Agressions sexuelles: aider les enfants à dénoncer

Il y a près de 20 ans, Alexandra Dumont voyait la bulle de son enfance voler en éclats, son innocence réduite en miettes. Un après-midi de ses 10 ans, elle découvrait sur les bancs d’école que ce filtre glauque qui voilait sa vie de fillette avait un nom. Agression sexuelle. C’était donc ça, le vilain fantôme qui pesait de tout son poids sur ses frêles épaules depuis l’âge de cinq ans.

Alors que débute le Mois de la prévention des agressions sexuelles, Alexandra Dumont s’inquiète de voir qu’encore les deux tiers des victimes d’agressions sexuelles sont des mineurs et que la plupart ne portent plainte qu’à l’âge adulte. La majorité des mineurs agressés sexuellement connaissent leur agresseur, mais attendent souvent des années avant de révéler le crime dont ils ont été victimes.

Le spectre de l’affaire Claude Jutra, et plus récemment, les allégations concernant Jacques Languirand, ne sont que la pointe d’un iceberg qui cache honteusement des milliers d’autres affaires demeurées secrètes, éventées trop tardivement, déplore-t-elle.

Après avoir traversé un parcours de combattante pour dévoiler sa condition à sa propre famille, et mener, à l’âge adulte, son agresseur devant les tribunaux, elle persiste à croire que les ressources pour aider les enfants et les adolescents à prendre conscience de leur situation, et à faire les gestes qui s’imposent, manquent cruellement.

« Si c’est difficile pour une personne adulte de passer à travers cela, imaginez ce que ça peut être pour un enfant. Les enfants sont des victimes faciles et très manipulables », explique Alexandra Dumont.

C’est pourquoi, 20 ans après son agression, Alexandra a fondé 1,2,3 Action !, un organisme sans but lucratif dont le but est d’aider les jeunes d’âge scolaire à reconnaître la nature d’une agression sexuelle, à dévoiler leur situation et à les accompagner dans le dédale des démarches à suivre quand surgit soudain le courage de dénoncer l’auteur de leur malheur. Car d’abord faut-il encore qu’un enfant puisse comprendre qu’il est victime d’agression, lance la fondatrice de 1, 2, 3 Action !

Le visage de l’agression

Pour Alexandra Dumont, l’agression, c’était la normalité. Cette pieuvre étouffante, c’était la relation vécue avec un oncle de plus de 20 ans son aîné depuis sa tendre enfance. « Ç’a été très long avant que je comprenne que ce que je vivais était négatif, car je n’ai aucun souvenir que cela ait été autrement. Donc, ça durait sûrement depuis l’âge de cinq ans. Je me sentais mal, mais je ne comprenais pas pourquoi », raconte-t-elle.

Il aura fallu que deux intervenants fassent un arrêt de 15 minutes dans sa classe en 4e année pour parler d’agressions sexuelles pour que tout s’éclaire. « Je venais de voir ce que je vivais et de comprendre que ça avait un nom. Ç’a ouvert une boîte de Pandore ! », dit-elle. Elle décide alors d’en parler à sa famille, mais les portes se sont refermées. À double tour. « À partir de ce moment, il y a beaucoup de peurs qui s’entrechoquent : celle de briser la famille, de perdre ses parents, d’être traitée de menteuse. » Trop, beaucoup trop pour une petite fille de 10 ans.

Alexandra atteindra l’âge de 21 ans avant de découvrir que d’autres membres de sa famille ont subi les mêmes affres, et de rassembler le courage nécessaire pour porter plainte contre son agresseur à la police. Ce dernier a été accusé de 26 chefs d’accusation en octobre 2009 pour des attouchements sexuels perpétrés entre 1979 et 2005 envers huit victimes âgées de 5 à 14 ans. Il a été condamné à une peine de prison de deux ans moins un jour.

À l’âge adulte, les séquelles s’incrustent. Perte d’estime de soi, isolement, anxiété, cauchemars, agressivité : « Des symptômes somatiques peuvent perdurer », dit-elle.

Briser le secret

D’où l’importance de multiplier les ressources pédagogiques et d’accompagnements auprès des jeunes qui vivent des situations d’agressions, estime Alexandra Dumont. Dans ce but, 1, 2, 3 Action! a mis sur pied Le secret de Charles, une pièce de théâtre interactive où les élèves amènent les personnages à faire les bons gestes pour sortir de l’impasse qui les tenaillent. « Ce n’est pas moralisateur, ni strictement pédagogique. Le but est de faire sauter le 4e mur pour que les jeunes réagissent à ce qui se passe sous leurs yeux. La plupart des enfants agressés ne sont même pas conscients qu’ils vivent une situation d’agression », dit-elle.

En plus de la pièce, 1, 2, 3 Action! appuie les enseignants qui pourraient avoir à recueillir les confidences d’enfants dans la foulée d’une représentation. « Qu’est-ce qu’un bon secret, un mauvais secret ? Il faut que les enfants et leurs profs puissent en discuter », ajoute Alexandra.

Depuis 2013, Le secret de Charlie a tourné dans cinq écoles de la région de la région métropolitaine et d’autres devraient être visitées sous peu grâce à un appui obtenu du Service de police de la Ville de Montréal. Certaines ont choisi d’emblée de présenter la pièce, pour aider des élèves qu’ils savaient déjà en situation d’agression. Dans une autre école, la prestation a permis d’éventer une situation de sévices perpétrée par l’entremise des réseaux sociaux.

« Mais on a encore du mal à entrer dans les écoles. Il y a peu de budgets pour cela et il y a des résistances, parce que c’est un sujet difficile. Pourtant, il est crucial d’outiller les jeunes très tôt », lance la fondatrice de 1, 2, 3 Action !

En cette ère d’hypersexualisation où l’on trouve de tout et souvent du pire sur les réseaux sociaux, « il est primordial de rétablir les cours de sexualité à l’école et de développer des programmes de prévention ciblant les jeunes, notamment pour qu’ils développent une vision saine de leur corps et de la sexualité », croit Alexandra Dumont. Et qu’un jour, le triste visage des statistiques finisse par changer.


Alexandra Dumont en cinq dates

1985 Naissance.

1995 Dénonciation des agressions sexuelles. Alexandra ne reçoit ni l’aide de sa famille ni celle des policiers pour entamer des démarches.

2006 À 21 ans, elle dépose une plainte contre son agresseur.

2008 L’agresseur d’Alexandra est arrêté, subit son procès et est reconnu coupable en 2009 de 26 chefs d’accusation contre huit victimes d’âge mineur.

2011 Création de l’organisme 1,2,3, Action! avec Marie-France Reboh, qui intervient auprès des jeunes pour prévenir l’abus et accompagner les jeunes victimes d’agressions sexuelles par l’entremise du théâtre.
8 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 mai 2016 07 h 49

    … secret !

    « Qu’est-ce qu’un bon secret, un mauvais secret ? Il faut que les enfants et leurs profs puissent en discuter » (Alexandra Dumont, fondatrice 1,2,3 Action !)

    Bien sûr que oui, il faut en parler et répandre ce genre de « secrets », dont certains apparaissent éternels ou dangereux à révéler, surtout s’ils proviennent d’un milieu fermé, voire sécurisé ou protégé par le système (ex. : l’Enfance de Duplessis-Léger) ou par la famille (familles dysfonctionnelles ou libérales) !

    De ce genre de situation, briser le mur du silence, ou ouvrir une boîte de pandore, constitue tout un exploit à réaliser, d’autant plus qu’il concerne l’enfance qui cherche à s’en sortir !

    Oui, il faut en parler et dénoncer tout autant le « bon » que le « mauvais » …

    … secret ! - 2 mai 2016 -

    • Johanne St-Amour - Abonnée 2 mai 2016 09 h 41

      Devrions-nous également sensibiliser les responsables de la justice: Alexandra Dumont mentionne que son oncle a écopé de deux ans moins un jour pour 26 chefs d'accusation d'agression perpétrés envers huit victimes âgées de 5 à 14 ans. Deux ans moins un jour!!! Je suis outrée!

  • René Lefèbvre - Inscrit 2 mai 2016 08 h 13

    Les peurs des enfants et l'apathie des adultes

    Après que les prêtres pédophiles de l'église catholique eurent multiplié au centuple partout dans le monde, les agressions et les viols sur des dizaines de milliers d'enfants, il était inévitable que le Québec fut aussi frappé de cettte folie furieuse.

    Aujourd'hui, les quelques adultes, qui dénoncent leurs agresseurs criminels alors qu'ils n'étaient qu'enfants, ne sont que la pointe de l'iceberg, je crois. Car les Québécois ont encore peur des religieux pervers et continuent de les vénérer et de leur pardonner leurs crimes odieux. ls continuent à mettre une chappe de plomb sur ces agressions afin de les garder secrètes et bien cachées et ainsi éviter que la population en parle publiquement.

  • Dominique Cousineau - Abonnée 2 mai 2016 08 h 24

    Deux ans moins un jour?...

    8 victimes, des décennies d'abus envers des enfants... :/ Ça y est, ma société me déprime. Mais bravo pour l'initiative et pour aider les victimes à dénoncer. Maintenant, il faudrait peut-être qu'on prenne la pleine mesure de la gravité de ces crimes et qu'on applique des peines en conséquence.

  • Hélène Paulette - Abonnée 2 mai 2016 10 h 36

    À ne pas oublier

    Un agresseur peut en cacher un autre....

  • René Lefèbvre - Inscrit 2 mai 2016 12 h 41

    Crimes et châtiments au Québec

    La police, la DPJ, les professeurs et les écoles ainsi que les parents doivent faire beaucoup plus pour protèger les petites victimes de prédateurs vicieux qui, par les menaces et la violence, enferment les enfants victimes d'agression dans une prison de silence et de solitude jusqu'à l'âge adulte et parfois jusqu'à la mort. Si nous voulons vraiment protéger nos enfants de leurs proches agresseurs, il est urgent d'ouvrir beaucoup plus de liens et de canaux de dénonciation pour les victimes effrayées et impuissantes.

    Il y a cinq ans, j'ai été moi-même agressé à l'âge adulte par une bande de petits voyous à la sortie du métro Jolicoeur, et aujourd'hui encore, j'en subi les conséquences psychologiques : cicatrice à l'oeil gauche, perte de sommeil, anxiété, déprime, peur, etc. Quoique moins violente, l'anxiété ne m'a plus quitté depuis.


    Aujourd'hui, les juges ne doivent plus hésiter à faire preuve d'audace et punir les coupables de viols avec obligation de payer à vie pour des soins particuliers aux victimes d'agressions sexuelles, qu'elles soient enfants ou adultes. Nous connaissons tous les effets dévastateurs à vie sur les enfants victimes de viols et d'agressions ; les peines pour les agresseurs doivent véritablement refléter les horreurs et les maux avec lesquels les victimes de viols devront vivre toute leur vie.