Victimes ou prostitués?

«C’est la survie même de l’Église catholique qui est en jeu», dit l’abbé Raymond Gravel.
Photo: - Le Devoir «C’est la survie même de l’Église catholique qui est en jeu», dit l’abbé Raymond Gravel.

Quand l'un des principaux instigateurs du recours collectif contre la Congrégation de Sainte-Croix, L. R., s'est adressé à la cour récemment, il a parlé à cœur ouvert de sa peur et d'un sentiment de terreur à l'idée que des hommes de foi aient pu l'abuser et jouir d'une culture d'impunité pendant un demi-siècle. Ses pairs sanglotaient derrière lui, des victimes des frères de Sainte-Croix qui avaient aussi réprimé trop longtemps leur honte et leur souffrance.

La cour a figé devant cet étalage de désarroi aux profondeurs abyssales, le 9 novembre dernier. Seul le déversement de larmes ponctuait le bref témoignage de L. R., qui recommandait aux victimes d'accepter les termes de l'entente historique, d'une valeur de 18 millions de dollars, conclue entre les frères de Sainte-Croix et leurs 225 victimes connues (l'entente a été homologuée le 7 décembre).

Le récit n'inspire aucune compassion au prêtre Raymond Gravel. «Pour dix-huit millions, je suis capable de pleurer moi aussi», lance-t-il à la table d'un café du Plateau. Depuis que la Congrégation de Sainte-Croix s'est engagée à verser de 10 000 $ à 250 000 $ aux victimes d'abus sexuels dans ses trois écoles de Montréal, Pohénégamook et Saint-Césaire, Raymond Gravel est furieux.

Tout en condamnant les frères qui ont violé leurs élèves, l'abbé Gravel s'est opposé au versement d'indemnisations financières aux victimes. À ses yeux, l'entente est abusive et inacceptable, puisqu'elle force toute une congrégation à payer pour les écarts d'une minorité. Il réitère en entrevue ses accusations à l'égard des avocats qui ont transformé les victimes «en prostitués» en leur faisant miroiter de l'argent. Par-dessus tout, il appréhende un courant «antireligion» au Québec. «Cette entente va faire jurisprudence. Toutes les communautés religieuses vont être poursuivies, et on va les mettre en faillite», dit-il.

La route brisée

Pierre (nom fictif) s'est senti directement interpellé par les propos de Raymond Gravel. Durant son séjour au collège Notre-Dame, il a été agressé par un frère sournois et manipulateur qui avait pris des mois à se rapprocher de lui et à gagner sa confiance. Lorsqu'il a pris conscience des torts qui lui avaient été causés, à l'âge de 25 ans, il a patiemment monté son dossier. La preuve était si accablante que les frères de Sainte-Croix ont réglé la poursuite civile hors cour.

Comme il a déjà reçu une indemnisation, Pierre ne pourra pas être dédommagé dans le cadre de l'entente de 18 millions. Aussi croyait-il disposer de l'objectivité et du recul nécessaires pour faire entendre raison à Raymond Gravel. Ne sachant pas trop comment établir le contact avec l'abbé de Joliette, il s'est tourné vers Le Devoir pour obtenir une assistance. «Je me disais qu'il prêchait pour la mauvaise paroisse en alimentant de faux préjugés à l'endroit des victimes, en se basant probablement sur son propre passé», explique Pierre.

Loin de chercher noise à Raymond Gravel, il voulait l'éveiller à la souffrance des victimes. À la sienne en particulier. Encore aujourd'hui, il a de la difficulté à faire confiance aux hommes de la génération des baby-boomers. «Quand je vois une tête grise, j'ai un réflexe de méfiance. C'est la génération de mon agresseur et de ceux qui n'ont rien fait pour l'arrêter», avoue-t-il en entrevue.

Les positions irréconciliables de Pierre et de l'abbé Gravel sont revenues constamment lors de leur tête-à-tête d'une heure. «Tu sais, Raymond, les montants qui sont offerts, c'est rien en comparaison d'une vie qui a été "toute croche" à cause de certains événements», avance Pierre.

«Quand ça vient pas de nos poches, c'est rien», rétorque M. Gravel.

L'argent...

Raymond Gravel est une exception dans l'Église catholique. Durant son adolescence, à la fin des années 60, il était prostitué dans le milieu gai, un passé qu'il n'a jamais renié. Mélange de sincérité et d'imperfection, l'homme a su gagner la confiance des fidèles. Tout comme eux, il était humain, trop humain.

En novembre 2006, Raymond Gravel est devenu le premier religieux élu aux Communes (sous la bannière du Bloc québécois). Ses positions favorables au mariage gai et à l'avortement lui ont valu les remontrances du Vatican. Forcé de choisir entre l'Église et le Parlement, il est retourné dans son diocèse, à Joliette, après deux ans de vie politique.

Raymond Gravel n'a rien perdu de sa franchise brutale. Ce prêtre atypique avoue même qu'il a tiré profit d'un incident d'attouchement sexuel subi durant son adolescence, lors de son passage à l'école Sacré-Coeur, à Saint-Gabriel-de-Brandon. Il refuse l'étiquette de victime. «Je ne suis pas une victime. On s'est servi de ça après, une gang de gars, pour faire de l'argent avec le frère et pour le faire chanter. J'avais 12 ans, on est réveillé à 12 ans», lance-t-il.

Raymond Gravel a soutiré «une montre» à son agresseur. Pas étonnant que les sommes obtenues par les victimes des frères de Sainte-Croix lui paraissent exorbitantes.

Pierre rame comme un désespéré pour le convaincre que les traumatismes de son passé l'ont fait dévier d'une trajectoire aux mille promesses de réussite sociale et matérielle. La congrégation lui a donné une indemnisation pour la vie qu'il n'a pas connue. «J'ai regardé tout ce que j'ai perdu, ce que ça m'a coûté, explique-t-il. La route, elle a été brisée.»

Raymond Gravel ne veut rien entendre. «Ça n'empêche pas que tu ne serais peut-être pas allé loin pareil. Il aurait pu arriver n'importe quoi dans la vie qui n'a rien à voir avec les prêtres», lance-t-il sans gêne.

C'est justement parce qu'il a «fait son chemin» que Raymond Gravel refuse de se voir comme une victime. Pour lui, une vraie victime doit souffrir en silence parce qu'elle est trop traumatisée. «Elles ne se manifestent pas, les vraies victimes. Tout ce qu'elles veulent, c'est la paix, et retrouver la sérénité. Et les avocats profitent de ça pour aller chercher des victimes [qui n'en sont pas], dit-il. La majorité de ceux qui réclament de l'argent ont fait leur chemin pareil, donc, ils ne sont pas victimes.»

Pierre tente une dernière approche, mais Raymond Gravel est déjà ailleurs. «C'est la survie même de l'Église catholique qui est en jeu», dit-il. Et il n'éprouve aucun remords à la défendre bec et ongles.

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