Une brèche dans le mur du silence

René Cornellier père<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir René Cornellier père

Aux yeux de René Cornellier père, il manque un je-ne-sais-quoi à l'entente historique de 18 millions de dollars conclue hier entre la Congrégation de Sainte-Croix et les centaines de victimes de frères pédophiles. L'ingrédient manquant est une valeur à la base de l'Église catholique: le repentir.

Sans la détermination de M. Cornellier et de son fils Robert, qui ont entrepris le recours collectif contre les frère de Sainte-Croix, les victimes seraient probablement enfermées encore dans la honte et le silence. En se saisissant de ce problème connu et caché par la Congrégation pendant des décennies, ils ont permis à quelque 85 victimes de sortir de l'ombre et de se joindre à un recours collectif si bien structuré, avec des témoins d'une telle crédibilité que la congrégation a plié l'échine.

Pour la première fois de son histoire, la congrégation a reconnu ses torts et a présenté aux victimes des excuses qui tiennent en moins de dix lignes dans les documents judiciaires.

«Qu'est-ce qu'ils vont faire avec les frères qui ont fait des actes de pédophilie toute leur vie et qui sont toujours vivants? Est-ce qu'ils vont les surveiller ou continuer tout simplement à les entretenir?», s'interroge M. Cornellier.

Tant et aussi longtemps que ces voleurs d'enfance ne confesseront pas leurs crimes devant une cour de justice et qu'ils ne seront pas expulsés de la congrégation, M. Cornellier ne pourra pas croire à la sincérité des autorités de Sainte-Croix. «Ça peut ressembler à des excuses, mais ils le font pour des raisons financières. La sincérité n'est pas là», se désole-t-il.

Pour le monde juridique et les communautés religieuses minées par les scandales de pédophilie, le règlement à l'amiable d'hier tombe pratiquement du ciel en raison de son caractère novateur et pragmatique.

L'entente prévoit le versement d'indemnités variant de 10 000 $ à 250 000 $ par personne pour les victimes des religieux ou des laïcs qui ont fréquenté le collège Notre-Dame à Montréal (de 1950 à 2001), le collège Saint-Césaire en Montérégie (de 1950 à 1991) ou l'école Notre-Dame dans le Bas-Saint-Laurent (de 1959 à 1964).

Deux grilles d'analyse seront utilisées pour déterminer le montant des indemnités. La première répertorie les sévices en six catégories, allant de l'attouchement jusqu'aux relations complètes et répétées. La seconde classe les préjudices subis en quatre niveaux (de mineur à très grave).

La congrégation y trouve également son compte puisque le montant total des indemnités est plafonné à 18 millions de dollars, frais d'avocats compris.

Les victimes auraient difficilement pu obtenir davantage à l'issue d'un procès, a laissé entendre Alain Arsenault, l'un des avocats des victimes. «J'en fais beaucoup des dossiers d'agressions sexuelles, et jamais on n'a donné 250 000 $», assure-t-il.

Les parents qui avaient confié leurs enfants aux membres de Sainte-Croix toucheront un montant forfaitaire de 10 000 $, et ils recevront une lettre d'excuse, deux autres éléments inédits de l'entente.

Dans un communiqué, le supérieur de la Congrégation de Sainte-Croix au Québec, Jean-Pierre Aumont, a dit espérer que les victimes «puissent enfin sortir de la prison du silence, guérir le mieux possible les blessures qu'elles ont subies et s'engager sans réserve dans leur propre avenir».

Triste ironie


Ironie du sort, les Cornellier ne demandaient pas plus que des excuses des autorités de Sainte-Croix au départ.

Le paternel a appris en 2008, grâce à une enquête magistrale du quotidien The Gazette, que son fils René avait été agressé sexuellement lors de son passage au collège Notre-Dame, entre 1972 et 1976. Avant sa mort en 1994, René Cornellier fils avait écrit trois lettres à la congrégation pour dénoncer les agressions, mais surtout, pour s'assurer que des mesures seraient prises afin d'éviter la répétition de pareils gestes.

Quand le scandale a éclaté en décembre 2008, les Cornellier ont finalement saisi la mesure du désarroi et du repli dans lequel avait vécu René fils tout au long de sa vie. À leur tour, ils ont demandé des explications à la congrégation... pour se heurter à un mur de silence et d'indifférence.

Son fils n'approuverait pas l'entente, croit-il. «La nature de ses lettres n'allaient pas dans cette direction. Il offrait son aide pour trouver des solutions, et corriger la situation.»

Au moins, la mémoire de René fils vivra grâce à la création d'une bourse de 100 000 $ qui portera son nom. Les autorités de Sainte-Croix verseront 5000 $ par année, pendant 20 ans, à un organisme dont la mission est de veiller au mieux-être des enfants.

Sébastien Richard, une victime des frères de Sainte-Croix, partage le sentiment d'indignation et de frustration de M. Cornellier. M. Richard a déposé une plainte au criminel contre son agresseur. Claude Hurtubise a été acquitté à l'issue d'un procès en 2006.

«Lorsque j'ai porté plainte, j'ai dit que j'allais dire la vérité après avoir prêté serment sur les évangiles. Lui, qui était un religieux, a aussi levé sa main sur la bible, mais il a choisi de mentir et de se parjurer pour refuser d'admettre ses torts», a dit M. Richard.

De cinq à dix plaintes pour agression sexuelle auraient été déposées contre des membres de la Congrégation de Sainte-Croix à Montréal. Aucune n'a débouché sur des accusations.

Le courage de dénoncer

Demain matin, les victimes sont conviées à une rencontre à huis clos pour prendre connaissance de l'entente. René Cornellier père recommande aux rescapés des pensionnats des frères Sainte-Croix de l'accepter. Pour reprendre l'expression de son fils Robert, qui a mis sur pied le recours collectif avec lui, ce dénouement marque «la fin d'un long voyage» pour la famille.

Le plus difficile reste à faire pour les victimes qui n'ont jamais parlé de leur mal intérieur, ni à leur épouse, ni à leurs enfants. Ils jouissent d'enviables réputations puisque le collège Notre-Dame a formé l'élite de la société québécoise. Ils ont maintenant plus de 50 ans pour la plupart. Vont-ils se manifester?

Sébastien Richard se permet de leur donner un conseil: abandonnez le rôle de la victime et confrontez votre passé. «Le bonheur, c'est un choix, ce n'est pas quelque chose qui nous est dû. Lorsqu'on décide que la vie mérite d'être vécue avec bonheur, on doit nécessairement se libérer du traumatisme qu'on a vécu», suggère-t-il.  
16 commentaires
  • helene poisson - Inscrite 7 octobre 2011 03 h 52

    Un autre miracle du Frère André

    La canonisation du Frère André aurait pu être mise en péril si les Frères de Sainte-Croix avaient pris l'initiative de reconnaître leurs responsabilités en temps opportun. Tout comme l'huile du frère André, l'argent est un excellent lubrifiant socio-économique.

    Avec les revenus générés par l'Oratoire St-Joseph, le paiement de 18 millions aux 85 victimes directes, à leurs parents et avocats constitue une excellente transaction qui n'entache pas trop la réputation et l'image de cette vache à la lait qui a survécu miraculeusement à la chute brutale du catholicisme triomphant. Business as usual... The show must go on.

    De quoi faire rougir les autochtones victimes de sévices similaires ou les orphelins de Duplessis. Explication:''le collège Notre-Dame a formé l'élite de la société québécoise.''.

    Le brave Mgr Turcotte devrait prendre le premier avion pour le Vatican au plus tôt. Juste pour éviter de se faire demander si d'autres cas semblables sont parvenus à sa connaissance. C'est moins gênant que d'invoquer le secret de la confession.

    Mais le vrai miracle du Frère André c'est qu'aucune plainte criminelle n'ait été portée et qu'aucune enquête policière n'ait été ouverte malgré l'admission de tous ces faits. L'uniforme respecte l'uniforme.

  • Gaston Bourdages - Abonné 7 octobre 2011 06 h 42

    Que d'éléments, certains fort troublants, dans ce que vous rapportez!

    ...ouf!
    Cette bête humaine qui prend autant de formes, qui se revêt aussi d'habits à qui l'on donnerait «l'absolution sans confession». Bêtises humaines incarnées par tant de comportements dits «humains»! Ouache!
    Où est le pardon dans toute cette saloperie d'affaire...humaine? Y croyons-nous? Ce pardon a trois volets: celui qui est demandé, celui qui est accordé et finalement, celui qui s'auto-accorde.
    Vrai que le pardon n'efface pas le souvenir. Il est matière à guérison sauf qu'il se doit d'être accompagné d'écoute. Cette écoute de la souffrance de l'autre. Il existe au pays un organisme composé de bénévoles qui anime un processus appelé «JUSTICE RÉPARATRICE». www.ccjc.ca Une université de Colombie-Britannique offre même un formation aux gens intéressés à s'y impliquer.
    À y penser, le pardon n'est peut-être plus «à la mode»
    Humblement, mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain publié «en devenir»
    saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 7 octobre 2011 07 h 27

    Au nom de Dieu

    Que des religieux se parjurent au tribunal n'a pas de quoi surprendre. À qui est convaincu de parler ou d'agir au nom de Dieu, les lois humaines ne s'appliquent pas.

    Pierre Desrosiers
    Val David

  • Albert Descôteaux - Inscrit 7 octobre 2011 08 h 40

    Où est la justice?

    Comment des violeurs en série peuvent-ils s'en tirer ainsi, avec de l'argent qui n'est même pas le leur? Pourquoi le visage de ces frères abuseurs n'est-il pas placardé sur les poteaux de Côte-des-neiges, pour mettre en garde les parents de jeunes enfants contre ces criminels sexuels? Car il ne faut pas jouer à l'autruche, ces religieux sont des délinquants sexuels qui ont causé un tort immense à de nombreux enfants durant des décennies. Ce n'est pas parce que ces personnes font partie d'une confrérie quelconque qu'ils devraient être exemptés d'être traduits en justice et punis selon la sévérité de leurs crimes. Ils auront beau réciter des milliers de je vous salue marie, ça ne change rien à leur nature d'abuseurs d'enfants.

    Dans l'affaire DSK, on s'est fait rabattre les oreilles par tous les biens pensants que la justice n'est pas la même pour les riches que pour les pauvres. Ce cas-ci est similaire: les religieux de Ste-Croix se sont acheté une immunité pour $18 millions. Le pire est que les victimes aient accepté ce marché de dupes, au mépris des principes fondamentaux de justice.

  • Vincent Richard - Abonné 7 octobre 2011 09 h 36

    Un monde parallèle

    Il est impossible, sans y avoir participé, de comprendre à quel point la vie religieuse (je parle ici de l'église catholique) constitue un "univers parallèle" : elle possède ses propres lois, ses propres codes moraux, ses propres dirigeants... et ses propres systèmes de corruption, ses déviants. "Parallèle", mais aussi "complexe" : impossible de "mettre tout le monde dans le même panier", comme partout ailleurs où une société se forme et évolue.
    Je tiens à encourager ceux qui ont tant bataillé pour que la vérité se fasse sur ces évènements inommables. Il faut continuer car, si certaines victimes ont su trouver la force de parler, il en est d'autres qui ne réalisent même pas à quel point elles se font exploiter. Il faut que les individus répondent personnellement de leur actes à la face du droit. Cette entente doit ouvrir la voie à la vérité, non pas la fermer.