La prison à vie pour Guy Turcotte

L’ex-cardiologue Guy Turcotte a été déclaré coupable des meurtres non prémédités de ses enfants et condamné à la prison à vie, dimanche au palais de justice de Saint-Jérôme. Il était 12 h 05 et, à ce moment précis, son ex-conjointe Isabelle Gaston a senti qu’elle pouvait enfin « commencer son deuil ».

« Meurtre au deuxième degré », a annoncé à deux reprises — une fois pour chacun des enfants — le juré numéro 11, au terme de six jours de délibérations. Dans la salle, Guy Turcotte est resté impassible. Isabelle Gaston a poussé un « yes » étouffé ; un tout petit mot qui en révélait beaucoup sur son état d’esprit.

« Depuis qu’Olivier et Anne-Sophie sont morts, c’est comme un combat pour moi. Le [premier] verdict, ça ne m’avait pas permis de pouvoir me reposer et commencer mon deuil. Là, j’ai l’impression… Non, je suis convaincue qu’avec ce verdict-là, au moins, je vais pouvoir commencer mon deuil », a-t-elle affirmé à sa sortie de la salle d’audience.

Le 5 juillet 2011, au terme d’un premier procès hautement médiatisé, le père de ses enfants avait été reconnu non criminellement responsable pour cause de troubles mentaux. Isabelle Gaston a ensuite été de toutes les tribunes, où elle a livré à plusieurs reprises ses commentaires sur le système de justice.

Elle avait toujours le même aplomb, la même dignité, quand elle s’est adressée aux médias dimanche. « Je suis soulagée, mais je n’appelle pas ça une victoire. Il y a deux enfants qui sont morts », a-t-elle rappelé. « J’étais sous le choc », a-t-elle ajouté à propos du moment où elle a entendu la décision. « Mon coeur battait très rapidement, j’étais très reconnaissante envers les jurés, j’aurais aimé leur dire merci. »

Le procureur de la Couronne, René Verret, a signé une autre victoire juridique. En près de trente ans de carrière, l’avocat n’a jamais perdu une cause de meurtre. « Nous voulons remercier les membres du jury pour le travail extrêmement important qu’ils ont effectué », a-t-il déclaré. « Ces quatre femmes et sept hommes avaient un rôle très important à jouer dans ce procès. Ces verdicts ont été rendus après avoir effectué un travail rigoureux, exigeant et méthodique. »

Le verdict étant rendu, il revient au juge André Vincent de déterminer combien de temps Guy Turcotte devra passer derrière les barreaux avant d’être admissible à une libération conditionnelle. Les observations sur la peine, pendant lesquelles les deux parties tenteront de faire valoir des facteurs aggravants et atténuants, sont prévues le 18 décembre.

Chose certaine, l’ex-cardiologue passera au moins dix ans en prison, car le verdict de meurtre non prémédité prévoit qu’il ne puisse demander de libération conditionnelle avant. L’homme de 43 ans a d’ailleurs pris le chemin de la prison dès le prononcé de la sentence, étant donné la gravité du verdict. La défense dispose de 30 jours pour se pourvoir en appel.

Un verdict différent

Guy Turcotte était accusé du meurtre prémédité de ses enfants de trois et cinq ans, Anne-Sophie et Olivier. Il a plaidé non coupable, mais a reconnu les avoir poignardés à mort à 46 reprises, le 20 février 2009, dans la maison qu’il louait à Piedmont, dans les Laurentides.

La Couronne en a appelé du premier verdict de non-responsabilité criminelle, plaidant que des directives fautives avaient été données au jury. La Cour d’appel lui a donné raison et a ordonné la tenue d’un deuxième procès, qui s’est ouvert le 15 septembre.

En raison de la défense qui a été présentée, une bonne partie du procès a tourné autour de l’état mental de l’ancien médecin, le soir du drame.

« La première fois, l’intoxication, la crise suicidaire et le trouble d’adaptation ont été considérés comme un tout », a rappelé l’avocat criminaliste Walid Hijazi, en entrevue au Devoir. « Maintenant [en vertu de l’arrêt Bouchard-Lebrun rendu par la Cour suprême en 2013], c’est uniquement le trouble mental qui peut mettre en branle l’article 16 du Code criminel. »

Cet article est au coeur de l’affaire Turcotte, car il prévoit que la responsabilité criminelle d’une personne ne soit pas engagée si cette personne est atteinte de troubles mentaux qui la rendent incapable de juger ses gestes. Or un état de folie créée par une intoxication volontaire, en buvant du lave-glace dans ce cas précis, « ce n’est pas une défense », a résumé Me Hijazi.

Le rôle des médias

De l’avis de l’avocat criminaliste Jean-Claude Hébert, l’intense couverture médiatique de l’affaire Turcotte a influé sur la décision du jury. La poursuite avait une nouvelle équipe, certes, mais « l’énorme battage médiatique qui a eu lieu n’était certainement pas favorable à M. Turcotte », a-t-il expliqué. « Il y avait beaucoup de sentiments négatifs envers lui. Il se présentait donc en Cour avec un handicap. Et n’oublions pas que les jurés viennent du public », a-t-il relevé.

Si les jurés doivent prendre une décision basée sur la preuve déposée en Cour seulement, il n’en demeure pas moins qu’ils ne sont pas étanches à l’opinion publique, selon lui. « Ce n’est pas parce qu’une personne devient jurée qu’elle va nécessairement se vider le cerveau », a dit Me Hébert. « Être impartial, ça ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’opinion ou de préjugés. »

Nous voulons remercier les membres du jury pour le travail extrêmement important qu’ils ont effectué. Ces quatre femmes et sept hommes avaient un rôle très important à jouer dans ce procès. Ces verdicts ont été rendus après avoir effectué un travail rigoureux, exigeant et méthodique.

Des citations clés entendues au procès

«Tu veux la guerre, tu vas l’avoir!»
— Isabelle Gaston, qui a relaté ce que Guy Turcotte lui a dit le jour du drame

«Je n’ai jamais pensé qu’il pourrait les tuer. [...] Les brasser? Oui. Mais de les tuer? Jamais de ma sainte vie.»
— Isabelle Gaston

«Il a dit qu’il voulait la faire chier et que la façon de la faire chier était de lui enlever ce qu’elle avait de plus précieux au monde, ses enfants.»
— Chantal Duhamel, infirmière à l’hôpital de Saint-Jérôme, qui relate ce que Guy Turcotte lui a dit au lendemain du drame

«Je me sens en train de mourir. [...] Et c’est à ce moment que je me dis: "je vais les emmener avec moi."»
— Guy Turcotte, qui explique sa version du soir du drame, après avoir bu du lave-glace

«Il fait: "noooooon", comme un gémissement. [...] Là je me rends compte que je suis en train de lui faire mal, je panique et je lui donne d’autres coups.»
— Guy Turcotte, qui explique ce qu’il a fait à son fils Olivier

«Il a dit qu’il entendait son fils mourir dans son sang. [...] Il a dit que ça prenait 10 minutes pour une personne pour mourir dans son sang. Sur un ton de médecin, objectif, froid, rationnel.»
— Luc Tanguay, consultant en communication, qui relate les paroles de Guy Turcotte, lorsqu’il l’a visité à l’Institut psychiatrique Philippe-Pinel


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