Sabrine Djermane et El Mahdi Jamali, d’accusés à consultants

Sabrine Djermane et El Mahdi Jamali ont été acquittés des accusations de terrorisme qui pesaient contre eux le 19 décembre dernier.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sabrine Djermane et El Mahdi Jamali ont été acquittés des accusations de terrorisme qui pesaient contre eux le 19 décembre dernier.

Les deux anciens étudiants du collège de Maisonneuve acquittés de terrorisme sont devenus cette semaine consultants au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV). Une collaboration qui pourrait permettre de lever le voile sur les motifs ayant conduit ce couple à se radicaliser, mais surtout de s’assurer de sa « réinsertion » dans la société.

« Ce qui me surprend, c’est qu’il y a des gens au Québec qui se sont réveillés cette semaine et qui se sont rendu compte que le Centre avait aussi pour mission de travailler avec des personnes radicalisées », lance Herman Deparice-Okomba, directeur du CPRMV, qui vient de recruter le couple.

Durant les trois prochains mois, Sabrine Djermane et El Mahdi Jamali travailleront notamment à un guide pour aider à repérer les signes avant-coureurs de l’extrémisme.

L’objectif est de documenter le processus d’endoctrinement et de radicalisation au Québec pour ensuite développer des stratégies de prévention.

« On a en face de nous des jeunes qui ont un vécu que vous et moi n’avons pas », souligne le directeur.

D’ailleurs, le Centre travaillait déjà avec eux avant le verdict de décembre. « Ce n’est pas d’hier qu’on les a contactés. Ça fait longtemps qu’on les suit. On avait prévu un plan de réinsertion pour les deux scénarios, qu’ils soient libérés ou condamnés », indique-t-il.

Depuis sa création en 2015, l’organisme financé par la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec accompagne plusieurs jeunes radicalisés — ou en voie de l’être — et leurs proches pour les sortir des milieux radicaux et les aider à évoluer dans un environnement sain.

Chacun touchera une rémunération hebdomadaire de 294 $, un salaire « symbolique », assure Herman Deparice-Okomba, puisque les deux jeunes étaient prêts à le faire bénévolement.

« Il y a trois ans, on se rappellera, [le comportement] d’autres jeunes du collège de Maisonneuve [inquiétait]. Il y a toujours des enquêtes en cours. Si le Centre n’avait pas été là, les jeunes seraient où aujourd’hui ? Dans la nature ? » demande M. Deparice-Okomba.

Après plus de deux ans et demi de détention et trois mois de procès, le couple a été acquitté de toutes les accusations de terrorisme qui pesaient contre lui. El Mahdi Jamali a cependant été reconnu coupable d’un chef réduit de possession d’une substance explosive sans excuse légitime. Pour le moment, la Couronne a porté en appel seulement l’acquittement de Mme Djermane sur ce chef.

Aveux ?

Mais en s’associant au Centre, le couple n’est-il pas en train de reconnaître ce qui lui était reproché ?

« S’associer au Centre ne signifie pas que quelqu’un fait un aveu de culpabilité. Il faut comprendre une chose : on peut être radical sans être violent », précise M. Deparice-Okomba.

Stéphane Leman-Langlois, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la surveillance et la construction sociale du risque, rappelle qu’une personne peut être engagée dans plusieurs démarches radicales sans pour autant commettre un crime.

« Sur le plan criminel, la cour a statué qu’il n’y a pas eu de crime. Par contre, pour les observateurs, c’est clair que ces deux jeunes étaient de vrais radicaux », dit M. Leman-Langlois.

Durant le procès, la poursuite a mis en preuve des dizaines de chants et de photos faisant l’éloge du djihad, retrouvés dans les appareils saisis par les policiers à la suite de l’arrestation du couple, en avril 2015. « On a des jeunes qui ont été exposés à des contenus, publics d’ailleurs, et qu’on a pu voir dans les médias », soutient M. Deparice-Okomba.

Lors d’une perquisition dans le condo du couple, des enquêteurs avaient aussi mis la main sur une recette de fabrication de bombe écrite par M. Jamali.

« Une copie mot à mot » de celle publiée par le groupe al-Qaïda, avait précisé la procureure de la Couronne, Me Lyne Décarie.

Dans la résidence des parents de M. Jamali, qui avait également été fouillée, les policiers avaient trouvé un sac à dos appartenant au jeune homme qui contenait les ingrédients nécessaires à la fabrication d’une bombe.

« C’est vraiment une démarche pour saisir l’ampleur du phénomène, les méthodes, les accroches. Mais en même temps, [il s’agit] de les aider à développer un antidote auprès des jeunes qui peuvent être vulnérables ou qui peuvent succomber à des discours qui peuvent être polarisants et mener à des extrêmes », ajoute-t-il.

« L’expertise » d’anciens radicaux constitue une « véritable mine d’or » pour un organisme comme le CPRMV, assure M. Leman-Langlois.

« Les études le montrent, les programmes de prévention qui sont efficaces, ce sont ceux qui ont été développés avec l’aide d’ex-radicaux. Ce n’est pas vrai que c’est en allant à la rencontre d’un imam ou d’un djihadiste qu’on réussira à faire de la prévention. Ce qu’on veut trouver, ce sont des gens qui ont été plongés à fond là-dedans pour comprendre leur cheminement », souligne l’enseignant en criminologie à l’Université Laval.

La collaboration de Mme Djermane et de M. Jamali comprend également un volet psychosocial. Le couple est suivi par un psychologue.

Cette collaboration est-elle aussi une façon de garder une trace des deux amoureux ? « Pas du tout. Nous ne sommes pas une entité policière. Nous sommes un organisme indépendant et nous n’avons pas un rôle de surveillance », assure M. Deparice-Okomba.

Rappelons que le couple est toujours visé par une dénonciation de la Couronne, qui veut obtenir une ordonnance — communément appelée « un 810 » — pour s’assurer de sa bonne conduite, puisqu’elle dit craindre qu’il commette une infraction de terrorisme.

« Il ne faut pas confondre cette démarche avec celle d’un procès », précise le criminaliste Walid Hijazi.

« Ce type d’ordonnance est un outil préventif, parce qu’on a des motifs raisonnables de craindre qu’une infraction de nature terroriste puisse être commise. Il faut alors convaincre un tribunal qu’il y a une probabilité en ce sens-là, qu’il y a de la preuve qui peut justifier cette crainte », explique M. Hijazi.

Si le juge reconnaît les risques, les deux jeunes devront respecter certaines conditions pendant une année.

En attendant la décision du juge, des conditions leur ont été imposées. Il est interdit à tous les deux de quitter la province, de posséder un passeport, de consulter tout matériel faisant la promotion du terrorisme, de se rendre au Centre communautaire islamique de l’est de Montréal (la mosquée du prédicateur Adil Charkaoui) et d’utiliser les réseaux sociaux.

Les deux jeunes adultes devront par ailleurs résider chez leurs parents respectifs et se présenter tous les jeudis aux bureaux montréalais de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

6 commentaires
  • Jean Gadbois - Inscrit 27 janvier 2018 12 h 28

    Quelle naïveté dans ce dossier...

    Incroyable les contradictions d'une société d'acceuil face à un fléau, un désastre public mondialisé. Là le traitement de cette cause me dépasse complètement, désolé je n'y comprend plus rien. Expliquez-moi quelqu'un.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 27 janvier 2018 13 h 55

      Justement il vaut mieux faire face a ce fléau,ce désastre que de les mettre en tole encore pour x années et de connaitre ce qui a pu les inciter a se radicaliser ainsi .S'ila trompent notre société ,alors ...

    • Jean Gadbois - Inscrit 27 janvier 2018 15 h 59

      Oui, je suis d'accord mais ils l'ont déjà trompé notre société et la justice considère encore Jamali très à risque ... et on lui donne 300$ par semaine!!!!!!!!

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 28 janvier 2018 11 h 30

      N’oublions pas que La taqîya peut être définie comme« la « dissimulation des opinions religieuses » légalement autorisée pour les musulmans en cas de contrainte ou de grave danger.

  • Marc Therrien - Abonné 27 janvier 2018 16 h 45

    Chosir son rang pour se ranger socialement (ou non)


    «S’associer au Centre ne signifie pas que quelqu’un fait un aveu de culpabilité. Il faut comprendre une chose : on peut être radical sans être violent », précise M. Deparice-Okomba.

    Il est effectivement important de se redire qu’ils ne sont pas encore des criminels puisqu’ils n’ont pas été accusés. Ça me semble une stratégie intelligente de garder ces personnes «suspectes» près de soi dans la société pour mieux vérifier si elles peuvent encore y participer positivement et contribuer à l’atteinte de ces objectifs. Pour le reste, bien sûr que l’on peut être radical sans être violent, il suffit de faire faire le sale travail par quelqu’un d’autre, comme un tueur à gages ou un mercenaire par exemple, mais ça c’est autre chose.

    Il n'est pas inhabituel d'impliquer des ex-criminels dans la réhabilitation sociale d'ex-prisonniers. Nous connaissons deux beaux succès québécois avec messieurs Michel Dunn et Daniel Benson des ex-détenus pour meurtre qui une fois réhabilités eux-mêmes, ont collaboré au soutien psychosocial et à la réhabilitation de détenus. J'imagine que le Centre de prévention de la radicalisation s'inspire de la même philosophie et des mêmes principes d'intervention.

    Je crois (et j'espère) qu’une société qui croit en la réhabilitation sociale des criminels est moins violente en général qu'une autre qui applique la peine de mort ou une justice immanente du type "oeil pour oeil, dent pour dent". Il y a sûrement des chercheurs qui ont réalisé des études sur ce sujet, mais je n'en n'ai pas lu.

    Marc Therrien

  • Serge Picard - Abonné 27 janvier 2018 17 h 25

    Combattre la radicalisation.

    "Stéphane Leman-Langlois, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la surveillance et la construction sociale du risque, rappelle qu’une personne peut être engagée dans plusieurs démarches radicales sans pour autant commettre un crime."

    Saviez-vous que le Canada est le 2e exportateur d'armements militaires au Moyen-Orient parce que cela est payant monsieur le titulaire de la chaire de recherche du Canada.
    Est-ce que cela peu avoir une influence dans la prise de décision et de la radicalisation des jeunes de la communauté musulmane canadienne?