L’arracheuse d’enfants

Le Canadien John Maguire, parti combattre en Syrie, avait été parmi les premiers cas à attirer l’attention.
Photo: La Presse canadienne Le Canadien John Maguire, parti combattre en Syrie, avait été parmi les premiers cas à attirer l’attention.
Radicalisation. C’est le terme à la mode, le mot équivoque par excellence. Que sait-on des jeunes envoûtés par le djihad armé ? Avant d’aller relever de nouveaux défis comme professeur à l’Université du Québec à Montréal, Brian Myles se penche sur cet épiphénomène qui dépasse largement le cadre de la lutte contre le terrorisme et signe ici son dernier dossier pour Le Devoir.


C’est une lettre à fendre le coeur, les adieux d’une adolescente modèle à sa mère. « Maman, juste un mot. J’irai là-bas réussir mon épreuve d’Allah. Même si je pars pour un pays en guerre, j’essayerai d’être bien. Tu voulais mon bonheur, j’ai trouvé mon bonheur. Accepte mon choix. Tu essaies d’être une bonne mère pour moi. Je t’aime comme Allah l’a permis, à la folie, mais j’aime Allah avant tout. Et quand je ne serai plus là, j’espère que tu diras : “ Je suis fière de ma fille. ” Je penserai toujours à toi… Quoi qu’il arrive. Je m’occupe de mes frères et soeurs là-bas sans parents. Là-bas, je m’occuperai d’eux comme si j’étais leur propre maman. »

Cette adolescente belge fait partie d’un contingent mondial de plus de 20 000 personnes hypnotisées par l’islam radical au point de tout laisser derrière eux — femmes, parents, amis et enfants — pour aller combattre dans les ruines de l’Irak et de la Syrie.

Au Canada, plus de 100 convertis au djihad se seraient joints au groupe État islamique (EI). Le Québec n’y échappe pas. Depuis le début de l’année, une vingtaine de jeunes sont partis ou ont tenté de le faire. Onze d’entre eux fréquentaient le cégep Maisonneuve. Au moins quatre d’entre eux ont reçu les enseignements d’Adil Charkaoui, qualifié de « marchand de haine » par le Parti québécois (M. Charkaoui rejette toute responsabilité).

« La dernière chose dont État islamique a besoin, c’est d’un cégépien de Maisonneuve qui ne parle pas l’arabe et qui ne sait pas manier une Kalachnikov », lance Stéphane Leman-Langlois, directeur de la Chaire du Canada en surveillance et construction sociale du risque, et membre fondateur du Nouvel Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent.

Le propos frappe, mais il atteint son but : faire réfléchir. Pourquoi diable des jeunes à peine sortis de l’adolescence sont-ils prêts à faire le sacrifice suprême de leur vie au nom d’une cause ? Se pourraient-ils qu’ils imaginent la promesse du Salut là où d’autres ne voient que sueur, sang et larmes ? Qu’ils partent avec l’idée folle de « sauver des vies », comme l’a expliqué à la hâte la ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault ?

Que sait-on sur eux, leurs motivations, les processus ayant mené à leur endoctrinement ? Rien… Sinon que le Canada est en guerre contre les terroristes, et vice-versa.

Pour venir à bout de cette menace, bien réelle et immédiate, il faudra beaucoup plus que des combats armés. La lutte contre la radicalisation exige un effort de raison.

Une anomalie

Benjamin Ducol est un oiseau rare parmi les chercheurs. En dépit des résistances institutionnelles au sein des appareils militaires, policiers et carcéraux, il s’entête à sonder le coeur et l’âme des djihadistes.

Il a tissé sa thèse de doctorat à partir d’entretiens avec des combattants ou des membres de leur famille au Canada, en France et en Belgique. Son credo ? Les procédés de « socialisation djihadiste ». « Peu de chercheurs ont tenté d’aller voir ce qu’il y a dans le coeur et la tête de ces gens. On étudie trop souvent les trajectoires sans chercher à comprendre les individus, et c’est un problème », explique le criminologue.

À l’heure où les politiciens et les experts patentés attribuent à la propagande djihadiste dans Internet la déferlante de radicaux, M. Ducol lance un appel à la prudence face aux schémas déterministes. « Un lien de causalité aussi simple n’existe pas. Bien sûr, l’Internet joue un rôle, mais c’est plus une grande bibliothèque dans laquelle les gens peuvent aller chercher toutes sortes de ressources. Tout ne passe pas par Internet. Il y a toujours des passeurs sur le terrain », explique-t-il.

M. Ducol a interviewé récemment les familles de deux jeunes faisant partie de la première vague d’aspirants au djihad partis du cégep Maisonneuve. Le récit est banal, trop banal. Il n’y a pas l’équivalent d’un Said Khadr (le père d’Omar et fidèle lieutenant d’Oussama ben Laden) dans le portrait de ces familles. Des familles de confessions mixtes qui n’affichaient pas du tout un zèle religieux.

Il a trouvé une confirmation de plus de sa thèse de doctorat. Comme dans le cas de cette adolescente belge qui a tout laissé derrière elle, les parents québécois des premiers djihadistes croyaient qu’ils avaient affaire à « une sorte de lubie passagère » plutôt caractéristique de cet âge ingrat nommé l’adolescence.

« Les familles n’ont rien vu venir. C’est souvent après coup qu’elles remettent toutes les pièces du puzzle en place et qu’elles font le déclic », dit-il.

Un discours sectaire

Les familles interrogées par M. Ducol ont l’impression qu’une force invisible leur a arraché leur enfant.

Profitant d’un passage à vide dans la vie de ces jeunes, des « médiateurs de la croyance » ont pris, progressivement, le contrôle des moindres aspects de la vie de leurs proies.

Les recruteurs du djihad pourraient donner des leçons aux gourous de sectes. Jocelyn Bélanger, impliqué de près dans la mise sur pied du centre de prévention de la radicalisation de Montréal, voit des similitudes entre les deux univers. « La secte remplit des besoins psychologiques : le sentiment d’appartenance, le désir de donner un sens à sa vie, de combler le vide », explique-t-il.

Les groupes djihadistes proposent aussi de combler ces besoins, en faisant miroiter à des adolescents exaltés la promesse d’adhérer à une cause qui les dépasse et les enveloppe… Au point d’en perdre tous ses repères. « Ils partent pour faire de l’humanitaire armé », avance Benjamin Ducol.

Le passage à l’acte

Dans sa jeunesse à gauche toute typique des années 70, Janine Krieber se souvient d’avoir adhéré à bien des idées défendues par des groupes tels que la Fraction armée rouge, connue sous le nom de la « bande à Baader », en Allemagne. Mais le passage à l’acte violent, jamais elle n’a pu le cautionner ni même le comprendre dans son entièreté. « Ils ont choisi de tuer, pas moi. Pourquoi ? » s’interroge-t-elle.

« Le processus qui mène au terrorisme est toujours le même. Il y a une volonté de réparer les injustices de ce monde, une colère, et une légitimisation de l’utilisation de la violence à des fins politiques », enchaîne la professeure associée au Collège militaire royal du Canada.

L’anomie, concept développé par Émile Durkheim, reste actuelle pour comprendre l’acte terroriste. Le passage à la violence, peu importe l’époque ou la nature de la menace, devient possible dans les périodes de changement rapide, alors que l’individu est incapable de cohabiter au sein de deux systèmes de valeurs.

La prudence reste de mise dans l’évaluation des trajectoires. « Le passage à l’acte, c’est aussi une question de hasard, explique M. Ducol. Il y en a qui vont y penser pendant des mois et ne jamais rien faire, alors que d’autres vont se lever un matin et passer à l’action. Ce n’est pas une science exacte. »

Le criminologue Stéphane Leman-Langlois a recensé 326 actes terroristes au Canada, de 1973 à 2006. Sept attentats sur dix sont considérés comme des « nuisances », un bruit de fond. Sur une période de 33 ans, le terrorisme a fait 29 morts et 25 blessés. Des infrastructures ou des biens ont été détruits, en tout ou en partie, à 40 reprises. Conclusion ? « Le terrorisme au Canada, ça n’existe pas, ou à peine. C’est un problème infinitésimal. C’est un grain de sable dans la violence qui s’abat sur les Canadiens, une violence qui est déjà à des taux très faibles », affirme M. Leman-Langlois.

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