Des signes avant-coureurs de la radicalisation

Illustration: Tiffet

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ne fait pas de portrait type des aspirants djihadistes, par crainte de stigmatiser des membres des minorités et par souci de ratisser large dans sa traque.

Les directives tombent sous le sens. Il n’existe pas de profil type en matière de radicalisation, une réalité reconnue également par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). « La détection des individus radicalisés en est donc d’autant plus difficile », note le SCRS.

Selon la littérature scientifique, le radical violent est généralement jeune (de 15 à 28 ans), animé par des idées de justice sociale, sensible à l’extrême quant aux inégalités et à l’oppression… Aussi bien faire le profilage de tous les adolescents, à ce rythme.

L’atomisation et l’individualisation du djihad compliquent la tâche des policiers. La prévention et le dépistage, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

« Comment peut-on faire pour profiler la motivation ? », s’interroge le professeur en psychologie Jocelyn Bélanger.

Il existe pourtant des moyens de contrecarrer les plans des « loups solitaires ». « Dans plus de 80 % des cas, les attentats sont déjouables parce que la famille, les pairs, les amis étaient au courant ou avaient des doutes », explique-t-il.

Selon M. Bélanger, c’est aux parents, amis et enseignants que doivent s’adresser en premier lieu les programmes de prévention.

Le Devoir a compilé une série de signaux d’alarme à partir de travaux de recherche, d’enquêtes et de témoignages indirects. Ces comportements ou attitudes, pris individuellement, ne témoignent pas nécessairement d’un basculement vers la radicalisation, mais ils devraient à tout le moins susciter un questionnement chez les proches.

Passage à vide. Le sujet est en proie à une période difficile marquée par la solitude, l’échec (scolaire, professionnel ou amoureux), la vulnérabilité ou la fragilité affective.

Disparition du réseau social. Le sujet coupe les ponts avec tous ses amis. Cette rupture est souvent assimilée à une étape normale dans le passage de l’adolescence à l’âge adulte, du secondaire vers le collégial. Elle peut annoncer le début d’un processus d’endoctrinement, surtout s’il y a…

Apparition d’un nouveau réseau social formé en bonne partie d’individus dont l’identité reste cachée aux parents. Ils jouent souvent le rôle de leaders, de gourous, de théologiens charismatiques capables de prendre en charge les moindres aspects de la vie du sujet, en ligne ou en personne.

Adhésion à une vision stricte de l’islam, incluant le port de signes ostentatoires et l’observance de rituels. Le sujet passe d’une prière occasionnelle à cinq par jour ; il porte la barbe longue, le kamis (la tunique) ou le voile intégral (pour les femmes), et il rejette le mode de vie occidental. L’expression du fondamentalisme ne mène pas nécessairement à la radicalisation violente, bien qu’il puisse s’agir d’un pas dans cette direction.

Mimétisme. Les rituels religieux deviennent envahissants, au point où la vie du sujet est organisée en fonction de sa plus servile observance, à répétition.

Intolérance. Le sujet développe une vision manichéenne du monde. Le halal (ce qui est permis par l’islam) et le harar (ce qui est interdit) deviennent les principaux cadres interprétatifs de la réalité. Le monde se divise entre le pur et l’impur. Même les musulmans qui n’adhèrent pas à la vision du monde de ces « véridiques » seront traités de « mécréants ».

Passage dans la clandestinité. Le sujet cultive jalousement le secret sur ses activités sociales à l’extérieur d’un foyer qu’il fréquente de moins en moins.

Des visages diversifiés

En France, le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam a suivi 325 familles à risque en neuf mois d’activité. Les statistiques du centre montrent les visages diversifiés de la radicalisation.

59 % des familles sont issues de la classe moyenne. La radicalisation n’est pas seulement l’affaire des classes défavorisées.

60 % des familles ne sont pas issues de l’immigration récente. Le rapport à l’exil ou à l’immigration n’est pas déterminant dans le profil des jeunes interpellés par le discours radical.

40 % des familles sont catholiques et 40 % sont athées. Les familles musulmanes ne représentent que 19 % de l’échantillon. La radicalisation n’est pas l’apanage d’une confession.

69 % des jeunes à risque étaient âgés de 15 à 21 ans. Les « embrigadés » de plus de 30 ans sont une rareté.


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