«Mort ou vif»: les avis de recherche du Far West encore bien vivants

La première page du « Washington Daily News » du 7 février 1949 dans lequel la liste du FBI des dix fugitifs les plus recherchés a été publiée, dont cinq sont visibles ici.
Photo: FBI La première page du « Washington Daily News » du 7 février 1949 dans lequel la liste du FBI des dix fugitifs les plus recherchés a été publiée, dont cinq sont visibles ici.

« Recherché : mort ou vivant. » Ces affiches étalant le visage d’un criminel et offrant une récompense en espèces sonnantes évoquent dans notre imaginaire le Far West et ses shérifs galopant dans des contrées « sans foi ni loi ». Si certains des éléments de ces avis publics ont disparu — comme la suggestion morbide de ramener un cadavre aux autorités —, les forces policières les utilisent encore au XXIe siècle, et les jugent toujours efficaces.

En janvier 2022, des panneaux géants jaune citron, mettant bien en évidence le visage de Blake Charbonneau, ont été installés en bordure d’autoroutes au Québec. Le Lavallois de 35 ans était alors recherché par la police pour proxénétisme — et l’est toujours.

C’était la première fois que BOLO (Be On the Look Out), un organisme s’étant donné pour mission « d’amplifier » les avis de recherche des forces policières, déployait cette tactique au Québec pour mettre la main au collet d’un suspect. Il a offert jusqu’à 50 000 $ pour tout renseignement permettant de le retrouver.

Les récompenses ont manifestement augmenté avec le temps : en 1881, la tête de Billy the Kid, un hors-la-loi bien connu, avait été mise à prix pour seulement 500 $.

Les célèbres frères Dalton, qui n’existent pas que dans la tête de Lucky Luke, ont eu droit à une affiche offrant une récompense de 15 000 $ à qui ramènerait, « mort ou vivant », le trio formé de Robert, Emmett et Gratton.

Bien après les gouverneurs et les marshals du Far West, le FBI a choisi, lui aussi, de se servir de telles affiches au début des années 1900.

Photo: Programme Bolo Avis de recherche de Blake Charbonneau pour proxénétisme
 

Quant à la célèbre liste des « 10 criminels les plus recherchés », elle a commencé par une requête médiatique, rappelle l’historien du FBI, John Fox.

C’est un journaliste qui a demandé en 1949 à la force policière fédérale de lui fournir des détails sur 10 fugitifs parmi les plus recherchés du pays. Le résultat, mis en une du Washington Daily News, a été un franc succès, a expliqué en entrevue avec Le Devoir le Dr Fox, qui enseigne également à la Catholic University of America.

« Très satisfait des résultats », le FBI a ensuite récupéré le concept en créant son propre top 10. « L’objectif était de solliciter les yeux du public pour attraper les personnes recherchées par la police. »

« La force policière a compris qu’elle avait besoin de l’aide des citoyens, soutient M. Fox, mais au fond d’elle-même, il y avait aussi cet objectif de gagner son soutien pour la mission du Bureau. »

Il n’était toutefois pas question de chasseurs de primes : « Le FBI n’a jamais voulu d’actes de vigilantisme. Juste des renseignements. »

Le voleur de banques et de camions postaux Thomas Holden a été le premier fugitif à se retrouver sur la liste en 1950 : plus de 500 personnes y ont depuis figuré. Et cela fonctionne, selon M. Fox. Selon les dernières données du FBI, 493 fugitifs sur 529 ont été appréhendés.

Parmi les criminels célèbres qui s’y sont retrouvés, on se souvient d’Oussama ben Laden, recherché à ce moment en lien avec les attaques à la bombe en 1998 contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya, de James Earl Ray, depuis condamné pour le meurtre de Martin Luther King, ainsi que du tueur en série Ted Bundy.

Le FBI n’a jamais voulu d’actes de vigilantisme. Juste des renseignements.

Le cas préféré de John Fox est toutefois celui de Frank Grigware, qui a une connexion canadienne. L’homme était en prison pour le vol de cargo d’un train postal lorsqu’il a réussi à s’enfuir d’un pénitencier du Kansas en 1910. Il a été recherché plus de 20 ans par le FBI. Or, il vivait en Alberta sous un faux nom, a fondé une famille et est même devenu un certain temps le maire de Spirit River, au nord d’Edmonton. Il a finalement été retrouvé après avoir été arrêté pour braconnage en 1933.

« Il y a eu tout un débat : fallait-il l’arrêter et le renvoyer aux États-Unis ? » rappelle l’historien.

Beaucoup de Canadiens le jugeaient innocent, et ils ont noyé Ottawa et Washington sous des pétitions réclamant un pardon. En 1934, la demande d’extradition a été abandonnée.

Les posters ont changé au fil du temps. À l’origine, ils étaient affichés dans les bureaux de poste, mais le FBI a pris un virage technologique dans les années 1990, avec des panneaux d’affichage numériques, des émissions de télévision comme America’s Most Wanted et le site Web du FBI, explique le professeur.

Photo: FBI Avis de recherche d'Oussama ben Laden

C’est aussi ce que fait le programme BOLO au Canada. Certes, il y a d’immenses panneaux près des routes et sur des abribus, mais ses avis de recherche se déclinent aussi dans les médias sociaux.

Quand BOLO a créé son concept, il lui a été suggéré de passer par une multitude de plateformes pour que les avis de recherche soient vus par un maximum de gens. Beaucoup d’outils numériques avaient été cernés, a expliqué le directeur du programme, Maxime Langlois, mais sans écarter la publicité traditionnelle : vu toutes les faussetés qui sont diffusées en ligne, BOLO a voulu montrer que les avis étaient bien réels et légitimes, dit-il.

« Maintenant que BOLO est mieux connu, on a réduit ce qu’on fait en publicité traditionnelle, mais on en conserve quand même parce que la multiplicité des plateformes utilisées génère plus de signalements. »

Est-ce que ces avis fonctionnent ?

M. Langlois rappelle que BOLO — dont la première campagne date de 2019 — amplifie les avis de recherche des forces policières, et que ce sont elles qui recueillent les renseignements. Ainsi, BOLO sait rarement si c’est un message sur Facebook ou l’affiche sur l’autoroute 40 qui a accroché l’oeil d’un citoyen.

Sauf qu’il note ceci : avant une campagne de BOLO, les signalements pour une personne recherchée « se comptent sur les doigts d’une main ». Pendant, « il y en a des dizaines ».

Le programme BOLO rapporte avoir couvert 47 dossiers de fugitifs depuis son lancement — 15 d’entre eux ont été appréhendés ou localisés —, mais M. Langlois se dit convaincu que de nombreuses autres enquêtes policières ont progressé grâce à ses efforts.

Ainsi, l’avis de recherche du Far West semble encore voué à une longue vie.

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