Dans la foulée du jugement de la Cour suprême - L'après-Insite

Les effets bénéfiques sur la santé de sites comme Insite ne sont plus à démontrer.<br />
Photo: Agence Reuters Les effets bénéfiques sur la santé de sites comme Insite ne sont plus à démontrer.

L'aveuglement idéologique est le dernier et le plus coriace obstacle empêchant l'ouverture de sites d'injection supervisée (SIS) à travers le pays. De quel côté le vent soufflera-t-il au Québec?

De toutes les réactions entendues à la suite de la décision de la Cour suprême favorable au maintien d'Insite, le site d'injection de Vancouver, celle de Leona Aglukkaq était la plus inattendue. La ministre fédérale de la Santé se disait... «déçue» qu'un centre concourant au mieux-être des toxicomanes puisse poursuivre ses activités. Le système devrait prévenir la dépendance aux drogues, a-t-elle dit. Le genre d'arguments que servent généralement des ministres de la Sécurité publique.

Le débat sur la pertinence des sites d'injection est perverti par des considérations idéologiques. Les faits, censés parler d'eux-mêmes, sont mis de côté au profit d'une vision moraliste de la santé publique, résumée à merveille par les procureurs du gouvernement fédéral lors de leurs plaidoiries à la Cour suprême. La consommation de drogues est une décision personnelle, et non un problème de santé publique, ont-ils fait valoir.

La ministre de la Santé ne dirait pas mieux. L'attitude des conservateurs dans le dossier d'Insite est un véritable désaveu de la stratégie nationale antidrogue, qui vise à «combattre les drogues illicites» par des approches mixtes de réduction de l'offre et de la demande. Elle repose sur trois piliers: prévention, traitement et application de la loi, les deux premiers piliers faisant figure de parent pauvre en matière de financement. En pratique comme en théorie, les sites d'injection supervisée tombent dans la catégorie des traitements. Il s'agit de l'exemple même de ces «approches novatrices» et «plus efficaces» au traitement de la toxicomanie que la stratégie antidrogue est censée encourager.

Contrairement à certaines croyances bien enracinées, Insite a sauvé des vies. Ses effets bénéfiques sur l'état de santé des utilisateurs de drogues injectables (UDI) les plus ravagés par la consommation à outrance d'opiacés l'emportent sur les inconvénients. Les SIS se présentent comme un moyen de rejoindre les UDI les plus mal en point et de réduire les méfaits associés à la consommation (petite criminalité, seringues à la traîne, hausse des maladies infectieuses, etc.). En outre, les UDI peuvent être dirigés vers des traitements pour autant que des professionnels de la santé puissent tisser un lien de confiance avec cette clientèle farouche et esseulée, qui se tient à l'écart du réseau traditionnel de la santé.

La guerre des chiffres

La recherche scientifique prête à l'ouverture d'Insite des effets positifs sur la diminution des surdoses et sur la diminution des maladies infectieuses transmissibles par l'usage des aiguilles souillées, nommément l'hépatite C et le VIH. Même à ce chapitre, les statistiques sont prises en otages par le débat idéologique. Récemment, des chercheurs du Drug Prevention Network et de Real Women ont remis en doute les conclusions d'une étude publiée dans The Lancet, prestigieuse revue médicale. Selon cette étude menée par Thomas Kerr, un chercheur ouvertement en faveur des SIS, le nombre de personnes mortes d'une surdose a diminué du tiers dans le périmètre immédiat d'Insite, au centre-ville de Vancouver, entre 2003 et 2005.

Les surdoses auraient plutôt augmenté après l'ouverture du seul et unique SIS au Canada, prétendent au contraire le Drug Prevention Network et Real Women. Ils en arrivent à la conclusion qu'Insite sauve une vie par année, tout en permettant aux UDI de s'injecter environ 144 000 fois des doses de drogue sans être inquiétés par la police. En Allemagne, les SIS sauveraient également très peu de vies avancent-ils. Conclusion? La Cour suprême a basé sa décision sur des données erronées.

C'est dire comment la bataille sera longue et ardue pour les tenants d'une approche de santé publique en matière de politiques antidrogue. Le clivage traditionnel entre la santé publique et le droit pénal cache un autre clivage, beaucoup plus profond, entre ceux qui croient que les toxicomanes doivent être aidés et ceux qui croient qu'ils doivent être punis pour leur comportement répréhensible.

En reconnaissant que la dépendance est une maladie, et non un choix, la Cour suprême s'est clairement rangée du côté des tenants d'une approche de santé publique. En refusant des soins de santé aux UDI incurables, pour qui l'abstinence semble impossible, l'État brime leur droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la sécurité de la personne.

Crime ou maladie ?

La dépendance est-elle un crime ou une maladie? Malgré son éclatante limpidité, l'arrêt de la Cour suprême ne tranche pas cette question de fond. Les opposants aux sites d'injection supervisée ont tout le loisir d'ignorer les preuves et de marteler leur message avec une réelle chance d'obtenir du tribunal de l'opinion publique ce que le plus haut tribunal du pays leur a refusé.

L'essor des SIS ne dépend pas tant de leur légitimité dans l'oeil de la Cour suprême, ni même de l'appui quasi inconditionnel de la santé publique dont ils bénéficient, mais de leur «acceptabilité sociale», terme à la mode au sein de la classe politique.

Au Québec, le ministère de la Santé publique est particulièrement sensible à ce concept, comme en font foi des documents obtenus l'hiver dernier par Le Devoir en vertu de la Loi sur l'accès à l'information. Le ministère a commandé des sondages sur la question pour constater que l'ouverture aux politiques de réduction des méfaits était variable, et modulée par la perception préalable des répondants à l'égard des UDI. Plus les citoyens réduisent la consommation de drogue à une affaire de délinquance et de petite criminalité, plus ils sont réfractaires aux politiques de réduction des méfaits. À l'inverse, plus ils perçoivent les UDI comme des personnes en détresse, nécessitant des soins, plus ils sont ouverts.

Le ministre de la Santé du Québec, Yves Bolduc, devrait faire connaître sa position dans les prochaines semaines maintenant qu'il a le jugement de la Cour suprême en main. Il a laissé entendre qu'il devait concilier la nécessité d'offrir «de bons soins» aux plus vulnérables tout en tenant compte de l'acceptabilité sociale des SIS. Pour l'organisme Cactus, qui est prêt à ouvrir un SIS avec l'appui de la Direction de la santé publique (DSP) de Montréal, ces commentaires s'apparentent à un feu jaune.

La semaine dernière, les UDI réunis au sein de l'ADDICQ (Association pour la défense des droits et l'inclusion des personnes qui consomment des drogues du Québec) ont effectué une sortie publique pour réclamer l'ouverture de SIS dans les meilleurs délais. Le Centre de recherche et d'aide pour narcomanes (CRAN), qui avait participé à un projet de recherche scientifique sur la prescription d'héroïne (projet NAOMI), a aussi donné son appui aux SIS, de même que de nombreux organismes du réseau de la santé.

L'appui aux SIS était beaucoup moins répandu il y a dix ans, même au sein de la DSP. Signe que les temps changent, les policiers, des opposants naturels à une approche de réduction des méfaits dans un passé pas si lointain, ne crient pas à la décadence appréhendée si des SIS voient le jour à Montréal.

En entrevue cette semaine, le directeur du Service de police de Montréal (SPVM), Marc Parent, a indiqué qu'il ne se mettrait pas en travers de la marche de la santé publique, à la condition que ses troupes soient impliquées de près dans le projet, pour éviter une recrudescence du trafic de drogue et des incivilités au centre-ville. Il voit même la mission du SPVM comme étant «complémentaire» à celle de la santé publique afin de gérer les interactions parfois conflictuelles entre la clientèle de Cactus, les citoyens et les commerçants. «Toute forme d'aide pour la détresse humaine doit trouver sa place dans la société. Je ne suis ni contre ni pour les sites, mais je vais donner mon appui pour faciliter leur implantation», a dit M. Parent.

Les moralistes auraient-ils perdu l'appui de la police? La saga d'Insite a le mérite d'exposer la fragilité de leurs arguments et de constater leur relative perte de vitesse dans la guerre à la drogue.