Qui touchera finalement l'héritage de Jack Kerouac?

Polémique autour de l'héritage de l'auteur phare de la Beat Generation. Une histoire de gros sous, puisqu'il s'agit de déterminer qui devrait mettre la main sur la volumineuse et rentable succession de Jack Kerouac, alors qu'un juge de la Floride vient de statuer que le testament de la mère de ce dernier était en fait un faux. L'identité de l'usurpateur demeure toutefois un mystère.

Après le décès de l'auteur, en octobre 1969, sa mère, Gabrielle Kerouac, avait hérité de toutes les possessions de son Ti-Jean. «Le roi des beatniks» jouissait alors d'une grande notoriété, malgré des années passées à noyer dans l'alcool les angoisses d'un succès dont il ne savait que faire. Ironie du sort, Kerouac vivait en reclus et n'avait pas plus de 69 $ dans son compte en banque au moment de sa mort.

Mais ses livres, lettres, manuscrits et tutti quanti promettaient déjà de continuer de rapporter gros. Les mythes amènent habituellement à faire de bonnes affaires. D'autant plus que plusieurs artistes de l'époque, dont Jim Morrison et un certain Bob Dylan, se réclamaient ouvertement de son oeuvre. Nombre des pièces du chanteur à la voix nasillarde — qui a même filmé son pèlerinage à la tombe de Kerouac en 1975, en compagnie d'Allen Ginsberg — sont d'ailleurs imprégnées de la prose de l'auteur. On the Road, sorti en 1957, avait en fait entraîné dans son sillage toute une génération de routards, en plus de poser les jalons de la contre-culture, qui allait déferler sur les États-Unis dans les années 1960.

Sa mère, diminuée par la maladie, n'a toutefois pas eu le temps de profiter de l'héritage de son fils. Elle est décédée en 1973, laissant l'ensemble de l'oeuvre entre les mains de la troisième femme de l'auteur, Stella Sampas Kerouac, elle-même disparue en 1990. C'est tout de même la famille Sampas qui conserve, et ce, depuis 1973, le contrôle sur la totalité des écrits, publiés ou non.

Ses «héritiers» possèdent aussi la maison de St. Petersburg, en Floride, où l'auteur est mort à l'âge de 47 ans, des suites de l'abus d'alcool. En fait, tous les effets personnels de Jack Kerouac sont en sa possession. Même ses vêtements. De vieux haillons sans valeur? Pas sûr, puisque l'acteur Johnny Depp, un fan, s'est offert un de ses imperméables pour la modique somme de 15 000 $ en 1992.

Inquiète de voir le patrimoine de son paternel être ainsi vendu à la pièce au plus offrant, la fille de l'auteur, Jan Kerouac, a contesté en 1994 la validité du testament après avoir vu un exemplaire du document et jugé que la signature qui y figurait était fausse. Elle disait vouloir faire don du travail de son père à une bibliothèque, arguant que la famille Sampas avait refusé plusieurs offres alléchantes de différentes universités. La vente à la pièce rapportait davantage.

Jan Kerouac est cependant morte deux ans plus tard, en 1996. C'est donc Paul Blake fils, le neveu de Jack Kerouac, qui a continué les procédures en justice jusqu'à leur dénouement, la semaine dernière. Il est le plus proche parent de l'écrivain encore vivant. Mais il a vécu toute son existence dans le plus grand dénuement, parfois même dans la rue. Il habite aujourd'hui dans une bicoque louée et sans toilette de l'Arizona.

Il est trop tôt pour savoir s'il pourrait maintenant mettre la main sur la planche à billets créée par feu son oncle. On sait seulement que «Mémère», comme Kerouac surnommait souvent sa mère, n'a pas signé son testament.

C'est que cette dernière, très malade, a eu besoin de soins constants tout au long des trois dernières années de sa vie. Au procès, un médecin a d'ailleurs affirmé que Gabrielle Kerouac n'aurait pas été en mesure d'apposer une signature comme celle qui apparaît sur le testament. Dans une décision écrite rendue vendredi dernier, le juge George W. Greer, de la Sixth Judicial Circuit Court, en Floride, a donc décrété que le testament avait été falsifié. Il a justement fait valoir que Mme Kerouac n'était pas physiquement capable de signer le testament, qui date du 13 février 1973. Selon lui, la signature qui apparaît sur le document n'est pas celle de Mme Kerouac.

Le juge n'a toutefois pas indiqué qui aurait pu falsifier le document. Et maintenant que plusieurs des protagonistes de cette étrange histoire sont eux-mêmes décédés, il est fort probable que le mystère demeure entier. «La Cour n'avait pas à déterminer qui a effectivement signé le document, a d'ailleurs indiqué le magistrat dans sa décision. Le fait de savoir que Gabrielle Kerouac ne l'a pas signé est suffisant.»

La valeur actuelle de la succession de Jack Kerouac n'est pas connue, même si les quelques évaluations à ce sujet parlent de 20 millions de dollars. Une cagnotte qui ne cesse de gonfler, puisque l'engouement pour l'oeuvre de Kerouac se renouvelle de génération en génération. On the Road, d'abord, continue de s'écouler à plus de 100 000 exemplaires par année. Même le fameux rouleau de 36 mètres sur lequel il a écrit la première ébauche du livre culte, en avril 1951, vaut son pesant d'or. L'homme d'affaires multimillionnaire Jim Irsay, qui a hérité de son père l'équipe de football américain les Colts d'Indianapolis, l'a acheté pour 2,43 millions en 2001.

Traduits et réédités avec davantage de détails, les Dharma Bums, Desolation Angels, The Subterraneans, Doctor Sax, Big Sur et autres romans autobiographiques se retrouvent continuellement entre les mains de nouveaux initiés. Le caractère intemporel de l'oeuvre fait le reste. Sans compter un éventuel film, promis depuis belle lurette par Francis Ford Coppola. De quoi donner un coup d'accélérateur à la planche à billets. Et on fête cette année le 40e anniversaire de la mort de l'auteur.

Il est donc assuré que les millions continueront de pleuvoir, mais pour qui? Comme il est question d'argent, la réponse risque de tarder à venir. Mais qu'en pensait-il, Kerouac, de la célébrité et de la richesse qui vient avec? «C'est comme des vieux journaux balayés par le vent dans Bleecker Street.»