Professionnel et réseaux sociaux: que faire ?

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Photo: Loic Venance Agence France-Presse

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Comment se comporter sur les réseaux sociaux lorsqu’on exerce une profession ? Peut-on, par exemple, être « ami Facebook » avec certains de ses clients ? Doit-on tenir compte de tout ce qu’on dit et affiche un peu partout sur Internet, même à titre privé ? Peut-on afficher ses photos de vacances sur une page personnelle ? Quel genre d’échanges peut-on avoir — et ne pas avoir — par courriel avec d’éventuels clients ou avec sa clientèle régulière ?

Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles est confronté tout professionnel et pour lesquelles il n’existe pas de réponse simple. De fait, à l’heure actuelle, chacun est forcé de déterminer par lui-même ce qu’il peut et ne devrait pas faire puisque les technologies de communication évoluent si rapidement que les comités de déontologie des ordres professionnels sont incapables de se maintenir à jour.

C’est aussi le genre de questions qui intéresse vivement Johanne Vincent, qui préside le comité directeur de l’inspection au Conseil interprofessionnel du Québec. Elle est aussi présidente du comité d’inspection professionnelle de l’Ordre des acupuncteurs du Québec.

Professionnel 24 heures sur 24 !

Dans un premier temps. Mme Vincent a constaté que l’encadrement de l’utilisation des réseaux sociaux n’est pas prévu dans les codes de déontologie de la plupart des ordres. Il y en aurait deux ou trois seulement qui ont ajouté les médias sociaux dans leur code de déontologie, a-t-elle repéré, « mais c’est très succinct ».

Dans le cadre d’une maîtrise en philosophie, elle s’est posé la question : l’éthique pourrait-elle pallier ce manque d’encadrement de l’utilisation des réseaux sociaux ? « Je trouvais que le moment était propice pour poser cette question, raconte-t-elle, puisqu’au sein des ordres professionnels, c’est un gros questionnement qu’ont les membres à l’égard des nouvelles technologies. »

Pour résumer la problématique, elle lance : « Lorsqu’on est membre d’un ordre professionnel, on l’est 24 heures sur 24 ! » C’est-à-dire qu’un professionnel ne peut jamais faire abstraction de son statut… même en vacances. « On ne mettra donc pas de photos de soi en bikini sur une plage, même sur une page personnelle, suggère-t-elle, afin de ne pas ternir l’image de la profession ni celle de soi-même comme professionnel. Il faut donc vraiment y penser avant d’utiliser les réseaux sociaux. »

De même, on oublie souvent que tout échange par l’entremise d’Internet, même privé, peut devenir public (comme l’apprennent à leurs dépens certains nouveaux venus en politique). « Ainsi, on s’inscrit sur Facebook — c’est facile, c’est convivial — sans se poser de questions, dit-elle. Mais si on allait lire les politiques de Facebook, on verrait qu’il est mentionné que n’importe qui — même quelqu’un qui n’est pas inscrit sur le réseau — peut avoir accès à nos échanges. Voilà qui devrait sonner une petite cloche… »

Dans le cadre de ses travaux, Johanne Vincent a observé que certains professionnels réfléchissent et se demandent s’ils peuvent faire ceci ou cela, alors que d’autres font quasiment n’importe quoi. « J’ai vu, et des syndics m’ont conté, bien des choses… », laisse-t-elle filer.

Et l’un des problèmes majeurs — pour ne pas dire le plus important — auxquels nombre de professionnels ne songent pas est la protection des renseignements personnels de ses clients. « Il faut s’assurer que personne n’aura accès à son ordinateur, quoi qu’il arrive », pose Mme Vincent, puisque toute fuite peut non seulement avoir de sérieuses conséquences, mais également miner la confiance du public envers les professionnels. (Ici, on ne peut que songer au récent scandale d’un certain réseau d’échanges dont l’identité des membres a été dévoilée par des pirates.) Que pourrait-il donc arriver lorsqu’un professionnel perd, oublie dans un lieu public ou se fait voler son portable ?

La solution ? L’éthique appliquée

Pour Johanne Vincent, la solution est assez simple. Étant donné que les technologies de communication progressent beaucoup plus rapidement que toutes les lois et tous les règlements qu’on pourrait imaginer, tout professionnel se doit de réfléchir par lui-même. Il ne doit cependant pas se baser sur son propre « gros bon sens » et chercher à improviser ce qui lui semblerait permis ou pas.

Dans un premier temps, elle préconise que tous lisent leur code de déontologie. « Bien sûr, on peut penser que ce code n’est pas leur livre de chevet,lance-t-elle en riant, et probablement même que certains ignorent qu’ils en ont un ! Mais c’est très important qu’on se donne la peine de le lire, puisque ce code renferme les valeurs que s’est données leur profession. »

En outre, tout professionnel devrait suivre une formation afin d’apprendre à décoder les valeurs de son code de déontologie et à les appliquer à l’utilisation de nouvelles technologies.

« Je propose une démarche de réflexions basée sur l’éthique appliquée, poursuit Mme Vincent, donc une approche pragmatique pour résoudre une problématique nouvelle. »

L’éthique appliquée propose un processus, explique-t-elle. « C’est d’abord une prise de conscience, puis une analyse des différentes caractéristiques de la problématique et enfin l’évaluation des conséquences », résume-t-elle. On doit en outre tenir compte des normes établies par son code de déontologie. « On ne peut pas se baser tout bonnement sur son jugement personnel et faire ce que bon nous semble, insiste-t-elle. L’éthique appliquée permet à celui qui l’applique d’agir consciemment et en toute connaissance de cause, dit-elle. Et lorsqu’on agit de manière responsable, il devrait y avoir de petites sonnettes d’alarme qui résonnent lorsque se présente un comportement à risque pour un professionnel. »

« Je considère donc qu’il faut offrir une formation en éthique appliquée par petits groupes de professionnels afin d’enseigner les bases, propose Johanne Vincent. Il faut que tout professionnel se réapproprie cet espace de réflexion. Et ça, ça se fait avec un consultant en éthique professionnelle. »