Une Église progressiste - Pour un partage définitif entre l'Église et l'État

Pasteur au sein de l'Église Unie du Canada depuis 37 ans, Pierre Goldberger exprime sa vision de la coexistence de l'État et de la religion.

Mariage entre conjoints de même sexe, financement public des écoles privées confessionnelles, reconduction éventuelle des clauses dérogatoires qui permettent l'enseignement religieux dans les écoles publiques et implantation de tribunaux islamiques au pays. Voilà autant de débats qui font rage à l'heure actuelle. Dans pareil contexte, l'influence de l'Église sur les décisions du gouvernement devient un enjeu incontournable. Jusqu'à quel point la religion doit-elle intervenir dans la gestion de l'État? Sur la question, l'Église Unie, la plus grande Église protestante du Canada avec plus de trois millions de membres, exprime une opinion bien définie, aux couleurs progressistes.

En 1627, le cardinal Richelieu décrète que la communauté protestante est interdite de séjour et de culte public en Nouvelle-France. Pour avoir le droit d'exercer sa liberté d'opinion religieuse, elle doit se protéger des abus de pouvoir de l'État. C'est du moins ce qu'affirme Pierre Goldberger, pasteur au sein de l'Église Unie du Canada depuis 37 ans et responsable de l'unité des ministères en français de cette organisation religieuse, née au Canada en 1925 de la fusion des Églises presbytérienne, méthodiste et congrégationaliste. L'Église Unie est l'une des plus progressistes de toute la communauté protestante.

Le pasteur d'origine française, immigré au Québec en 1953 et qui réside maintenant à Montréal, est d'avis que la situation contemporaine est aux antipodes de celle vécue par nos ancêtres. «Aujourd'hui, la société civile doit se protéger contre les abus de la religion. Nous [l'Église Unie du Canada] croyons à la séparation de l'Église et de l'État. L'Église doit résister à la tentation de manipuler le pouvoir politique pour servir ses intérêts. Le pouvoir politique doit être au service de tous.»

Déconfessionnalisation

Pierre Goldberger ne tarde pas à citer l'exemple controversé du débat entamé en 1998 et portant sur le mouvement de déconfessionnalisation des écoles publiques québécoises, et sur le recours aux clauses dérogatoires qui y succéda, permettant ainsi l'enseignement exclusif du catholicisme et du protestantisme dans le système scolaire public du Québec. «La non-reconduction des clauses dérogatoires serait une bonne nouvelle car cela signifierait la fin d'un régime chrétien et contribuerait à bâtir une société civile ouverte à tous. L'école protestante n'a plus sa place, et le lieu d'enseignement doit être le creuset de la formation d'une société pluraliste. Il faut remplacer ces cours spécifiques par une sensibilisation aux grandes religions et procéder à une éducation culturelle sur l'héritage religieux et ses grandes philosophies», soutient-il.

Sur la polémique qui entoure la question du financement complet des écoles privées juives par le gouvernement, l'avis du pasteur est tout aussi limpide: «Ce financement serait allé dans le sens contraire de la sécularisation du Québec qui suit son cours depuis la Révolution tranquille. On a du mal à développer des écoles publiques de qualité; pourquoi alors donner à une école privée qui relève d'une confession particulière? Si la démarche provient vraiment d'un souci d'intégration, l'argument est valable pour tous les groupes.»

Ce progressisme qui caractérise l'Église Unie se transpose jusque dans sa vision du système judiciaire. Pierre Goldberger se range du côté de ceux qui ont vu d'un mauvais oeil l'implantation possible de tribunaux islamiques au Québec. «Les tribunaux particuliers risquent de privilégier certaines caractéristiques dominantes et d'en faire des lois. Je crois à une justice commune qui représenterait la matrice de la conscience citoyenne et du respect de tous.»

Sur ce principe de base, le pasteur émet une seule réserve en se portant à la défense des autochtones. «Les Premières Nations ont droit à leur identité, leur organisation. On doit reconnaître les droits coutumiers des autochtones et tenir compte du fait qu'avant que nous arrivions, il existait une nation.»

Porte-parole des marginalisés

«L'Église doit être attentive aux défaillances de l'État, sans usurper son rôle. Elle doit soulever des questions, se faire la porte-parole des pauvres et des marginalisés pour qu'une plus grande justice soit rendue», croit Pierre Goldberger. En ce sens, l'Église Unie se préoccupe particulièrement du sort réservé aux plus démunis. Ainsi, en 20 ans, 23 de ses églises ont servi de sanctuaire pour les réfugiés. Le cas le plus connu est sans doute celui de Mohammed Cherfi, un sans-statut algérien qui avait trouvé refuge à l'église Saint-Pierre de Québec avant que les autorités policières ne l'appréhendent, au printemps dernier, pour le déporter aux États-Unis où il a été emprisonné. Le pasteur n'hésite pas à qualifier ce geste de «kidnapping». Pour venir en aide à Mohammed Cherfi, des représentants de l'Église Unie ont notamment rendu visite, l'automne dernier, à Judy Sgro (à l'époque ministre de l'Immigration) pour tenter de la sensibiliser sur le sujet.

Autre cause ardemment défendue par l'Église Unie: le droit des gais et lesbiennes de vivre pleinement leur sexualité. Au dire de Pierre Goldberger, l'Église Unie est la seule qui, au Conseil canadien des Églises, ait pris une position ferme en faveur des mariages gais.

Selon le pasteur, la question de la sexualité est l'objet d'une profonde réflexion au sein de l'Église Unie, abordée il y a 30 ans sous la forme d'une série de consultations auprès de ses membres, dont les pasteurs — y compris des femmes depuis 1936 — sont libres de se marier et d'avoir des enfants. «À cette époque, nous avons découvert que des proches qu'on croyait connaître vivaient dans la peur de perdre leur poste dans l'Église s'ils affichaient leur véritable orientation sexuelle. Ce fut le point tournant. Nous avons essayé de comprendre et de reconnaître la légitimité de leur relation de couple», affirme-t-il.

Homosexualité admise

En 1987, le Conseil général de l'Église Unie — qui se réunit tous les trois ans — donne son feu vert à l'ordination des candidats gais et lesbiennes. En 2003, il se prononce clairement en faveur du mariage gai. «C'était la seule façon non discriminatoire de reconnaître la pleine valeur des unions d'amour, sans en faire un mariage de deuxième classe», souligne le pasteur.

Sans que l'on puisse parler de schisme, l'Église Unie protestante s'est montrée divisée sur la question. «Des gens ont quitté l'Église Unie à cause de cela», de dire Pierre Goldberger. Ainsi, pour respecter l'opinion de tous, chacune des 2500 paroisses de l'Église Unie, disséminées un peu partout au Canada, est actuellement libre de décider si elle accepte d'unir deux personnes de même sexe.

Forts de leur connaissance sur le sujet, quelques membres de l'Église Unie, dont Pierre Goldberger, se sont récemment rendus à Ottawa pour visiter certains députés conservateurs dans le but de faire valoir leur point de vue sur le mariage gai. «Nous n'avons exercé aucune pression. Nous voulions partager avec eux notre expérience sur la liberté de conscience et interpeller le Parlement afin qu'il légifère sur la question.»

Et le pasteur d'enchaîner avec une anecdote qu'il l'a particulièrement marqué lors de son passage à Ottawa: «J'ai rencontré un député qui m'a avoué n'avoir jamais reçu, en quatre mandats, autant de courrier contenant des propos haineux sur les homosexuels. Les lettres étaient tellement haineuses que ça l'a fait changer d'idée. Il va voter en faveur du mariage gai, car il a vu qu'il n'y avait aucun avenir à continuer comme cela. C'est impressionnant de voir que les effets pervers de ce débat ont fait ressortir en lui une plus grande envie de tolérance.»