«Matricule 728» sort de l’ombre pour régler ses comptes

Stéfanie Trudeau, alias «Matricule 728», laisse libre cours à sa frustration dans son récit.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Stéfanie Trudeau, alias «Matricule 728», laisse libre cours à sa frustration dans son récit.

Devenue une star de YouTube après avoir poivré des manifestants pendant le printemps érable et procédé à une arrestation musclée dans le Plateau-Mont-Royal en 2012, Stéfanie Trudeau se vide le coeur dans un livre qui vient de paraître. Au fil des pages de Matricule 728 — Servir et se faire salir : mon histoire, la policière livre sa version des événements qui ont fait d’elle l’incarnation de la brutalité policière. Au passage, elle écorche les médias, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et son syndicat.

La séquence où l’on voit la policière asperger des manifestants de poivre de cayenne le soir du 20 mai 2012 avait enflammé les réseaux sociaux. Désormais, « Matricule 728 » était « l’ennemie publique numéro un ».

Dans son récit coécrit avec Bernard Tétrault, ex-rédacteur en chef d’Allô Police, et publié aux Éditions AdA, Stéfanie Trudeau soutient que son geste était justifié.

Soir après soir, lors du printemps érable, les manifestants descendaient dans la rue et la ville devenait une « zone de guerre ». Les policiers devaient travailler dans des conditions difficiles, mal équipés et peu formés pour gérer les émeutes, explique-t-elle. Son intervention, dit-elle, était conforme aux politiques du service en matière de répression des émeutes.

Victime de « lynchage » sur la place publique, elle accuse son employeur de l’avoir livrée en pâture aux médias sans se porter à sa défense. Son syndicat, la puissante Fraternité des policiers, ne se portera pas davantage à son secours, soutient-elle.

Une intervention qui tourne mal

En octobre 2012, Matricule 728 fait à nouveau parler d’elle après une intervention musclée dans un appartement de la rue Papineau. Non seulement la scène est filmée, mais la conversation téléphonique qu’elle aura quelques minutes plus tard dans son autopatrouille est enregistrée à son insu. La séquence audio sera diffusée par un média. On l’entend prononcer des mots durs à l’endroit des « gratteux de guitare », des carrés rouges et des « mangeux de marde ». Or, affirme-t-elle, il ne s’agissait pas d’une conversation avec son supérieur, comme cela avait été rapporté à l’époque, mais d’une conversation privée avec sa conjointe.

Cet enregistrement n’aurait jamais dû se retrouver dans la sphère publique, écrit-elle tout en reconnaissant avoir utilisé un langage cru en raison de sa colère.

Stéfanie Trudeau fera par la suite l’objet d’une accusation de voie de fait en lien avec cette intervention. Elle sera aussi mise en arrestation et détenue, accusée d’avoir proféré des menaces. En revanche, aucune accusation ne sera retenue dans l’affaire du poivre de cayenne.

Estimant n’avoir jamais pu donner sa version des faits, Stéfanie Trudeau avait visiblement des comptes à régler et laisse libre cours à sa frustration dans son récit. Elle se décrit comme une policière empathique et intègre, mais qui avait la « couenne dure », ayant eu à faire face à de nombreuses insultes homophobes au cours de sa carrière.

Dans les faits, nous, les policiers sur le terrain, étions dépassés par les événements. On était en nombre insuffisant. On était mal équipés, peu formés en matière de gestion de foule et encore moins organisés pour combattre et réprimer des émeutes, comme l’exigent les lois qui régissent notre pays.

Le Service de police et la Ville de Montréal ont fait preuve d’une insouciance et d’un manque de respect flagrant concernant la sécurité et l’intégrité physique de ces hommes et de ces femmes, policiers de quartier, qui ont été envoyés au front soir après soir pour tenter de sauver les meubles.

J’ai compris que non seulement je n’aurais pas d’aide de mon employeur, mais qu’on tenterait en plus de me nuire le plus possible.

J’admets que je me suis mise dans l’embarras avec la conversation personnelle enregistrée à mon insu, mais est-ce qu’une sortie colorée justifie de se faire lyncher de la sorte par une partie de la population ? Ces paroles n’étaient pas très jolies. Elles étaient même vulgaires, mais elles n’avaient rien de criminel. Ce n’était que le reflet de ma frustration et de ma colère devant le fait de me faire agresser alors que je n’effectuais que mon travail.

Matricule 728 — Servir et se faire salir : mon histoire

Stéfanie Trudeau et Bernard Tétrault, éditions AdA, 2015, 274 pages

14 commentaires
  • Richard Bérubé - Inscrit 28 août 2015 04 h 52

    Désolé, mais c'était un comportement totalement inacceptable!

    Quelques soient les raisons pour les arrestations des ''gratteux de guitare'' comme elle les qualifie, son comportment était inacceptable....mais elle a raison, son employeur l'a livré en pâturage, le service de police aurait dû l'empêcher de participer à ces émeutes en tant que représentante de la loi, elle n'avait tout simplement pas le caractère pour y travailler....

  • Jean-François Trottier - Abonné 28 août 2015 07 h 05

    Et pourtant...

    Et pourtant, quelles que soient les raisons évoquées, un policier arrêtera une personne qui a agi illégalement. Pas d'excuse devant la loi. Madame Trudeau a débordé de l'éthique, sinon de la légalité si l'on se fie aux enregistrements. Et comme les policiers sont mieux protégés que les citoyens moyens, une charge sociale et médiatique est nécessaire dans ces cas pour atteindre la justice.

    Ceci dit, il y a beaucoup à comprendre du peu qui est dit ici. D'abord, on se doutait que les policiers présents aux manifestations avaient été "préparés mentalement" de l'une ou l'autre façon: ils partaient à la guerre, et non, ils n'était pas là pour garder la paix.

    Cette pression ne pouvait venir que de très haut pour être si forte. D'ailleurs, les déclarations des politiciens au pouvoir allaient toutes dans ce sens à l'époque, depuis les ministres jusqu'aux maires. De là à dire que ça venant directement du gouvernement, difficile à affirmer nettement mais en tout cas personne n'a tenté de refroidir les ardeurs des policiers, au contraire.

    Qu'il y ait eu des casseurs au cours des manifestations, aucun doute. Qu'il n'y ait pas eu de tentative de discussion entre les forces policières et les meneurs des manifestations pour se débarrasser des casseurs, c'est tout au déshonneur des chefs de police et politiciens. Mais voilà, ces derniers pouvaient souhaiter mettre tout le monde dans la même soupe pour porter des accusations sans nuance. C'est tellement commode!

    Alors "la" matricule est devenue bouc émissaire. Eh oui, mais je n'arrive pas à la plaindre. Par contre je l'approuve sur un point : beaucoup de gens ont profité du haro général pour se laver les mains très rapidement. Elle n'aurait pas dû être la seule à subir l'opprobre général.

    • Nicolas Blackburn - Inscrit 28 août 2015 11 h 12

      Vous avez raison, il faut lire entre les lignes. Le problème se situe exactement dans cette phrase : «[...] La ville devenait une "zone de guerre". »

      Pas que cette affirmation est fausse, car oui, demandez aux manifestants et ils vous diront qu'ils se «battaient» pour la justice; demandez aux policiers et gouv. et ils vous diront aussi qu'ils se «battaient» pour la justice. C'était une forme de «guerre», oui. Mais en tout cas, il y avait un jeu malhonnête avec le sens du verbe «se battre» et du mot «guerre», entendus et compris différement par chaque faction. Ce qui a eu comme résultat que les manifestants faisaient une guerre sur le plan des idées alors que les policiers faisaient littéralement une guerre sur le plan physique.

      Tout cela découle d'un plan de propagande très bien ficelé et délibéré. Par exemple, on a aussi joué sur le sens des mots «boycotte» et «grève». Tous ces jeux de mots consistaient en une tentative délibérée de tromper et manipuler les gens pour les retourner les uns contre les autres et ça a très bien marché. Que la majorité des gens ne s'en aie pas rendu compte est malheureux.

      Car oui, ce qui est le plus inquiétant dans tout ça, c'est que les vrais responsables de cette tromperie vicieuse n'ont jamais été reconnus et ne répondrons pas de leurs actes. Le message qui est envoyé à ces gens est : la prochaine fois vous pourrez recommencer, vous gagnerez et personne ne s'en rendra compte.

  • Jacques Morissette - Inscrit 28 août 2015 08 h 46

    Un déluge sans parapluie, rien de plus triste.

    Un comportement qui ne se justifie pas du comment on gère quoi? Une manifestation tout à fait normale ou une émeute, selon son interprétation? Elle ne semble pas trop questionner, malheureusement, le comment on gère ça, considérant "émeute" ce qui était au fond une manifestation tout à fait légitime.

  • Jean-Marc Plante - Inscrit 28 août 2015 08 h 48

    Si elle croit que son geste était justifié, je crois pour ma part que tout ce qui lui est arrivé par la suite l'est aussi.

  • Colette Pagé - Inscrite 28 août 2015 09 h 20

    Le travail de policier exige beaucoup de sang froid et un contrôle de soi exceptionnel !

    Manifestement cette policière pleine de préjugés ( gratteux de guitare et mangeux de marde) n'est pas à sa place dans un poste public qui exige jugement, discernement et contrôle de soi. Son agressivité légendaire et disproportionnée déconsidèrent la fonction policière. Si elle a été abandonnée par sa hiérarchie et son syndicat, se pourrait-il qu'elle soit considérée comme un élément incontrôlable incapable de se remettre en question et de changer son comportement déviant.

    Bien évidemment sa hiérarchie a des reproches à se faire en l'assignant en première ligne.

    • Louis Fallu - Abonné 28 août 2015 09 h 44

      Je suis tout à fait d'accord avec vos propos.