Incendie dans une école juive: quarante mois de pénitencier

Khaleb el-Merhebi (à droite), le père du jeune homme qu’un tribunal vient de condamner à 40 mois pour avoir incendié la bibliothèque de l’école United Talmud Torah.
Photo: Jacques Nadeau Khaleb el-Merhebi (à droite), le père du jeune homme qu’un tribunal vient de condamner à 40 mois pour avoir incendié la bibliothèque de l’école United Talmud Torah.

L'incendie de la bibliothèque de l'école juive United Talmud Torah n'est pas resté impuni. Sleiman el-Merhebi a écopé hier d'une peine de 40 mois de pénitencier pour cet «acte de terrorisme».

Sleiman el-Merhebi, un frêle jeune homme de 19 ans, a pris le chemin du pénitencier hier avec l'étoffe d'un terroriste pour avoir mis le feu à la bibliothèque de l'école United Talmud Torah, un crime qui a jeté la consternation dans la communauté juive de Montréal.

Parce que l'armée israélienne avait assassiné Cheikh Ahmed Yassine, leader spirituel du Hamas, Sleiman el-Merhebi s'en est pris à des enfants ignorant tout du conflit au Proche-Orient, à leurs professeurs, à leurs parents et à toute une communauté apeurée par le spectre de l'antisémitisme à la suite de cet incident assez marquant pour que les premiers ministres Paul Martin et Jean Charest viennent témoigner de leur solidarité sur place. Certains parents ont même retiré leurs enfants de l'école pour les protéger. Les mesures de sécurité déployées à la United Talmud Torah et dans les autres écoles juives ont par ailleurs suscité l'incrédulité des écoliers, qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait tant.

Le juge Jean Sirois a vu dans l'incendie ayant causé des dommages de 600 000 $ «un acte de terrorisme motivé par la vengeance, la haine et les préjugés» envers la communauté juive et l'a sanctionné d'une peine de deux ans de pénitencier à compter de ce jour.

«Il y a une distinction à faire entre vandalisme et terrorisme: l'un vise à détruire stupidement, l'autre à intimider, à semer la terreur dans un but politique. Le terrorisme est beaucoup plus menaçant pour une société, il s'attaque à ses fondements», explique le juge Sirois dans une décision de 20 pages.

La sentence réelle est de 40 mois de pénitencier, mais el-Merhebi a déjà passé huit mois en détention préventive, et cette période compte en double, soit 16 mois, comme c'est la coutume en droit criminel. Restent donc 24 mois, que l'immigrant libanais sans histoire ni antécédent judiciaire passera dans les ligues majeures du crime, au «pen».

La mère du jeune homme, Rouba el-Merhebi Fahd, 36 ans, accusée de complicité après le fait, reviendra en cour le 23 mars.

Un amateur animé par la vengeance

Dans la nuit du 5 avril 2004, après avoir pris soin de se fabriquer un alibi, el-Merhebi a fracassé la vitre de la bibliothèque de l'école, à Outremont, et y a jeté une bombe incendiaire au kérosène. Un tract laissé sur place ne laissait planer aucun doute sur ses motivations. «Voilà la conséquence de vos crimes et de votre occupation. Voilà la riposte à vos assassinats. Voilà où que vous mène le terroriste, Ariel Sharon», écrivait el-Merhebi au nom des «Brigades du Cheik Ahmed Yasine [sic]», une fabulation de son esprit. Il promettait même de nouveaux attentats si les violences continuaient au Proche-Orient. «Nous ne visons pas le Québec: on vous vise à vous: Israéliens et sionists. La prochaine fois, nous frapperons de plus forts [sic].»

Les policiers l'ont facilement épinglé. Les bidons d'essence utilisés par el-Merhebi sont vendus exclusivement chez Canadian Tire; ils avaient été achetés à une succursale tout près de l'école United Talmud Torah, où travaillait justement el-Merhebi. Les enquêteurs ont retrouvé la trace des factures et l'enregistrement vidéo de la transaction. Ils ont mis el-Merhebi sur écoute et celui-ci s'est montré bien bavard. Non seulement a-t-il raconté son crime à un ami, mais il a avoué sa crainte de se faire arrêter parce qu'il avait commis des erreurs.

Le jeune homme, issu d'une bonne famille, a plaidé coupable à une accusation d'incendie criminel le 16 décembre dernier. Dans une lettre, il s'est excusé auprès des communautés juive et musulmane, et auprès des élèves de l'école United Talmud Torah. Il n'a trouvé aucune justification à son geste, qu'il a mis sur le compte de l'immaturité et de l'émotion.

L'âge, l'absence d'antécédents criminels, le plaidoyer de culpabilité, le caractère isolé du geste, les regrets et la faible dangerosité ont joué en faveur de Sleiman el-Merhebi. Le juge Sirois retient cependant comme facteurs aggravants le fait qu'il s'agit d'un acte de terrorisme prémédité dont les cibles étaient des enfants. La conversation interceptée par les policiers a démontré que Sleiman el-Merhebi n'éprouvait aucune empathie pour ses victimes mais s'inquiétait de son arrestation possible. Le tract laissé sur place démontre en outre ses intentions vengeresses, avec le résultat que la communauté juive s'est sentie encore plus intimidée. «Le traumatisme est d'autant plus grand que la communauté juive a fait l'objet à de nombreuses reprises par le passé de manifestations de racisme et de haine», souligne le juge Sirois, désireux d'envoyer un message clair à tous ceux qui seraient tentés de troubler la paix sociale comme l'a fait el-Merhebi.

Le B'nai Brith s'est montré satisfait de la décision du juge Sirois, dans la mesure où il reconnaît les actes de Sleiman el-Merhebi comme un crime haineux. «Nous sommes surpris de la sentence de 40 mois. Nous aurions pensé qu'il méritait une sentence plus sévère, compte tenu que c'est l'un des rares crimes de terrorisme au Canada», a commenté Steven Slimovitch, avocat-conseil pour le B'nai Brith au Québec.

Daniel Lighter, avocat du Congrès juif canadien, s'est montré plus satisfait du résultat. «C'est une peine de 40 mois dans un pénitencier fédéral. C'est une sentence sérieuse et un message sérieux», a-t-il dit.