Un record de morts subites du nourrisson causé par un manque de logements

Le village de Kangiqsualujjuaq, dans le Grand Nord du Québec, en mai dernier. En 2021, un nombre record de 10 très jeunes enfants ont été victimes du «syndrome de mort subite du nourrisson» au Nunavik. «Le Devoir» a eu accès à l’ultime rapport du coroner portant sur ces décès.
Photo: Adrian Wyld Archives La Presse canadienne Le village de Kangiqsualujjuaq, dans le Grand Nord du Québec, en mai dernier. En 2021, un nombre record de 10 très jeunes enfants ont été victimes du «syndrome de mort subite du nourrisson» au Nunavik. «Le Devoir» a eu accès à l’ultime rapport du coroner portant sur ces décès.

Au printemps dernier, Le Devoir révélait que le Bureau du coroner, après avoir été alerté par la police du Nunavik, enquêtait sur les décès de 12 nourrissons survenus dans des circonstances obscures ou inexpliquées. La coroner Geneviève Thériault a conclu dans un ultime rapport que 10 de ces décès étaient classés dans la catégorie « Syndrome de mort subite du nourrisson ». C’est, de plus, la toute première fois que le Bureau du coroner recommande au gouvernement de construire des logements au Nunavik pour remédier à cette « inquiétante situation ».

Le petit Jaylen était âgé de trois mois lorsqu’il a été retrouvé inconscient dans un lit à deux places posé à même le sol au printemps 2021. Son histoire ressemble presque en tous points à celles des neuf autres nourrissons décédés au cours de la même année, analysées par la coroner Geneviève Thériault au cours des derniers mois.

Le bébé avait été couché sur le dos, la tête posée sur un mince oreiller, relate Me Thériault dans son rapport. « Un des adultes s’est couché dans le même lit […] Il se peut qu’un deuxième adulte se soit couché dans le lit entre le premier adulte et Jaylen », précise-t-elle, soulevant l’hypothèse d’une possible asphyxie par suffocation. « Selon une des versions, le deuxième adulte aurait trouvé Jaylen inerte loin du premier adulte en entrant dans la chambre. Selon une autre version, en se réveillant, le premier adulte aurait trouvé l’enfant inerte sous le bras du deuxième adulte qui s’était couché dans le lit près de l’enfant, et une fois réveillé, ce deuxième adulte aurait soit recouvert l’enfant de son corps soit aurait serré le petit contre lui. »

Malgré les tentatives de réanimation des secours, Jaylen n’est jamais revenu à la vie.

Selon la Direction de santé publique du Nunavik, de quatre à neuf enfants décèdent chaque année au Nunavik. Le tiers de ces décès sont classés dans la catégorie « Syndrome de mort subite du nourrisson » (SMSN). En 2021, ce sont dix nourrissons qui ont ainsi perdu la vie, un triste record, selon la compilation du Devoir. Le SMSN est défini comme étant le décès subit d’un enfant de moins d’un an qui demeure inexpliqué après une investigation approfondie. Il se produit généralement durant le sommeil, et le plus souvent entre l’âge de deux et quatre mois. Si on ignore les causes du SMSN, on en connaît bien les facteurs de risque.

« J’ai pu constater que le tabagisme durant la grossesse, l’exposition à la fumée secondaire, l’environnement de sommeil non sécuritaire et le non-allaitement demeurent présents au Nunavik », indique la coroner Geneviève Thériault, avant d’ajouter : « Il me semble urgent d’assurer l’accès à chaque famille à un logement sain et de grandeur appropriée pour la taille de la maisonnée. Ceci permettrait la pratique de sommeil sécuritaire, la réduction de l’exposition à la fumée secondaire, la prévention des infections, la sécurité et le développement des jeunes enfants ainsi que la sécurité et la santé mentale des mères. »

Me Thériault recommande d’ailleurs au Secrétariat des affaires autochtones « d’investir les ressources nécessaires afin d’accroître rapidement l’offre de logements sociaux sécuritaires et abordables aux familles du Nunavik ».

La construction de logements au Nunavik pourrait régler plusieurs problèmes de santé publique, dont les décès d’enfants.

 

Au Nunavik, 60 % des enfants de moins de six ans grandissent dans une maison surpeuplée. Ce territoire compte près de 13 000 habitants, dont 97 % habitent dans des logements sociaux. En novembre 2021, 1184 ménages étaient en attente d’un logement. Une situation qui ne cesse de s’aggraver d’année en année puisque le nombre de nouvelles constructions n’arrive pas à suivre le taux de natalité, qui représente 2,5 fois celui du reste du Québec.

En entrevue avec Le Devoir, Me Thériault a déclaré que « la construction de logements au Nunavik pourrait régler plusieurs problèmes de santé publique, dont les décès d’enfants ». Bien que des investissements en matière de logements soient effectués par le Secrétariat aux affaires autochtones et le ministère des Relations Couronne-Autochtones et Affaires du Nord Canada dans les communautés autochtones du Canada, Me Thériault a tenu à réitérer la nécessité d’injecter des fonds plus spécifiquement au Nunavik en matière de logements.

« Je trouvais important de faire une recommandation de coroner, de leur suggérer des pistes de solution qu’ils connaissent déjà, de leur remettre sous le nez le travail qui reste à faire, de leur rappeler que c’est une priorité », précise-t-elle.

Ajouter du personnel

 

Dans son rapport, le coroner recommande également au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) d’« investir les ressources nécessaires afin d’accroître rapidement le nombre de sages-femmes, d’infirmières, de médecins de famille, de pédiatres, de travailleurs sociaux, de spécialistes en dépendance et autres ressources de première ligne au Nunavik ainsi que le nombre de logements pour ce personnel afin de permettre l’offre de services ».

« J’ai ratissé large afin de pouvoir travailler sur tous les facteurs de risque de décès subit du nourrisson. Souvent les mères fumaient pendant la grossesse, ce qui est un gros facteur de risque. Alors, si on peut les soutenir pour l’arrêt du tabagisme, pour ne pas boire ou prendre de la drogue… » précise Me Thériault.

Contacté par Le Devoir, le MSSS se dit « conscient que les besoins de la population du Nunavik sont grands ». « Les défis de recrutement des professionnels exerçant en pédiatrie sont majeurs », précise Robert Maranda, responsable des relations avec les médias. Il explique que plusieurs actions ont été faites pour favoriser l’attraction et maintenir des services locaux, comme des programmes de bourse d’études en médecine ou des incitatifs financiers pour les infirmières et les inhalothérapeutes pour travailler en région éloignée comme le Nunavik.

« Il est important de savoir que le MSSS tient depuis plusieurs semaines des rencontres de façon régulière avec la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik », ajoute M. Maranda.

La coroner s’adresse également à la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik en recommandant notamment un meilleur accès à un lit de bébé sécuritaire, mais aussi des enseignements offerts en inuktitut et un soutien aux femmes enceintes par les intervenantes issues des communautés.

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