Déception et résignation chez les musulmans de Québec après la décision de la Cour suprême

«Moi aussi, en tant qu’individu, je veux tourner la page, confie Boufeldja Benabdallah. J’ai été assez blessé, j’ai assez pleuré … C’est le moment de dire: c’est terminé.»
Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne «Moi aussi, en tant qu’individu, je veux tourner la page, confie Boufeldja Benabdallah. J’ai été assez blessé, j’ai assez pleuré … C’est le moment de dire: c’est terminé.»

C’est la fin amère d’une douloureuse saga judiciaire pour les musulmans de Québec. Déçue mais résignée, la communauté préfère désormais tourner cette page pénible de son passé pour mieux cultiver son avenir.

La Cour suprême du Canada a tranché : le tireur qui a tué six fidèles et laissé 17 orphelins dans son sillage aura le droit d’aspirer à sa liberté à compter de 2042. Alexandre Bissonnette aura alors purgé 25 années de prison et, à 52 ans, aura passé presque la moitié de sa vie derrière les barreaux.

Le cofondateur du Centre culturel islamique de Québec, Boufeldja Benabdallah, espérait un autre dénouement, une fin qui allait à tout le moins éviter aux familles éplorées toute possibilité de rencontrer au hasard, dans deux décennies, le bourreau de leur père, de leur mari ou de leur frère. Le plus haut tribunal du pays a plutôt décidé que toute personne, peu importe l’atrocité de son crime, a le droit d’espérer une rédemption.

« Nous acceptons parce que nous n’avons pas d’autres recours, a indiqué vendredi M. Benabdallah. S’il nous reste un recours, c’est celui de tourner la page. »

Le chapitre qui se conclut laisse un arrière-goût doux-amer aux membres de la petite communauté. Depuis le 29 janvier 2017, leur histoire s’écrit avec une encre étrange — le sang des victimes, le fiel d’une meute xénophobe qui se déchaîne à chacune de leurs apparitions publiques, les larmes qu’une multitude de Québécois ont mêlées aux leurs.

Cette compassion a d’ailleurs mis « du baume sur la blessure », indique M. Benabdallah. Mais en même temps, ces cinq dernières années ont aussi vu surgir un déferlement de commentaires insensibles, voire hostiles, à l’endroit des musulmans à certains micros et sur les réseaux sociaux.

« Il y a encore des personnes qui nous envoient des messages haineux », soupire le président du Centre culturel islamique de Québec, Mohamed Labidi, qui a lui-même perdu son véhicule dans un incendie survenu dans les mois qui ont suivi l’attentat. « [Mais] nous sentons vraiment qu’il y a un changement, un changement vers le positif. Et ça, c’est capital. Pour nous, mais aussi pour les familles des victimes. »

Les familles ont le sentiment que la mort des disparus irrigue maintenant une société plus harmonieuse et plus soucieuse de son prochain, croit M. Labidi. « Leur sang n’est pas allé nulle part, mais à une cause qui va améliorer la condition générale de la société. »

La communauté musulmane a aussi appris à connaître les Québécois, poursuit M. Benabdallah. « Si ce n’était pas de la compassion des gens, ç’aurait été terrible, nous aurions senti une solitude insupportable. Tout au long de ces cinq années, les gens se sont rapprochés de nous, et nous aussi, nous avons fait l’effort d’aller vers eux », a souligné l’homme, devenu dans la tragédie un des visages les plus connus des musulmans de la capitale.

Aspirer à la normalité

La conférence de presse convoquée vendredi par les représentants du Centre culturel islamique avait lieu dans la salle de prière de la grande mosquée, à l’endroit même où le tireur a fait irruption il y a 1944 jours.

Depuis ce soir de janvier, les lieux ont changé : la mosquée accueille ses fidèles dans un écrin entièrement rénové, plus lumineux et imposant qu’avant. Vendredi, quelques hommes agenouillés communiaient en silence. La quiétude des lieux laissait présager une communauté désormais en paix avec la violence qui a meurtri son passé récent.

À l’extérieur, pourtant, caméras, verrous et système d’alarme fortifient désormais l’édifice. Deux policiers patrouillaient même dans l’enceinte de la mosquée, à la demande des organisateurs de la conférence de presse. Depuis cinq ans, chaque soubresaut qui survient dans le procès d’Alexandre Bissonnette ravive les craintes de représailles.

« Moi aussi, en tant qu’individu, je veux tourner la page, confie Boufeldja Benabdallah. J’ai été assez blessé, j’ai assez pleuré… C’est le moment de dire : “C’est terminé.” »

Nous acceptons parce que nous n’avons pas d’autres recours. S’il nous reste un recours, c’est celui de tourner la page.



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