Le survivant

Philippe Maurice a tué un policier. Condamné à mort, sa peine a été commuée en emprisonnement à vie. Redevenu un homme libre il y a quatre ans, l’historien fait campagne contre le châtiment suprême.
Photo: Pascal Ratthé Philippe Maurice a tué un policier. Condamné à mort, sa peine a été commuée en emprisonnement à vie. Redevenu un homme libre il y a quatre ans, l’historien fait campagne contre le châtiment suprême.

Jugé «irrécupérable» pour le meurtre d'un policier, Philippe Maurice a échappé à la guillotine par la grâce de l'élection présidentielle de 1981 en France. Devenu spécialiste de l'histoire médiévale pendant son séjour en prison, il milite aujourd'hui pour l'abolition de la peine de mort, libéré... et libre d'assumer son passé.

Il a troqué son statut d'irrécupérable, assassin d'à peine 20 ans, pour celui de récupéré, docteur en histoire médiévale et chercheur au CNRS de Paris. Au moment où sa condamnation à mort avait été commuée en peine de prison à vie, Robert Badinter, ancien ministre de la Justice, avait dit de lui qu'il incarnerait l'abolition à jamais. Mais Philippe Maurice réfute ce statut de symbole. Il a refait sa vie grâce au travail et à l'amour d'une femme. Il s'est repris à rêver, caressant par exemple l'idée de fonder une famille. Il vit, tout simplement.

Son passé? Il n'est ni oublié, le souvenir d'avoir volé une vie ne s'effaçant jamais, ni envahissant, Philippe Maurice refusant de se laisser dominer par une honte écrasante. Un homme qui a écrit quatre pages de fiction ne peut prétendre au titre d'écrivain, juge-t-il. Aussi refuse-t-il l'épithète de tueur parce qu'il n'a sombré dans la violence meurtrière qu'un désastreux instant dans sa vie. «Un tueur, en quelque sorte, c'est une profession, c'est une manière de vivre. Cela n'a été ni ma profession, ni une manière de vivre, mais un moment très ponctuel dans ma vie», dit-il en entrevue.

Philippe Maurice n'a pas l'intention de demander pardon à la famille de sa victime. Primo parce qu'une telle démarche ne ramènera pas le défunt à la vie. Secundo parce qu'elle reviendrait à demander aux survivants de l'alléger d'une partie du fardeau qu'il s'est lui-même imposé par ses actions. «Ma vie d'aujourd'hui n'efface pas le passé, je ne cherche même pas à le faire. La nature d'un homme, c'est de ne jamais renier son passé, de ne jamais l'abandonner, de ne jamais chercher à l'oublier totalement», dit-il avec la conviction d'être «le fruit de tout ce qu'il a été».

De la haine à la liberté

En 1979, Philippe Maurice a déjà goûté aux brutalités et aux fouilles à nu en prison, où il a brièvement séjourné pour avoir aidé son frère à s'évader. Plutôt mourir que d'y retourner, promet-il à son meilleur ami, Serge. Les deux comparses braquent une banque, puis une autre. Ils sont en cavale. Lors d'un vol de voiture qui tourne mal, Serge tue un vigile et Philippe en blesse un autre. Les voilà devenus des cibles mouvantes... vite rattrapées par les policiers qui s'écrient: «Tirez, tirez, les gars! Ils sont armés!» Serge ne se relèvera pas. Ébloui par les phares d'une voiture, Philippe voit une silhouette en uniforme. «J'ouvris le feu et je tuai, sans le vouloir, par peur, pour la seule fois de ma vie», écrit-il dans son livre, intitulé De la haine à la vie (Gallimard).

Quand sa condamnation à mort est commuée en peine de prison à vie, au printemps 1981, l'Union soviétique semble en bonne santé et Ronald Reagan amorce à peine sa présidence. Quand il en ressort en 2000, 23 ans plus tard, des tas de choses ont changé. D'autres pas. Des jeunes issus de la banlieue, tout comme lui, cultivent la haine et l'indifférence envers la vie, leur propre vie. Et les inégalités économiques et sociales servent toujours de terreau fertile à cette haine d'abord tournée vers soi-même et ensuite vers les autres.

Depuis sa sortie de prison, Philippe Maurice donne des conférences pour que «mon expérience puisse éviter que certains jeunes se cassent la figure». Il milite aussi pour l'abolition du châtiment sans lendemain, ce qui l'amène à Montréal pour le deuxième congrès mondial contre la peine de mort, de mercredi à samedi. Il convie d'ailleurs les Montréalais à une marche de solidarité le samedi 9 octobre à 12h30 au départ de la Place des Arts. «La peine de mort est un crime, elle n'est pas dissuasive. Il n'y a aucune bonne raison de tuer un homme, quel qu'il soit», estime-t-il.

En prison, Philippe Maurice a carburé à la haine pendant de nombreuses années avant d'y renoncer, tout simplement. Le fait de projeter sa rage sur cet ennemi qu'est le gardien de prison lui permettait de tuer le temps, mais ça le dévorait aussi de l'intérieur, «comme un ulcère». Trouvant refuge dans l'étude, il s'est évadé au Moyen Âge.

Mené à Tours sous forte escorte en 1995, il a défendu sa thèse sur «la famille en Guévaudan au XVe siècle d'après les notaires de la Lozère» avec un tel brio qu'il a reçu une mention «très honorable» du jury. Puis, retour derrière les barreaux. Ses demandes de remise en liberté conditionnelle ont été rejetées. Par deux fois. Le désespoir l'a plaqué au sol, et il n'a plus osé réclamer son bien le plus précieux, sa liberté.

En 1999, 150 universitaires ont signé une pétition pour obtenir son élargissement. Le tueur était devenu un historien respecté qui serait plus utile à la société en liberté qu'en détention. Voilà maintenant quatre ans que Philippe Maurice s'efforce de le prouver. Non pas pour la valeur de symbole, simplement pour lui-même.
1 commentaire
  • André Savary - Abonné 2 octobre 2004 08 h 30

    réadaptation.

    Le système a puni le criminel. La peine câpitale n'aurait servi qu'a assouvir un désir de vengance. Il a pris une vie... Mais la sienne en échange n'aurait servi personne. Sa nouvelle vie, avec l'expérience de la prison, ce avec quoi il vivra... Justice à été rendu et bravo pour m. Maurice.