conscient de l’impact que ses gestes allaient avoir sur la circulation. « Il y avait une insouciance » par rapport aux conséquences sur les autres, a-t-il fait valoir au juge Gagné.

Pour l’infraction criminelle de complot, le magistrat a prévenu Me Bourgeois que la preuve serait plus difficile à faire : « vous avez une certaine côte à remonter », lui a-t-il dit.

Le jugement sera rendu le 16 mars prochain.

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