Mort de Pierre Coriolan: des méthodes policières «dépassées»

Pierre Coriolan est mort lors d’une intervention policière en 2017.
GoFundMe Pierre Coriolan est mort lors d’une intervention policière en 2017.

Pierre Coriolan, un Montréalais noir de 58 ans qui souffrait de troubles mentaux, est mort en 2017 lors d’une intervention policière faite selon des méthodes « dépassées et aucunement mises à jour », estime le coroner dans son rapport livré mercredi. Il recommande pour les policiers des formations annuelles obligatoires portant sur les interventions auprès de personnes en crise ou aux prises avec des problèmes de santé mentale.

« On le doit à M. Coriolan », a écrit le coroner Luc Malouin dans son rapport, déposé après la tenue d’une enquête publique en 2020. Car selon lui, « ce décès a mis en lumière les conséquences d’un manque de formation des policiers ».

Avec ses 16 recommandations, le coroner Malouin prône de multiples changements à ce chapitre, pour le bien de tous les citoyens, car personne n’est à l’abri d’un événement venant affecter son état mental, souligne-t-il. « C’est une réalité sociétale de plus en plus évidente. »

D’autant plus que ce problème n’est pas nouveau : M. Malouin cite d’autres rapports de coroner rédigés après que des personnes en crise eurent été abattues, notamment Alain Magloire, parmi des dizaines d’autres ces deux dernières décennies, comme l’a recensé Le Devoir dans une enquête en plusieurs volets publiée en novembre dernier.

Cette enquête tire ce constat : 70 % des personnes abattues par les policiers au Québec depuis 20 ans étaient aux prises avec un problème de santé mentale connu. Tout récemment, l’été dernier, Jean René Junior Olivier a été abattu à Repentigny après que sa mère a appelé les services d’urgence, car elle craignait qu’il ne se blesse.

Retour sur l’intervention

Le décès de Pierre Coriolan remonte au 27 juin 2017. Ce soir-là, deux appels d’urgence sont effectués pour un homme en détresse, a-t-il été communiqué à la centrale : il souffre de problèmes mentaux, est en train de tout détruire dans son logement et pourrait être armé d’un bâton ou d’un couteau.

En tout, six agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) se rendront chez M. Coriolan. Après avoir entendu des cris et du vacarme en montant l’escalier menant au logement, ils le trouvent assis devant son téléviseur, immobile, « semblant être dans son monde » en marmonnant des mots incompréhensibles. Il tient fermement dans ses mains ce qui semble être deux couteaux, résume le coroner.

Immédiatement et en même temps, deux agents crient « Police ! » et « lâche tes armes ». M. Coriolan se lève et se met à marcher lentement en direction des policiers, un couteau dans une main et un tournevis dans l’autre. Une arme à impulsion électrique et des balles en caoutchouc ont été utilisées pour tenter de maîtriser l’homme, en vain.

« Les policiers craignent alors pour leur vie », rapporte le coroner, et deux d’entre eux ouvrent le feu. Trois balles l’atteignent, et une s’avérera fatale.

« Cette intervention n’était pas optimale »

Après avoir entendu des experts lors de l’enquête, le coroner en retient ceci : « cette intervention n’était pas optimale », mais « pas non plus entièrement mauvaise », vu que les policiers ont commencé par utiliser deux armes non létales avant d’ouvrir le feu, a-t-il détaillé en entrevue.

L’opération aurait eu avantage à se faire plus lentement — elle n’a duré que cinq minutes —, explique-t-il dans son rapport de 33 pages, notamment car la vue d’officiers en uniforme peut provoquer une intensification de la crise chez les personnes en détresse.

Les policiers auraient aussi « dû basculer en mode défensif », c’est-à-dire conclure qu’il n’y avait plus urgence d’agir, quand ils ont constaté que M. Coriolan était assis chez lui, seul.  « Manifestement, il n’y a plus aucun danger pour personne, et il faut donc trouver un dénouement paisible à la situation. »

Mais en criant en direction de M. Coriolan, les policiers ont « provoqué une réaction en chaîne ».

« Cette intervention ne répond pas à ce à quoi on s’attend des policiers formés au cours des dernières années », écrit le coroner. Sauf qu’ici, les six policiers en cause n’avaient pas reçu les plus récentes formations en intervention auprès des personnes en crise et ont donc agi avec des « méthodes dépassées et aucunement à jour avec les connaissances actuelles ».

Les cours plus récents conseillent plutôt aux policiers d’agir avec douceur, de ne pas hausser le ton et de tenter d’établir un contact. Le résultat aurait peut-être été le même, note le coroner, mais au moins, « les policiers auraient pris toutes les mesures possibles pour éviter un drame ».

Pas de blâme pour les agents

 

Il n’a toutefois pas blâmé les six policiers de ne pas avoir appliqué des méthodes qu’on ne leur a jamais enseignées. Par contre, qu’ils n’aient pas eu cette formation est « problématique et inacceptable ». Surtout pour des policiers rattachés au poste 21, en plein centre-ville de Montréal, là où se trouvent beaucoup de personnes en situation d’itinérance, qui ont des problèmes de consommation ou de santé mentale.

Bref, il faut mieux former les policiers, dit le coroner en recommandant de modifier la Loi sur la police pour inclure l’obligation pour chaque policier d’avoir des formations annuelles — et obligatoires —, dont une portant spécifiquement sur la désescalade des situations de crise.

Lors de ses commentaires transmis au coroner, la Ville de Montréal avait souligné que si les policiers suivaient encore plus de cours que maintenant, cela aurait un effet direct sur la capacité opérationnelle du SPVM.

 

Il est temps d’innover, a lancé le coroner Malouin en entrevue. Au lieu d’offrir des formations en vase clos — une pour les armes à feu et une autre pour la désescalade, par exemple —, les corps de police doivent intégrer plusieurs compétences à la fois, ce qui évitera d’alourdir le calendrier de cours.

Et de toute façon, celui sur l’intervention auprès des personnes en crise devrait être une priorité, juge-t-il. Les chiffres le justifient : juste à Montréal, les policiers reçoivent environ 1000 appels par semaine pour de tels cas.

La Fraternité des policiers de Montréal appuie les recommandations du coroner, particulièrement quant à l’ajout dans la Loi de l’obligation de formation continue et d’un nombre d’heures minimal associé. « Être policier à Montréal devient toujours plus complexe, et mettre l’accent sur la formation est incontournable », juge son président, Yves Francœur.

Quant au SPVM, il promet d’étudier toutes les recommandations qui le concernent avec « ouverture ». Il souligne que dans la grande majorité des cas, les techniques de désescalade permettent à ses policiers de désamorcer les situations de crise et d’intervenir sans avoir recours à la force. Il ajoute que des agents spécialisés en situation de crise soutiennent les policiers en action.

Est-ce suffisant ?

La famille de M. Coriolan s’est déclarée satisfaite du rapport du coroner.

Leur avocate — ils poursuivent en dommages la Ville de Montréal — se demande toutefois si les changements suggérés par le coroner seront réellement apportés sur le terrain. Car personne n’a l’obligation légale de donner suite à ses recommandations, souligne Me Virginie Dufresne-Lemire, ajoutant que le problème est loin d’être nouveau. Cela fait déjà de nombreuses années que « les intervenants en santé mentale répètent que ce n’est pas comme ça qu’il faut intervenir avec des personnes en crise ».

La Ligue des droits et libertés doute qu’une formation en désescalade puisse prévenir d’autres décès lors d’opérations policières.  « Il est urgent, comme société, que l’on remette en question le fait que des policiers en uniforme et armés interviennent auprès de personnes ayant des problèmes de santé mentale », a exprimé sa porte-parole, Lynda Khelil.

À (re)voir:

Débrouillage | Comment des policiers en arrivent-ils à tirer sur des personnes en crise?