La famille de Joyce Echaquan dépose une poursuite civile de 2,67 millions

Le veuf de Joyce Echaquan, Carol Dubé, et sa fille Wassihna, devant l’hôpital de Joliette le 28 septembre 2021, à l’occasion du premier anniversaire de sa mort
Paul Chiasson Archives La Presse canadienne Le veuf de Joyce Echaquan, Carol Dubé, et sa fille Wassihna, devant l’hôpital de Joliette le 28 septembre 2021, à l’occasion du premier anniversaire de sa mort

La famille de Joyce Echaquan — dont la mort survenue il y a deux ans sous les insultes racistes d’une infirmière avait secoué le Québec — a déposé jeudi une poursuite civile de 2,67 millions de dollars à l’endroit du Centre hospitalier régional de Lanaudière (CHDL), de la docteure Jasmine Thanh et de l’infirmière Paule Rocray.

En point de presse jeudi matin à Montréal, Me Patrick Martin-Ménard a déclaré que « la famille de Joyce a vécu un énorme préjudice » à la suite de son décès et que les « circonstances [entourant sa mort] ont aggravé le préjudice subi ».

« Tout au long de son hospitalisation du 26 au 28 septembre 2020, à l’instar de ses hospitalisations précédentes au CHDL, [Joyce Echaquan] a été traitée sur la base de préjugés racistes », peut-on lire dans la procédure déposée jeudi matin en Cour supérieure.

Onze membres de la famille de la défunte réclament aux personnes et à l’institution visées des dommages-intérêts compensatoires et punitifs : son veuf, Carol Dubé ; ses sept enfants, âgés de six mois à 19 ans au moment du drame ; sa mère, Diane Dubé ; son défunt père, Michel Echaquan ; et sa belle-soeur Jemima Dubé.

« Je suis encore très perdu. C’est un nouveau chapitre », a glissé en point de presse Carol Dubé, la tête baissée, en précisant que cette poursuite fait partie de son processus de guérison. « C’est difficile aujourd’hui de vivre ça. Mais on veut que justice soit faite pour ma fille, pour Joyce », a ajouté en atikamekw Diane Dubé.

Le 28 septembre 2020, Joyce Echaquan, qui se trouvait sur une civière à l’hôpital de Joliette (également appelé Centre hospitalier régional de Lanaudière), a diffusé une vidéo en direct sur Facebook dans laquelle on entendait l’infirmière Paule Rocray lui asséner des insultes racistes et des commentaires dégradants, peu de temps avant sa mort.

Seule sous contention

 

Devant les journalistes jeudi, Me Martin-Ménard a fait valoir que la défunte « a été laissée seule en isolement, sous contention, attachée aux quatre membres et au torse […] alors qu’il y avait un épisode cardiaque en installation, ce qui a assurément mené à son décès ».

Du même souffle, l’avocat a allégué que l’infirmière Paule Rocray avait « intentionnellement porté atteinte au droit à la dignité, au droit à l’égalité de Joyce en raison de son comportement raciste […] et au droit de secours de Joyce dans le contexte où elle était en détresse après sa chute ». En septembre 2021, Paule Rocray a été radiée pour un an par son ordre professionnel.

Quant à la Dre Jasmine Thanh, elle était la médecin traitante de Joyce Echaquan le jour de sa mort. « Elle a négligé d’[analyser] et d’évaluer [le problème] médical de Mme Echaquan de façon conforme aux règles de l’art […] », est-il avancé dans la procédure judiciaire déposée en Cour supérieure. Une copie de la poursuite sera transmise au Collège des médecins du Québec et à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec pour qu’ils « réévaluent la condition des professionnels », a précisé Me Martin-Ménard.

Lors des audiences en 2017-2018 de la commission Viens sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec, de nombreux drapeaux rouges avaient été hissés sur la situation qui prévalait à l’hôpital de Joliette, a rappelé Me Martin-Ménard. Plusieurs Atikamekw de Manawan étaient venus parler de la discrimination et du racisme dont ils se disaient victimes lors de la prestation de soins de santé.

Mais rien n’a été fait pour corriger la situation, soutient l’avocat. « On allègue [dans la poursuite] que le CISSS de Lanaudière savait ou devait savoir qu’en ne faisant rien, la situation fondamentalement attentatoire aux droits fondamentaux des gens de Manawan allait continuer, avance-t-il. Rien ne justifie l’inaction du CISSS de Lanaudière. »

Précisons qu’aucune des allégations formulées dans la poursuite n’a encore été prouvée en cour.

Racisme et préjugés

 

Dans son rapport déposé en octobre dernier sur la mort de la mère de sept enfants, la coroner Géhane Kamel concluait que le décès de Joyce Echaquan était accidentel. La dame de 37 ans est décédée d’un oedème pulmonaire, a établi la coroner, mais aussi des « manoeuvres possiblement délétères » et du « racisme et [des] préjugés » auxquels la patiente a fait face à l’hôpital de Joliette.

Le gouvernement caquiste de François Legault nie l’existence du racisme systémique au Québec et, incidemment, refuse d’adopter le Principe de Joyce, qui vise à garantir aux Autochtones un accès exempt de discrimination aux soins de santé, puisque ce principe inclut une reconnaissance du racisme systémique.

Le grand chef du Conseil de la nation atikamekw, Constant Awashish, présent jeudi aux côtés de la famille de Joyce Echaquan, a dit espérer que la poursuite civile sera « un incitatif à une plus grande compréhension et écoute de la part du gouvernement » sur l’enjeu du racisme systémique. « Il y a encore beaucoup de travail à faire sur le plan de l’éducation et de la sensibilisation du public [pour mener] à une meilleure compréhension de notre réalité », a-t-il poursuivi.

Pour sa part, Carol Dubé a lancé un défi au premier ministre Legault : « je lui demande des preuves que le racisme systémique n’existe pas dans les institutions », a-t-il lancé.

L’homme a rappelé les nombreux témoignages d’Atikamekw qui avaient été colligés par la commission Viens. « Avant ce drame, les choses qui auraient dû changer n’ont pas changé, a-t-il déploré. Et on attend encore. »

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