Blanchi en Cour d’appel, l’ex-enquêteur Mario Lambert veut réparation

La Cour d’appel était prête à ordonner un nouveau procès, mais le DPCP a signifié lors de l’audience qu’il n’avait plus de preuve à offrir contre Lambert.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Archives La Cour d’appel était prête à ordonner un nouveau procès, mais le DPCP a signifié lors de l’audience qu’il n’avait plus de preuve à offrir contre Lambert.

L’ex-policier Mario Lambert a été acquitté mercredi par la Cour d’appel. Un revirement spectaculaire qui plonge le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dans l’embarras.

Après cinq ans dans la tourmente, M. Lambert pousse un soupir de soulagement. « Ça fait du bien. Je ne le crois pas encore », a-t-il lancé.

L’enquêteur à la retraite est maintenant prêt à en découdre avec le SPVM. Il s’attend au remboursement de son salaire pour les cinq années qu’il a passées en suspension sans solde… Et il réclame une compensation pour les préjudices qui lui ont été causés par « une enquête bâclée » du Service des affaires internes au SPVM.

Mario Lambert est plus que jamais convaincu d’avoir été piégé par Philippe Paul, un enquêteur vedette du SPVM tombé en disgrâce. Paul a pris sa retraite, en avril 2014, quelques jours après que des médias eurent révélé qu’il faisait l’objet d’une enquête criminelle.

Le SPVM le soupçonnait d’entretenir des relations de trop grande proximité avec ses informateurs du monde interlope. Aucune accusation n’a été portée contre lui.

Or, Philippe Paul et deux de ses informateurs sont les instigateurs de l’enquête criminelle qui a coulé Mario Lambert.

Cet enquêteur respecté a été accusé d’avoir obtenu frauduleusement des données issues d’un ordinateur de police, en septembre 2009. Il avait consulté le Centre de renseignement policier du Québec (CRPQ) pour obtenir des informations sur des plaques d’immatriculation, à la demande d’informateurs liés au monde interlope.

Ces informateurs agissaient en sous-main des enquêteurs des affaires internes, qui avaient décidé de piéger Mario Lambert.

En mai 2012, M. Lambert a été reconnu coupable de trois accusations d’obtention frauduleuse de données informatisées, à la suite d’un procès présidé par le juge Jean-Pierre Dumais. « Je n’en reviens pas », répétait-il à sa sortie du tribunal, incrédule.

Jugement laconique

Devant la Cour d’appel, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a concédé que le juge Dumais avait fait des erreurs en rejetant le témoignage de Mario Lambert « sur des preuves qui ne le permettaient pas ». Certains de ces éléments de preuve n’étaient « pas fiables » et certains témoins ont été mis de côté.

La Cour d’appel était prête à ordonner un nouveau procès, mais le DPCP a signifié lors de l’audience de mercredi qu’il n’avait plus assez de preuves à offrir contre Lambert.

Par conséquent, la Cour d’appel a prononcé son acquittement. Pour protéger l’identité d’informateurs, le tribunal s’en est tenu à un jugement laconique et cryptique de 16 paragraphes.

Selon l’avocate de Lambert, Nellie Benoit, le SPVM doit tirer des leçons de ce cafouillage. Depuis un an, elle clame que son client a été victime « d’un coup monté » de Philippe Paul.

« Ce jugement vient nous démontrer que Mario Lambert n’était pas coupable, que l’enquête policière a été bâclée, que la Couronne n’a pas fait son travail, et que le juge n’a pas compris la cause. Heureusement, il y a la cour d’appel », a-t-elle lancé.

Inaction au SPVM

Toute cette histoire relance le débat sur la corruption au SPVM, la présence de taupes et les ratés des enquêtes à ce sujet.

Mario Lambert affirme que ses déboires ont commencé lorsqu’il s’est intéressé aux activités d’un réseau montréalais qui aurait été lié au Hezbollah libanais. L’enquête de Lambert aurait pu exposer les pratiques discutables de Paul. « Quand il a su que j’enquêtais sur lui, il s’est arrangé pour me contrer », dit-il.

L’enquête du Service des affaires internes sur Mario Lambert a souffert de certaines irrégularités. Deux policiers du Centre opérationnel Sud avaient produit un rapport qui disculpait Mario Lambert, a-t-on appris lors du procès devant la Cour du Québec.

Selon le témoignage de l’un de ces policiers, Jean-François Lange, les affaires internes n’ont pas apprécié cette initiative.

Le commandant des enquêtes spéciales, Costa Labos (qui est toujours en poste), et l’enquêteur Jean-Yves Lazure (aujourd’hui retraité) ne semblaient pas du tout souhaiter entendre les explications des policiers qui étaient venus au secours de Mario Lambert.

« On aurait dû faire une enquête complète au lieu d’y aller juste avec des suppositions », affirme M. Lambert.

Mais il y a plus dans cette histoire. Selon nos sources, au moins trois policiers au sein du SPVM ont « levé des drapeaux rouges » sur la proximité de Philippe Paul avec le monde interlope auprès de la haute direction depuis quelques années déjà.

Leurs appels ont été ignorés. « Ça montre que les intérêts personnels des dirigeants passent avant la vérité. Ils avaient des informations, mais ils ont choisi de ne pas les vérifier », avance une de ces sources, qui craint les représailles.

Mario Lambert affirme pour sa part qu’il a écrit personnellement au directeur du SPVM, Marc Parent, pour lui faire part des anomalies dans les relations de Philippe Paul.

Ses mises en garde ont été ignorées, jusqu’à ce que le SPVM se décide à sévir contre Paul, le printemps dernier. « Pendant des années, Marc Parent n’a rien fait, et il savait qu’il y avait des problèmes avec Philippe Paul », lance Mario Lambert.

Selon son avocate, le SPVM a « un sérieux examen de conscience à faire ».

« Ils ont sacrifié un enquêteur qui a un service impeccable et loyal pour sauver l’image du SPVM », observe Me Benoit.

Le porte-parole du SPVM, Ian Lafrenière, a indiqué au contraire que le chef Parent avait pris au sérieux les allégations au sujet de Philippe Paul. Dès le début de son mandat, en 2009, M. Parent a demandé à un autre corps de police d’examiner la conduite de Paul, sans ébruiter l’affaire. « Ça fait des années qu’on enquête sur lui, nous, et d’autres partenaires », a dit Ian Lafrenière.

De son côté, le DPCP a pris connaissance du jugement, sans le commenter sur le fond.