La police formée pour gérer les manifs

L’École nationale de police lance aussi cette semaine un nouveau programme de perfectionnement pour prévenir l'état de stress post-traumatique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’École nationale de police lance aussi cette semaine un nouveau programme de perfectionnement pour prévenir l'état de stress post-traumatique.

L’École nationale de police a revu ses formations afin que les policiers soient plus outillés pour gérer les situations comportant un haut niveau de stress. On s’attend à ce que cela permette notamment d’améliorer le comportement des agents lors des manifestations.

« On va vraiment augmenter l’intensité de la formation. […] On va induire plus de stress un peu partout », résume Bruno Poulin, expert-conseil en emploi de la force à l’École basée à Nicolet. « On a un nouveau cours de trois heures axé sur la gestion du stress et des émotions dès la deuxième journée, et les instructeurs vont revenir là-dessus tout au long de la formation. »

Rappelons que la Commission spéciale d’examen sur le printemps 2012 avait déploré dans son rapport le mépris affiché par certains policiers qui insultaient verbalement des manifestants. Elle recommandait que l’École s’assure que ses finissants ont conscience de l’importance du droit de manifester dans une société démocratique. Elles demandaient aussi « que les contenus de formations en gestion du stress soient renforcés ».

M. Poulin n’a pas voulu commenter le rapport en tant que tel, mais il note qu’injurier les gens n’est certes pas « une bonne façon de maintenir l’ordre ». Il signale que les étudiants en techniques policières vont désormais avoir « à gérer des insultes personnalisées » pour apprendre à mieux se contrôler eux-mêmes. « On va les aider à détecter les émotions positives ou négatives chez eux. L’idée, c’est d’apprendre à se connaître, à identifier ce qui les fait fâcher. On va travailler sur la gestion des pensées, la respiration, la visualisation. »

La formation porte sur l’ensemble de la pratique policière et ne touche pas seulement les comportements lors des manifestations. La décision d’adapter les pratiques a été prise avant 2012, précise le formateur, mais les manifestations « ont confirmé qu’il fallait aller vers ça », dit-il. « Ça a illustré le besoin. »

Lorsqu’ils arrivent à l’École nationale, les aspirants policiers ont déjà suivi une formation collégiale de trois ans. Après la technique, la formation à Nicolet est l’équivalent d’un long stage où on multiplie les mises en situation. Une quarantaine de comédiens travaillent d’ailleurs pour l’École afin de tester les capacités des étudiants en contexte réel.

Les changements apportés à la formation vont être implantés à compter de lundi. « On va mettre les aspirants dans des environnements plus stressants. On veut voir s’ils sont capables de prendre les bonnes décisions, d’effectuer les bonnes techniques dans des environnements anxiogènes », poursuit M. Poulin.

Ils seront aussi évalués en fonction de cela. « La formation va devenir plus difficile à passer. Ça va permettre sûrement de détecter des comportements inadéquats. »

Cette nouvelle approche s’inspire de pratiques répandues dans le milieu du sport de compétition et dans l’armée, poursuit Bruno Poulin. « Ça vient beaucoup de la psychologie sportive. Ça a été adapté par les forces armées au Canada et aux États-Unis. La formation est donnée aux corps d’élite un peu partout. »

Est-ce à dire que l’École nationale de police est en retard ? « Je ne dirais pas qu’on est en retard. Tout le monde évolue en même temps. Ça ne fait pas dix ans que ça existe au Canada et aux États-Unis. »

Une formation pour prévenir l’état de stress post-traumatique

L’École lance également cette semaine un nouveau programme de perfectionnement pour prévenir l’état de stress post-traumatique. La formation est offerte sur une base volontaire aux policiers déjà en exercice. Un premier groupe de dix policiers-cadres doit le suivre dès ce jeudi.

L’objectif est de faire de la prévention, explique la formatrice et psychologue Josée Bergeron, et d’encourager les policiers à se parler avant que les problèmes ne prennent de l’ampleur. Au-delà du travail sur soi-même, on veut que les agents, superviseurs et cadres puissent identifier les signes de détresse chez leurs collègues et sachent comment réagir lorsqu’ils se confient.

Encore récemment, le documentaire Héros sous le choc de Karina Marceau montrait à quel point la détresse psychologique demeurait un tabou en milieu policier. Selon Mme Bergeron, ils se taisent souvent par peur d’insécuriser leurs collègues, parce qu’ils craignent d’être jugés ou encore de nuire à l’avancement de leur carrière.

La formation a été créée en réaction à une demande croissante de la part des services de police. Les inscriptions sont déjà nombreuses et on parle de l’offrir bientôt à d’autres professionnels, comme les pompiers et les paramédicaux.

Dans les formations qu’elle donne, Mme Bergeron compare les épisodes traumatiques à des inondations. « Je leur dis que c’est comme s’ils vivaient dans une zone inondable. C’est sûr qu’un jour leur sous-sol va être inondé. On ne sait juste pas quand. Si mon sous-sol est inondé et que je ne répare rien en pensant que ça va sécher tout seul, les moisissures vont s’installer sur les murs de la maison. »

« Je leur dis d’ouvrir les murs, de s’ouvrir et de réparer tout de suite avant que la moisissure se rende jusqu’au plafond, avant qu’elle touche les fondations. Ils n’habitent pas au sommet d’une montagne où les risques d’inondations sont nuls. »

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