Le plaidoyer de Richard Poulin pour démonter le patriarcat

L’auteur met en évidence le système qui sous-tend la «culture d’agression» envers les femmes, une expression utilisée ici dans un sens plus large que «culture du viol».
Photo: Renaud Philippe le Devoir L’auteur met en évidence le système qui sous-tend la «culture d’agression» envers les femmes, une expression utilisée ici dans un sens plus large que «culture du viol».

Le meurtre de Véronique Barbe n’était ni un drame conjugal ni un drame passionnel. Son conjoint Ugo Fredette a été formellement accusé de meurtre non prémédité lundi dernier. « C’est une violence masculine, il ne s’agit pas du tout de violences égales entre un homme et une femme dans un couple », statue sans détour Richard Poulin.

Le meurtre n’était donc pas « intime », et encore moins « familial », ces deux mots occultant les rapports sociaux de sexe. Pourquoi alors gommer le fait que la violence dans les couples est presque toujours subie par des femmes et perpétrée par des hommes ? La violence masculine doit être énoncée, pour être dénoncée.

« Nous avons été si bien socialisés, conditionnés, qu’on pense à un crime passionnel. Mais quand un homme tue sa femme, c’est l’inverse. C’est l’expression d’une jalousie pathologique liée au fait que sa femme lui appartenait. » Et que, par conséquent, le quitter était inacceptable, poursuit M. Poulin, patiemment.

Aussi patiemment qu’il déshabille le patriarcat de ce genre d’habits de camouflage dans son dernier livre. Une culture d’agression éclaire ces angles morts de la domination masculine. Il est le résultat de trois décennies de recherche du professeur émérite de sociologie à l’Université d’Ottawa et à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM.

Le sociologue retisse ainsi un fil d’Ariane entre la prostitution, la pornographie et les tueries. Celui de l’envie des hommes d’exercer un pouvoir sur les femmes, un désir d’ « appropriation patriarcale de l’autre » qui constitue un élément fondamental de cette dynamique.

Le fil conducteur tourne aussi autour de la femme-objet, ce faire-valoir soumis aux fantaisies des hommes, à qui s’adressent au premier chef — et de loin — les productions pornographiques actuelles. Mais pas seulement. Objectifier les femmes permet tantôt de les échanger comme des commodités « dans une économie vaginale industrialisée et mondialisée », au coin de la rue ou en ligne, tantôt de violenter, voire tuer, « une chose qui nous appartient ».

Tirer à boulets rouges sur tous les flancs du patriarcat n’est pas une mince entreprise. La grande force du professeur Poulin est cependant de mettre en évidence le système qui sous-tend la « culture d’agression » envers les femmes. Une expression utilisée ici dans un sens plus large que « culture du viol », idée discutée dans la foulée d’une vague de dénonciations d’agressions sexuelles l’automne dernier.

 Je ne sais pas pourquoi on dit que les femmes ont choisi librement et rationnellement la prostitution, alors qu’on ne dit jamais qu’une personne a choisi d’être un homme de ménage

 

Conditionnement collectif et zombies sexuels

Les femmes, construites socialement « en objets de désir, non en sujet de parole », écrit-il, à qui l’on demande par exemple si la prostitution est une activité comme une autre. « Je ne sais pas pourquoi on dit que les femmes ont choisi librement et rationnellement la prostitution, alors qu’on ne dit jamais qu’une personne a choisi d’être un homme de ménage. La majorité de la population n’a pas un travail gratifiant. Est-ce qu’on se demande si les autres personnes ont choisi leur travail, qu’il soit plate, harassant ou pénible ? » La question est tout simplement hors de propos.

C’est un commerce aujourd’hui normalisé dans plusieurs pays, où les statistiques de « clients-prostituteurs » explosent, signale Richard Poulin. « Ce qui importe aux yeux des prostituteurs, c’est que les femmes ne tiennent pas compte de leurs propres désirs, de leurs exigences et de leurs sentiments personnels. Dans les bordels, seul le prostituteur est libre. »

Quant à la pornographie, cette analyse systémique permet également d’élever le débat au-dessus de la grille « moral/immoral ». Il ne s’agit plus de juger si les millions de vidéos pornographiques consommées chaque jour sont obscènes ou offensent une pudeur commune hypothétique. Ce qui est indécent, selon M. Poulin, c’est plutôt de confondre la liberté d’expression, un argument avancé pour défendre la porno, avec la liberté de commerce. « La liberté d’expression, c’est par exemple pouvoir faire circuler des idées différentes de celles du pouvoir. La porno n’est pas un système d’idées, c’est un commerce ! »

Un commerce souvent vulgaire, la version fast-food de l’érotisme déchu, à une époque où l’on se targue pourtant de notre élégance en matière de goût sur Pinterest, de notre chic culinaire sur Instagram, de la distinction de notre hôtel de vacances sur Facebook.

L’intimité de l’écran en solitaire renvoie d’autre part des vidéos où le gang bang n’est plus classé hard et où le viol n’est pas un viol, « puisque la femme va jouir et va enfin découvrir c’est quoi, un vrai homme », illustre le professeur.

« La pornographie est devenue tellement banale que ceux qui réfléchissent sur ce sujet passent pour des puritains », déplore M. Poulin. Et pourtant, la porno comme la prostitution « enferment les sexualités dans des schémas patriarcaux plutôt que de les libérer. La libération sexuelle n’est pas la même chose que la libéralisation ».

La pression est énorme sur ceux qui remettent en question l’omnipotence des industries du sexe, souligne-t-il. Ce qui l’empêche d’ailleurs de croire à une nouvelle fronde féministe contre la pornographie, lui qui a commencé à s’y intéresser après une mobilisation contre la télévision payante au début des années 1980, qui signifiait l’accès à la pornographie, rappelle-t-il.

Sorte de recensement de ses études féministes sur trois sujets principaux, le livre constitue par ailleurs un retour pour le professeur Poulin, qui a dû plusieurs fois mettre de côté ces thèmes au cours de sa carrière. « Je suis devenu fou », confie-t-il.

Jusqu’à ce qu’une journaliste espagnole se fasse insistante : « Pourquoi les hommes paient-ils pour du sexe ? » Et jusqu’à ce que les nouvelles parlent à nouveau d’un « drame conjugal ».

« Il y a quelque chose dans la masculinité qui permet ça. » « Quelque chose » qui prend racine, à son avis, dans la dissociation par beaucoup d’hommes du sexe et de l’affectivité.

Fallait-il un homme pour le dire ?

Son style universitaire ayant le mérite d’être précis, Richard Poulin n’hésite jamais à appeler un chat un chat, ou un homme qui paie pour du sexe un « prostituteur » et la culture d’agression une violence résolument masculine. À grand renfort de statistiques, et bien que certaines études citées ne soient pas les plus récentes, le sociologue fournit des armes intellectuelles en invitant à continuer de briser le silence.

Une culture d’agression

Richard Poulin, M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac, 2017, 260 pages

15 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 30 septembre 2017 05 h 38

    une histoire dont nous en ignorons l'état de faits

    voici la premiere histoire de la domination terreste celle de la force physique et de la ruse, le reste n'a toujours servi que d'en camoufler cet état de faits

  • Jean Lapointe - Abonné 30 septembre 2017 07 h 50

    Ce travail me laisse très perplexe.

    «Le sociologue retisse ainsi un fil d’Ariane entre la prostitution, la pornographie et les tueries. Celui de l’envie des hommes d’exercer un pouvoir sur les femmes, un désir d’ « appropriation patriarcale de l’autre » qui constitue un élément fondamental de cette dynamique.» (Sarah R Champagne)

    Ce qui me déçoit et me laisse perplexe dans cette façon de voir les choses c'est l'absence complète de pespective historique.

    Si les hommes sont plus ou moins ce qu'on dit qu'ils sont et si les femmes sont aussi plus ou moins ce qu'on dit ce qu'elles sont, est-ce ne serait pas pour beaucoup à cause de ce qu'ils et elles ont dû vivre depuis qu'ils existent et qu'elles existent.

    L'instinct de survie a fait que les humains ont dû faire ce qu'ils ont pu faire pour y arriver à survivre. Avec le temps et les changements des conditions de vie des progrès, à nos yeux, ont été réalisés, heureusement, mais ce n'est pas fini et c'est pour cela que l'éducation en particulier est si importante.

    La méthode Poulin semble ignorer totalement cette façon de voir les choses. C'est comme si, d'après ce qu'on en dit, il cherchait à tout prix à rendre les hommes totalement responsables de ce qu' ils sont. Les hommes seraient de gros méchants.

    Ce travail de ce monsieur Poulin me laisse très perplexe. Ça m'apparaît beaucoup plus comme un procès que comme une recherche destinée à mieux comprendre certains phénomènes.

    • Lise Bélanger - Abonnée 1 octobre 2017 07 h 59

      Malheureusement , il y a bien un procès à faire sur la violence masculine et ce partout sur la terre.

      Il faut évoluer et un procès est utile pour prendre conscience.

      On comprend le pourquoi de la violence déjà et c'est même exliqué dans le texte. L'homme domine la femme, se l'approprie.

      Aussi, il y a des hommes, j'oserais dire en Occident, qui sont évolués dans leur rapport avec les femmes, mais la société ne les encourage pas.

      Mais les sociétés encouragent la dominance masculine ne serait-ce qu'en payant moins une femme pour un travail équivalent et j'en passe....Ça aussi c'est une sorte de violence, appauvrir les femmes, les laisser dans un état inférieur à celui de l'homme.

      Il y a un problème entre les sexes de dominance/dominé et nous le perpétuons tous, hommes et femmes.

      Mais pour la femme c'est plus difficile car n'étant pas dans la partie dominante de la société, ses besoins ne sont jamais vraiment pris en considération. Ce qu'elle dit, ne vaut jamais autant que si c'était un homme qui le disait. Ça prend du temps pour que ce qu'une femme dit soit considéré. etc...

      La violence est-elle intrinsèque au mâle? Je ne crois pas. Plutôt une question d'éducation sociale ou de permissivité sociale. Mais une chose est certaine, il faut que cesse cette violence envers la femme et qu'on apprenne à considérer la femme comme une humaine de même valeur que l'homme. Ce qui je l'espère, diminuerait l'agressivité de l'homme envers la femme.

      Et pour évoluer, en prendre conscience, ça prend un procès de la situation. Ce n'est pas une question de blâmer pour simplement blâmer mais pour prendre conscience. Et les hommes aussi bénéficieront de cette évolution.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 octobre 2017 12 h 34

      Je suis femme et je n'y vois aucune autre façon d'y voir et d'expliquer les choses. Merci à Richard Poulin de dire "qu'un chat est un chat"

      Vous retournez au monde des hommes des cavernes sans le dire expressément. Nous sommes dans le monde d'aujourd'hui M Lapointe.
      Vous me décevez beaucoup...Otez vos oeillères.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 1 octobre 2017 12 h 39

      Je trouve votre remarque un peu illustratrice de ce mode de responsabilisation/déresponsabilisation qui nous caractérise parfois : pour certaines choses (les bonnes), nous sommes pleinement responsables, pour d'autres (les moins bonnes) nous ne sommes pas pleinement responsables.
      Dans l'article, on parle de la responsabilité d'avoir choisi comme métier la prostitution, chose qui serait "fortement voulu", histoire de les responsabiliser pour les violences subies. Mais la responsabilité de choix peu socialement reconnues, ah ça non, on est des victimes ! Qui donc choisirait volontairement toutes ces jobs/occupations de marde ? Ou simplement le consommateur des femmes, il est moins responsables qu'elles ? Pas de prostitution sans consomateur pourtant ...
      Cette oscillation montre davantage comment notre propre regard sur la responsabilité/déresponsabilité est socialement construit et étrangement éloquant.
      Maintenant, si ce discours vous choque, c'est donc que cela fonctionne : on n'aime pas se sentir responsable de ce qu'on préfèrait taire. Mais ce n'est pas en partie cela, la critique sociale pour en arriver au désir d'une meilleure société ?

  • Pierre Cloutier - Abonné 30 septembre 2017 15 h 09

    La méthode Poulin

    @Jean Lapointe Richard Poulin ne fait pas le procès de l'homme de Cro-Magnon mais, oui, celui des hommes d'aujourd'hui qui ont des réflexes de l'homme de Cro-Magnon et qui ne font rien pour s'en prévenir.

    Oui, on peut avoir le goût de violer, de frapper, de crier lorsqu'on est un homme et qu'on est brusqué par une situation inattendue. Mais, en 2017, nous devons être en mesure de réfléchir rationnellement à ce que nous faisons.

    Si les hommes ne sont pas « totalement responsables » comme vous le dites alors qui l'est ?

    • Lise Bélanger - Abonnée 1 octobre 2017 08 h 00

      Vous me rassurez er je garde espoir en vous lisant.

  • Pierre Cloutier - Abonné 30 septembre 2017 17 h 25

    Le mâle est le plus fort...

    FÉMINISME
    On pourrait sans doute remonter plus loin mais disons, depuis la disparition des dinosaures, il y a 65 millions d'années et l'arrivée en masse des mammifères pour occuper la place restée vide, le mâle est plus fort et plus agressif que la femelle. C'est comme ça dans la nature et nous ne pouvons rien y faire sauf de volontairement, rationnellement et consciemment nous opposer à nos réflexes (instincts) primitifs.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 octobre 2017 12 h 44

      Tant que vous tiendrez ce discours...vous n'y verrez que dalle!
      S'agit d'en sortir ... de regarder et faire l'effort de lire ce que 30 ans de recherches pourraient nous et vous apporter.

      L'effort de lire...c'est le clef d'une bonne compréhension.

  • Marc Therrien - Abonné 30 septembre 2017 17 h 38

    Ni ange ni bête


    S'il dit: "Je ne sais pas pourquoi on dit que les femmes ont choisi librement et rationnellement la prostitution", veut-il dire que les hommes, eux, ont choisi librement et rationnellement l’instinct de possession et la jalousie qui conduisent à l’agression violente?

    J’imagine que comme sociologue, pour aborder ce problème, il avait le choix entre une voie militante et une voie plus dialogique. Il semble avoir choisi la voie militante qui se marche par la pensée dichotomique dominant-dominé traditionnelle qui sépare et oppose les intimés. Il s’intéresse principalement à savoir et nous dire «à qui la faute? » plutôt qu'aux solutions.

    En ce qui me concerne, face à ce genre de phénomène, les penseurs qui me stimulent davantage sont ceux qui cherchent plutôt à savoir « comment ça s’installe et comment ça fonctionne ». On emprunte alors avec eux la voie analytique systémique qui, elle, est fréquentée par la pensée dialogique qui essaie de démontrer comment une spirale interactionnelle, où chacune des deux parties participe à ce qui arrive de plein gré ou à corps défendant selon les situations et leur dynamique, contribue au maintien du problème. Ainsi, il semble pour l'auteur que le tango lascif, résultant de la rencontre des pulsions sexuelles mâle et femelle propulsée par la libido et pouvant dégénérer, ne se danse plus à deux.

    Une fois le patriarcat social démonté, faudra bien que quelqu’un nous enseigne un jour comment le matriarcat dans la vie domestique pourrait contribuer à mieux éduquer ces hommes pour qu’ils soient moins violents et nous dise aussi si les femmes peuvent y arriver seules, sans la coopération avec les hommes.

    Si la culture d’agression existe telle qu’il la décrit, c’est que l’humain, qui demeure encore très perfectible, est loin d’avoir accompli son projet de s’affranchir de sa nature animale. C’est pourquoi, par prudence, vaut mieux retenir cette pensée de Blaise Pascal :«qui veut faire l’ange fait la bête».

    Marc Therrien

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 octobre 2017 12 h 53

      la nature animale...%?$&*/%?&
      Franchement il est temps de sortir.... du bois ou de la jungle ou de la caverne....et d'intégrer le monde réel.

      Pas surprenant que "le monde virtuel soit si violent" ou l'inverse que" la violence soit tant ancrée dans le monde virtuel"...

      Allez faites preuve de bonne foi ...

    • Marc Therrien - Abonné 1 octobre 2017 20 h 39

      Je parle simplement de l’humain, qui est encore à faire, comme cet animal raisonnable selon Aristote qui se distingue des autres espèces par son aptitude à la pensée et au raisonnement qui bien malheureusement n’a pas été répartie également ni par la Nature (l’inné) ni par la Culture (l’acquis), ensuite.

      Le réel dont vous parlez est beaucoup plus collé aux lois naturelles immanentes que l’idéal transcendant que peut formuler la pensée. Parmi celles-ci qu’on essaie de civiliser il y a la lutte pour le territoire, la lutte pour la subsistance matérielle et la lutte pour la reproduction. Elles assurent la conservation. L’agression appartient à l’animal mû par ses instincts de conservation. La violence appartient à l’humain qui, doué pour la raison, est en théorie capable de maîtriser ses instincts et faire d’autres choix que l’agression. Chez l’homme comme chez l’animal, le taux de testostérone a une influence directe sur la tendance aux conduites de dominance et d’agression.

      Marc Therrien