Comment se fait la chasse aux criminels?

Tous les profils génétiques ayant été déterminés à partirde traces d’ADN prélevées sur des scènes de crime au Canada sont déposés dans le fichier de criminalistique et le fichier des victimes de la Banque nationale de données génétiques (BNDG), qui a été créée en 2000.
Photo: iStockphoto montage Le Devoir Tous les profils génétiques ayant été déterminés à partirde traces d’ADN prélevées sur des scènes de crime au Canada sont déposés dans le fichier de criminalistique et le fichier des victimes de la Banque nationale de données génétiques (BNDG), qui a été créée en 2000.

La semaine dernière, on annonçait l’arrestation de l’homme qui aurait agressé sexuellement et assassiné Guylaine Potvin, une jeune étudiante de 19 ans, à Jonquière, en avril 2000. La Sûreté du Québec précisait avoir réussi à identifier et à épingler le suspect, 22 ans après le drame, grâce à « des méthodes innovantes en biologie judiciaire ». La SQ ne peut décrire les techniques précises employées pour démasquer ce criminel étant donné que le cas est en cour. Des spécialistes nous expliquent cependant les technologies et les procédés actuellement utilisés pour élucider des dossiers non résolus, comme celui de Guylaine Potvin.

Les techniques d’analyse de traces d’ADN présentes sur des scènes de crime ont révolutionné les enquêtes au milieu des années 1990. Avant cela, l’examen des pièces à conviction était plutôt superficiel et peu fiable. Par exemple, dans le cas de la petite Christine Jessop, âgée de neuf ans, qui a été agressée sexuellement puis tuée au nord de Toronto en 1984, un cheveu brun accroché à son collier avait été utilisé pour accuser à tort le voisin, Pierre-Paul Morin. À l’époque, l’analyse macroscopique des cheveux était à la mode. Elle pouvait permettre d’exclure des suspects si la couleur de leurs cheveux ne correspondait pas à celle de la pièce à conviction. Mais elle était peu fiable pour identifier un suspect, car les caractéristiques de la chevelure d’une personne varient d’un cheveu à l’autre, et celles d’un même cheveu peuvent différer de sa pointe à son bulbe.

Dresser le profil génétique

 

En 1995, des avancées dans l’analyse de l’ADN ont enfin permis de déchiffrer des échantillons d’ADN qui étaient jusque-là considérés comme trop détériorés pour donner des résultats. L’analyse de la tache de sperme sur les sous-vêtements de la petite Christine Jessop a alors permis de dresser le profil génétique de l’agresseur et ainsi d’innocenter Pierre-Paul Morin, qui purgeait alors une peine de prison à vie. Mais le coupable courait toujours et demeurait inconnu.

Actuellement, les pièces à conviction recueillies sur les scènes d’un crime sont envoyées au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec (LSJMLQ), où elles sont examinées afin de déterminer si elles renferment de la salive, du sang, des cheveux ou du sperme qui pourraient faire l’objet d’un prélèvement en vue d’en extraire l’ADN et de l’analyser. « Quelqu’un qui saigne, éjacule, crache, éternue, touche quelque chose — en touchant quelque chose, il y a des chances de laisser des cellules de la peau — laissera des traces de son ADN qui pourront être recueillies par les policiers », souligne Tommy Harding, spécialiste en biologie judiciaire au LSJMLQ.

Le fichier de criminalistique ne nous dit pas qui est l’agresseur, car il ne contient
pas de profils génétiques identifiés. Il ne sert qu’à faire des liens entre les dossiers.

 

« De façon générale, une tache de sperme sèche et l’ADN qui est dans la tête des spermatozoïdes demeurent intacts, sauf si la tache de sperme s’est retrouvée dans un endroit chaud et humide qui va favoriser la dégradation de l’ADN », précise M. Harding.

L’analyse de l’ADN, qui est effectuée couramment depuis plusieurs années en médecine légale, consiste à examiner plus particulièrement 30 régions du génome (soit 15 régions sur les chromosomes hérités de notre mère et 15 régions sur ceux hérités de notre père) appelées short tandem repeats (ou STR), qui se caractérisent par la répétition d’une petite séquence de quelques nucléotides (unités de base de l’ADN). Or, comme le nombre de ces répétitions varie d’un individu à l’autre, la longueur des STR s’avère un bon moyen d’identification pour établir le profil génétique de personnes ayant laissé des traces de leur ADN sur le lieu d’un crime.

Tous les profils génétiques ayant été déterminés par le LSJMLQ, le Centre de sciences judiciaires de l’Ontario et le Laboratoire judiciaire de la GRC à partir de traces d’ADN prélevées sur des scènes de crime au Canada sont déposés dans le fichier de criminalistique et le fichier des victimes de la Banque nationale de données génétiques (BNDG), qui a été créée en 2000.

La BNDG comprend également un fichier des condamnés, qui renferme le profil génétique de toutes les personnes ayant été reconnues coupables d’une infraction majeure, comme un meurtre, un viol ou un cambriolage.

C’est probablement en comparant le profil génétique de l’agresseur et meurtrier de Guylaine Potvin à ceux présents dans le fichier de criminalistique que l’on a constaté que cet individu était également responsable de l’agression sexuelle et de la tentative de meurtre d’une étudiante en banlieue de Québec quelques mois plus tard, en juillet 2000. « Le fichier de criminalistique ne nous dit toutefois pas qui est l’agresseur, car il ne contient pas de profils génétiques identifiés. Il ne sert qu’à faire des liens entre les dossiers », signale M. Harding.

Le Centre des sciences judiciaires de l’Ontario a pour sa part réussi à découvrir et à confirmer en 2020 l’identité de celui (Calvin Hoover) qui avait agressé et assassiné la petite Jessop grâce à la généalogie génétique, une méthode qui est utilisée de plus en plus fréquemment aux États-Unis. Cette technique a notamment permis de démasquer, en 2018, le Golden State Killer, cet ancien officier de police qui avait perpétré une série de cambriolages, de viols et de meurtres entre 1974 et 1986.

Reconstituer la généalogie ascendante

 

La généalogie génétique exige toutefois de dresser un profil génétique nettement plus précis et étendu que celui composé de marqueurs STR. Il nécessite le recours à un séquençage du génome de nouvelle génération qui précise quel nucléotide (l’adénine, la thymine, la guanine ou la cytosine) est présent à des centaines de milliers de positions spécifiques du génome. Ces positions correspondent à ce qu’on appelle des single nucleotide polymorphisms (SNP), car le nucléotide qui s’y trouve varie d’une personne à l’autre. Les SNP permettent notamment de repérer « des personnes ayant des liens de parenté aussi ténus que celui entre des cousins au quatrième degré », précisent Emmanuel Millot, professeur de génétique et de science médico-légale à l’UQTR, et ses collègues dans Traité de médecine légale et criminalistique.

Une fois que l’on a établi un tel profil génétique du criminel que l’on poursuit, les policiers le transmettent à une des banques privées américaines, telles que GEDmatch, Ancestry DNA, Family Tree DNA, qui offrent des services de recherche généalogique aux passionnés de cette science. Ces derniers fournissent un échantillon de leur ADN à ces compagnies dans l’espoir qu’en comparant leur profil génétique aux autres présents dans ces banques — qui possèdent actuellement le profil génétique de millions de personnes —, on trouve des personnes qui leur sont apparentées en raison de similitudes avec leur génome.

« Les policiers peuvent ainsi être informés de la découverte de profils génétiques qui correspondent non pas au criminel recherché, mais à des personnes qui lui sont apparentées de façon éloignée, comme des cousins au troisième degré, dont les noms sont connus, car ces personnes ont volontairement déposé leur ADN dans la banque », explique M. Millot.

Les policiers doivent ensuite reconstituer la généalogie ascendante de ces cousins éloignés jusqu’à leurs ancêtres communs à l’aide de registres municipaux et de généalogies disponibles sur Internet. Puis, en reconstruisant cette fois l’arbre généalogique descendant à partir de ces ancêtres communs, ils obtiendront le nom de tous les cousins ayant le même degré d’apparentement, parmi lesquels se trouve probablement le criminel. Ces cousins représenteront autant de suspects sur lesquels les enquêteurs devront concentrer leurs investigations.

La généalogie génétique, qui nécessite un travail énorme et fastidieux, n’est pas encore employée au Québec.

Quand les enquêteurs n’ont pas de suspect en vue et que les comparaisons avec les profils génétiques de la BNDG n’ont donné aucun candidat, l’ADN recueilli sur une scène de crime peut également être utilisé pour prédire des caractères physiques, comme la couleur des yeux, de la peau et des cheveux, voire une calvitie, et ainsi dresser un portrait-robot génétique de l’inconnu à qui appartient cet ADN. « Un tel portrait-robot génétique peut servir à générer des pistes, mais pas à mettre un nom sur le coupable », prévient M. Millot.

Pour l’instant, les deux experts ne peuvent préciser laquelle des techniques décrites a été utilisée par les enquêteurs de la Division des disparitions et des dossiers non résolus de la SQ pour identifier et arrêter Marc-André Grenon, qui a agressé sexuellement les deux étudiantes en 2000 et qui en a assassiné une.

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