La chasse aux sorcières à coups de lois et de procès

Gravure anciennede Martha Corey et de ses persécuteurs. Corey a été accusée et condamnée pour sorcellerie pendant le procès des sorcières de Salem, en 1692, et a été pendue au cours de la même année.
Photo: Getty Images Gravure anciennede Martha Corey et de ses persécuteurs. Corey a été accusée et condamnée pour sorcellerie pendant le procès des sorcières de Salem, en 1692, et a été pendue au cours de la même année.

Revêtir des habits de sorcière pour la fête de l’Halloween peut être amusant de nos jours, mais à une époque plus ou moins lointaine, se faire accuser d’en être une pouvait mener directement au gibet ou au bûcher. Les tribunaux ont vu défiler des milliers de procès de sorcellerie en Europe au cours des siècles, et des lois sévères furent adoptées pour réprimer sa pratique. Le début de la colonisation en Amérique correspond à la fin de la vague de cette folie meurtrière qui a visé surtout des femmes et, au Canada, les mots « magie » et « sorcellerie » n’ont été enlevés de son Code criminel qu’en 2018.

Lorsque l’on pense aux grands procès de sorcellerie, ceux des sorcières de Salem viennent rapidement à l’esprit. Plus de 200 personnes ont été accusées et 20, exécutées dans la plus grande — et plus meurtrière — chasse aux sorcières en Amérique du Nord, bouleversant des bourgades coloniales de l’État du Massachusetts en 1692 et 1693. Ses victimes furent 14 femmes et six hommes : 19 furent pendus, et un homme a été écrasé à mort par de lourdes roches progressivement ajoutées sur son corps pour le forcer à enregistrer un plaidoyer.

À l’occasion de l’Halloween, la bibliothécaire Ana Rogers-Butterworth a organisé une modeste exposition, à la bibliothèque de droit de l’Université McGill, sur la sorcellerie et la loi. Exhibant des livres rares issus de ses diverses bibliothèques universitaires, certains datant des 16e et 17e siècles, elle rappelle la peur suscitée par la sorcellerie à une époque.

On peut y feuilleter le très épais volume des transcriptions des témoignages des procès de Salem.

 

Il sera facile d’y constater que les règles de droit et de preuve ont bien changé depuis les débuts de la colonie américaine. Témoigner qu’un voisin nous avait jeté un regard maléfique était admissible lors d’un procès, tout comme la « preuve spectrale », soit de dire que l’on avait vu la forme ou « l’esprit » de l’accusé dans un rêve. Une enfant de quatre ans fut même accusée et emprisonnée pour quelque temps, ce qui n’est évidemment plus possible de nos jours.

L’héritage de ces procès est fréquemment exhumé : accusée lors des procès de Salem, Elizabeth Johnson Jr. ne fut exonérée qu’en juillet 2022, il y a à peine trois mois — 329 ans après avoir été trouvée coupable de sorcellerie.

En Angleterre, la première loi anti-sorcellerie date de 1542, gracieuseté du Roi Henri VIII. Cette mesure législative érigeait en crimes capitaux les pactes avec le diable et l’acte d’invoquer les esprits.

L’exposition nous rappelle aussi que l’année 1895 fut témoin de la dernière « sorcière » à être brûlée en Irlande. Mais la mort atroce de Bridget par les flammes ne fut pas le fait des autorités, mais bien de son mari, Michael Cleary. Il ne l’a pas accusée de sorcellerie, mais soutenait qu’elle avait été enlevée par des fées et remplacée par l’une des leurs. Ses accusations n’ont pas convaincu le juge, qui l’a envoyé au pénitencier pour meurtre. Après avoir été libéré 15 ans plus tard, l’homme a décidé de se faire discret en immigrant… au Canada.

Plus près de nous, le nom de la Corriveau — Marie-Josephte Corriveau de son vrai nom — a été associé à la sorcellerie. La femme fut en réalité accusée et condamnée à mort en 1763 pour le meurtre de son mari. Mais le traitement qu’elle reçut par la suite, avec la célèbre « cage » de fer où son cadavre fut exhibé près de Lévis, a marqué l’imaginaire de la population et contribué à cette association avec le Malin.

Les historiens rapportent aussi le procès d’Anne Lamarque, une tenancière de bar de Montréal. Accusée de plusieurs crimes, dont de sorcellerie en 1682, elle s’en est tirée indemne.

Ce fut aussi le cas de Jean Campagna, un travailleur de ferme de Beaubassin, en Acadie coloniale, accusé en 1684. On lui a reproché diverses choses, dont la mort de la femme du seigneur et la perte d’une partie du bétail d’une famille des environs. Au terme de son procès tenu à Québec l’année suivante, l’homme fut acquitté.

Le Code criminel canadien a d’ailleurs contenu des dispositions anti-sorcellerie jusqu’en 2018.

Sauf que cette loi adoptée en 1892 tenait pour acquis que les sorts et les enchantements n’existent pas. Par contre, on voulait protéger les citoyens contre ceux qui se prétendaient faussement sorciers et sorcières, cherchant à vendre leurs services contre argent comptant.

Bref, la pratique de la « sorcellerie » n’était pas illégale, mais prétendre avoir des pouvoirs surnaturels pour escroquer l’était — et l’est toujours.

La dernière « sorcière » à être accusée en vertu de l’article 365 du Code criminel fut Tiffany Butch, de Timmins, en Ontario, qui se faisait appeler « la sorcière blanche du Nord ». La femme de 33 ans, accusée deux jours avant l’abrogation de cet article du Code criminel, s’est défendue en disant n’avoir jamais prétendu être une sorcière ni demandé illégalement de l’argent pour ses services. La Couronne a finalement retiré les accusations.

Au Québec, en 2014, Yacouba Fofana a plaidé coupable d’avoir « frauduleusement affecté d’exercer ou d’employer quelque magie, sorcellerie, enchantement ou conjuration » à Québec et à Lévis. Il plaçait ainsi dans les journaux de petites annonces où il affirmait être un « spécialiste des cas urgents et difficiles, de l’attirance personnelle et du désenvoûtement ».

Ces arnaques sont toujours illégales de nos jours, mais l’article a été abrogé en 2018, le législateur jugeant que les dispositions sur la fraude étaient suffisantes pour réprimer ces crimes, sans besoin d’invoquer la sorcellerie.

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