Années 2000: lorsque la recherche propulse les droits LGBTQ

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
Après la Révolution tranquille et la révolution sexuelle, il faut attendre la fin des années 1990 et le début des années 2000 pour assister à l’avancement spectaculaire des droits LGBTQ au Québec. La recherche scientifique, qui commence à peine à être subventionnée, joue un rôle de catalyseur dans les transformations sociales en cours.
Illustration: Romain Lasser Après la Révolution tranquille et la révolution sexuelle, il faut attendre la fin des années 1990 et le début des années 2000 pour assister à l’avancement spectaculaire des droits LGBTQ au Québec. La recherche scientifique, qui commence à peine à être subventionnée, joue un rôle de catalyseur dans les transformations sociales en cours.

Ce texte fait partie du cahier spécial 100 ans de l'Acfas

Au début des années 2000, la reconnaissance des droits pour la diversité sexuelle fait des bonds de géant au Québec. En coulisses, une génération de chercheurs en sciences sociales s’associe à des militants pour faire avancer les connaissances et les projets de loi.

En formation de bataillon, des policiers empêchent la foule de sortir. Certains crient des insultes homophobes et battent des participants d’une fête organisée au Sex Garage, un bar montréalais clandestin pour la communauté LGBTQ. Nous sommes en juillet 1990.

Une décennie plus tard, l’Assemblée nationale adopte une loi permettant l’union civile des couples homosexuels et entérine des dispositions sur l’adoption et la procréation assistée. Après la Révolution tranquille et la révolution sexuelle, il faut attendre la fin des années 1990 et le début des années 2000 pour assister à l’avancement spectaculaire des droits LGBTQ au Québec. La recherche scientifique, qui commence à peine à être subventionnée, joue un rôle de catalyseur dans les transformations sociales en cours.

Une stigmatisation difficile à déraciner

Pendant des décennies dans la province, l’homosexualité est considérée comme une maladie mentale. La science se concentre à comprendre les causes et les traitements de ce qui est considéré comme une « déviation ». Les chercheurs qui s’y intéressent sont automatiquement étiquetés comme étant homosexuels.

« Ce qui a libéré la recherche, c’est l’arrivée du sida, se rappelle Michel Dorais, professeur de l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval, aujourd’hui à la retraite. Les personnes les plus atteintes sont les hommes gais, et on ne connaît rien, parce qu’on ne s’est jamais intéressés à ça. Et c’est là que ça devient un champ de recherche légitime. »

Avec l’épidémie de VIH, il fallait établir un lien de confiance jusqu’alors absent pour recenser et éviter les comportements à risque et atteindre les populations plus vulnérables, renchérit Line Chamberland, professeure associée au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal et titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie.

« Cela a permis de développer des services médicaux pour les hommes homosexuels, observe-t-elle. Ça a changé la dynamique de collaboration entre les sciences de la santé et le milieu communautaire autour du sida. »

À l’époque, quelques rares chercheurs montrent aussi du doigt des dimensions sociales, historiques ou culturelles des enjeux LGBTQ. En 2000, Michel Dorais sonne l’alarme sur le risque suicidaire chez les jeunes gais avec son livre Mort ou fif. Il s’intéresse aux garçons victimes d’agression sexuelle ou, encore, à ceux qui se prostituent.

De son côté, Line Chamberland sensibilise les milieux syndicaux et les milieux de travail sur la discrimination à caractère homophobe. Elle réalise une étude sur l’homophobie en milieu scolaire, qui démontre que l’homophobie est beaucoup plus répandue et banalisée que ce qu’on pensait, ce qui pousse le ministère de l’Éducation à développer une politique et des outils pour lutter contre la discrimination.

Un savoir engagé

 

Au cours de cette période effervescente, des chercheurs commencent à s’associer à des militants pour faire avancer les connaissances. À la fin des années 1990, l’Association des mères lesbiennes de Montréal fait pression sur le gouvernement du Québec pour qu’il change le Code civil. À l’époque, des femmes et des hommes homosexuels ont extrêmement de difficultés à obtenir des droits de garde sur leurs enfants lorsqu’ils font leur coming out.

« C’était un contexte très problématique à l’époque ; les juges doutaient que les mères lesbiennes puissent être de bons parents. C’était encore pire pour les pères gais, raconte Danielle Julien, professeure retraitée du Département de psychologie de l’UQAM. C’était des choix déchirants pour ces personnes. »

La plupart des répondants à des sondages se disent ouverts à l’union des personnes de même sexe, mais la population québécoise est inquiète sur le sort des enfants. À l’époque, les quelques études sur la question sont surtout issues de recherches commandées par des mères réclamant la garde de leurs enfants aux États-Unis et en Angleterre. Les résultats indiquent qu’il n’y a pas de différence marquante dans le développement des enfants, qu’ils soient élevés par des familles hétéroparentales ou homoparentales.

« C’est dans ce contexte que le gouvernement a établi une commission parlementaire, et je suis allée présenter le développement des enfants pour dire ce que l’on savait de cette réalité, raconte Mme Julien. J’ai vraiment eu l’impression que la terre bougeait. Je n’aurais jamais pensé vivre un contexte où la recherche aurait une telle participation. On était beaucoup d’acteurs de différents milieux et on sentait que la population était prête pour que les choses changent. »

En concertation avec les communautés concernées, les travaux de recherche sur les enjeux LGBTQ acquièrent peu à peu leurs lettres de noblesse. La démarche de la science est souvent engagée, tournée vers le changement social.

« Le sida a décimé de jeunes chercheurs, des universitaires qui se destinaient à faire des choses extraordinaires », se désole Michel Dorais, qui décuple les efforts pour compenser ces pertes. Au cours des dernières années, il a publié de nombreux ouvrages, tels que Petit manuel de gayrilla à l’usage des jeunes, dans lesquels il vulgarise ses travaux de recherche pour le grand public. « Je veux que la culture change et évolue, la recherche doit s’insérer dans une culture, on doit changer la société. »

« Je pense que la science est venue en soutien à l’avancement de certaines idées, souligne de la même façon Élisabeth Brousseau, avocate associée au cabinet McCarthy Tétrault. Pour qu’il y ait eu des changements légaux dans la société, il a d’abord fallu que les mentalités évoluent. »

La recherche, un rôle constant

 

Vingt ans après l’adoption du projet de loi 84, qui reconnaît les couples homosexuels, la recherche poursuit ses avancées. « Vous savez qu’aujourd’hui, le sujet est l’un des plus populaires à l’université ! s’exclame Michel Dorais. Ces réalités ont été silencieuses trop longtemps, il y a du rattrapage à faire ! »

« On a beau dire : “C’est mal, l’homophobie”, il y en a encore à l’hôpital, à l’école, dans la société, dans les rues, observe Élisabeth Brousseau. Parmi les grands chantiers qui nous intéressent, il y a aussi la question trans et le fait que des hommes voulant avoir une famille ne peuvent pas faire appel à des mères porteuses. Enfin, je me demande ce que font les pays occidentaux, comme le Canada, d’un point de vue diplomatique et de droit international pour faire avancer de façon concrète les droits LGBTQ ailleurs dans le monde. Autrement, nous sommes toujours citoyens chez nous, mais on perd encore beaucoup de droits dès qu’on met les pieds hors de notre territoire. »

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