Un petit homme transforme une montagne

Alfred Bessette naît en 1845 à Saint-Grégoire d'Iberville. Homme frêle et de santé fragile, il décroche dans sa jeunesse un emploi de portier et d'homme à tout faire au Collège Notre-Dame où il obtient le statut de novice et où il deviendra frère en 1870. Toute l'histoire de l'oratoire est centrée sur ce personnage qui en fut la source d'inspiration et le moteur de développement. La foi a transformé la montagne.

Historienne et auteure, Denise Robillard achève présentement Les Merveilles de l'Oratoire, un ouvrage portant sur le passé du frère André et sur l'origine de ce lieu de culte visité annuellement par deux millions de personnes. Elle y relate que, comme bien d'autres Québécois de la moitié du XIXe siècle, le frère André a passé quatre ans aux États-Unis, dans les années 1860, pour trouver du travail. Peine perdue, là-bas comme ici, sa faible constitution l'a exclu du marché de l'emploi et il a réintégré le pays en 1867. Le curé André Provençal l'aidera alors à entrer au service des religieux de Sainte-Croix. Elle décrit ce petit homme hors du commun: «C'était un garçon très pieux qui se livrait à des exercices de pénitence dans sa jeunesse. Si on cherchait Alfred, on le trouvait à l'église ou dans une grange à l'intérieur de laquelle il avait accroché un crucifix.»

Malgré sa fragilité physique et sa santé précaire, les religieux lui ont ouvert la porte de leur collège, et un de ses maîtres des novices déclare à ce moment: «En tout cas, s'il n'est pas capable de travailler beaucoup, il sera en mesure de bien prier.» Il demeurera portier à cet endroit durant 40 ans. Il est appelé à rencontrer fréquemment des gens durant son travail, et ceux-ci lui racontent leurs misères. Le frère prie pour eux et demande à saint Joseph, à qui il voue une dévotion particulière, de les soulager de leurs peines et de leurs maux. L'historienne raconte ce qui s'est passé à ce moment: «Des personnes disent: "j'ai demandé au frère André de prier pour moi et j'ai été guéri".» À partir de là, sa réputation s'établit et grandit par le bouche à oreille. Tout le complexe de l'oratoire prendra forme autour des amis qui le vénèrent et qui le soutiendront dans son oeuvre durant toute sa vie.

Les premiers pas

En 1896, les religieux de Sainte-Croix achètent un terrain sur le mont Royal, en face du Collège Notre-Dame, là où sera bâti, quelques années plus tard, un premier oratoire. Ils poursuivaient trois buts: aménager des espaces pour les loisirs des jeunes, installer une ferme sur une partie plate des terres, et protéger les alentours de la présence de voisins indésirables. L'historienne intervient: «Le frère André, homme de prière, prend l'habitude à partir de ce temps de se retirer et d'aller prier sur la montagne. Il amène avec lui les gens qui le visitent, à l'endroit même où il a installé une statue de saint Joseph. C'est de cette façon que tout a commencé.» Les gens ont par la suite continué de répandre la nouvelle au sujet des faveurs obtenues grâce aux prières du frère, ce qui n'a eu de cesse d'accroître le nombre de ses adeptes.

En présence de ce phénomène et en raison des difficultés que présentaient les rencontres aux abords du collège, le frère a réclamé la construction d'une chapelle sur les flancs de la montagne. L'évêque a souscrit à cette demande en 1904, à condition que ces lieux servent aux religieux et à leurs élèves. Construit en bois, le modeste bâtiment disposait de peu d'espace et deux rangées de bancs furent aménagées à l'extérieur devant la porte à deux battants.

Le problème du financement est apparu et la solution suivante fut trouvée, selon le témoignage de Mme Robillard: «Le frère André recevait des dons en argent de la part des gens ayant obtenu des faveurs et il les remettait à ses supérieurs. Il servait aussi de barbier pour les enfants à raison de cinq "cennes" la coupe de cheveux. Il avait de la sorte amassé un pécule de 200 $ et ses supérieurs lui ont alors dit: "utilise cet argent pour construire ta chapelle, mais s'il t'en manque, ne compte pas sur nous".» Les disciples du frère ont de plus collaboré aux travaux de construction. Lors de l'inauguration, ceux-ci sont également présents et côtoient les pères, les frères et les élèves du collège: «Dès le début, cette chapelle, qui en était une de communauté, a été fréquentée constamment par les gens des alentours, par ceux qu'on appellera les amis du frère André.» À sa mort, ce groupe sera formé d'une quarantaine de personnes.

La deuxième phase

Quatre ans plus tard, en 1908, la petite chapelle, dont la dimension était d'environ

12 pieds par 15, fut agrandie au cours de l'automne. La nouvelle bâtisse est équipée d'un poêle à charbon, ce qui la rend habitable durant la saison froide; quelques mois plus tard, celle-ci sera dotée d'un système d'éclairage et d'électricité. Là encore, les amis ont mis l'épaule à la roue. Denise Robillard souligne qu'il en a été ainsi dans toutes les phases de développement de l'oratoire: «Ce sont les gens qui ont tout fourni et jamais Sainte-Croix n'a déboursé d'argent. C'est un lieu de dévotion populaire qui a été construit, agrandi et embelli par les amis du frère et par ceux qui venaient en pèlerinage.»

D'autre dates charnières sont à retenir. En 1910, un clocher voit le jour et, de laïque, la gestion financière devient religieuse. Messieurs les amis du frère sont toujours chargés de s'occuper de tous les autres aspects du fonctionnement des lieux et des pèlerinages.

En 1912, en raison de l'affluence de pèlerins, une crypte-église qui peut accueillir mille personnes est bâtie, avec la bénédiction de Mgr Paul Bruchési. L'historienne fait le point sur ce qui s'est passé: «Un an plus tard, c'était encore trop petit. Les gens donnaient constamment de l'argent aux pères et ils les invitaient à poursuivre le développement. Ils disposaient de 80 000 $ quand ils ont construit la crypte.» La dynamique de ferveur et de financement populaire se poursuivra jusqu'à ce que l'oratoire se retrouve dans sa forme actuelle.

Pour ce faire, les travaux de construction de la basilique ont repris et ont été complétés en 1937, après avoir été plus ou moins interrompus à partir de la fin des années 1920 en raison de la crise économique. L'oratoire a finalement été coiffé de son dôme, qui en faisait la construction la plus élevée présente dans le ciel montréalais. Le frère André est décédé le 6 janvier de cette même année. Quant à l'intérieur du bâtiment, même si le financement était disponible bien avant, il ne sera aménagé qu'à la fin de la guerre à cause de la pénurie de matériaux.

Drôle de destin pour cet homme dont une autre biographe, Françoise Leroy-Pineau disait qu'«il était plutôt prédestiné à être un "quêteux" et c'est ce qui rend son parcours si fascinant». Pour celle qui vient de publier chez Fides L'étrange destin d'Alfred Bessette dit frère André, le frère André fait partie des grands mystiques contemporains. «Au même titre, par exemple, que le curé d'Ars ou Thérèse de Lisieux.»