Delphine Horvilleur, «rabbin laïque»

Delphine Horvilleur est l’une des trois femmes rabbins de France.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Delphine Horvilleur est l’une des trois femmes rabbins de France.

Peu de gens savent que la seule femme qui est tombée sous les balles des assassins de Charlie Hebdo était juive. Elle se nommait Elsa Cayat. Son service funèbre fut célébré au cimetière Montparnasse par le rabbin Delphine Horvilleur. Lorsque le moment est venu de la présenter aux dessinateurs — qui n’avaient jamais ménagé ni les prêtres, ni les imams, ni les rabbins —, la soeur d’Elsa a pris sa main et a dit : « Je vous présente le rabbin laïque. »

C’est ainsi que l’on surnomme depuis l’une des rares femmes rabbins en France. Il aura fallu les attentats de 2015, dit-elle, pour qu’elle se rende compte à quel point elle était laïque. « Oui, dit-elle, on peut être profondément attaché à une identité religieuse et en même temps aimer et chérir la laïcité. C’est cette laïcité qui nous permet justement d’habiter le même espace mental et émotionnel, même quand nos langages pour dire le sacré sont différents. Avec les gens de Charlie, nous avons pris conscience à quel point nous habitions le même monde et à quel point certains essayaient de nous dire qu’on ne pouvait pas partager les mêmes mots. »

Depuis, il arrive que les artisans de l’hebdomadaire satirique viennent discrètement l’écouter le samedi dans sa synagogue.

Pouvoir dire « je »

Delphine Horvilleur puise à toutes les sources du judaïsme européen. Alors que les parents de sa mère ont fui les Carpates et la Shoah, ceux de son père ont de profondes racines dans le judaïsme français. « Mon grand-père était rabbin, mais il n’aurait jamais porté de kippa dans la rue et il aurait été très choqué que quelqu’un le fasse. Il se sentait très redevable à cette formule française selon laquelle quelque chose de la religion devait demeurer privé et qui permettait à chacun d’être ce qu’il voulait tout en garantissant la possibilité de vivre ensemble. »

Ayant vécu aux États-Unis, Delphine Horvilleur sait combien cette laïcité est incomprise à l’étranger. D’ailleurs, dit-elle, il n’y a pas de mot en anglais pour traduire cette idée. « Les Américains sont les héritiers d’une séparation de l’Église et de l’État destinée à protéger les croyances individuelles de la pression étatique. En France, c’est l’inverse. On a voulu protéger l’État et les individus des pressions religieuses. La laïcité à la française est là pour garantir à l’individu, quelle que soit son appartenance, la possibilité de parler à la première personne du singulier sans pression d’une première personne du pluriel. Sans pression du “nous” communautaire. »

C’est pourquoi Delphine Horvilleur s’étonne de voir de jeunes Françaises revendiquer sur les plateaux de télévision leur choix individuel de porter le voile islamique. « D’abord, il y a une certaine mauvaise foi dans l’illusion qu’on peut porter le voile aujourd’hui et dire que c’est un choix strictement personnel. Il y a là comme un déni de responsabilité alors que tant de femmes n’ont pas la possibilité de faire ce choix souverain. Le devoir de la République consiste à protéger ceux qui ne peuvent pas dire “je” et qui sont obligés de dire “nous”. Ensuite, comme leader religieux féministe, je m’étonne que ces femmes oublient de dire que c’est grâce à la République laïque qu’elles peuvent porter ce qu’elles veulent dans l’espace public. Et, si un jour elles veulent enlever ce voile, ce sera aussi grâce à la République qu’elles pourront le faire. »

« Faire parler le texte »

Delphine Horvilleur a compris très tôt qu’un héritage n’a de valeur que si on en fait quelque chose. C’est pourquoi elle a vécu en Israël et aux États-Unis avant de revenir en France. Au centre de sa foi, il y a la conviction que les textes sacrés ont encore des choses à dire. « Nos traditions sont des traditions interprétatives, qui font qu’à telle ou telle époque, les lecteurs y puisent des choses différentes », dit-elle.

Dans un livre tout en finesses intitulé En tenue d’Ève (Grasset), elle renvoie dos à dos la « théorie du genre » qui cherche à faire fi des sexes et un discours religieux obscène qui réduit la femme à sa simple dimension sexuelle et cherche à la faire disparaître.

Elle n’oublie pas au passage de rappeler que, contrairement à la Bible chrétienne, selon la Bible hébraïque, l’humanité a d’abord été créée à la fois masculine et féminine. Même le second épisode, celui de la célèbre « côte d’Adam », ne demanderait qu’à être relu, dit-elle, en soulignant que le mot hébraïque qui signifie « côte » peut aussi vouloir dire « côté ». Au lieu de retirer une côte d’Adam, Dieu aurait alors simplement séparé son côté féminin.

Simple question de traduction ? « De façon troublante, dans un monde où les traducteurs étaient tous des hommes, on a choisi la première interprétation. Mais ce qui m’étonne c’est qu’on s’y accroche. Comme si de nouvelles interprétations ne pouvaient pas encore faire parler ce texte. »

L’homme, une femme comme les autres

Si Delphine Horvilleur se réclame d’une pensée qui autorise les êtres à être à la fois masculins et féminins, elle est loin de se rallier à cette autre forme d’extrémisme selon lequel les sexes ne seraient que pures inventions de l’esprit. « Dans la mystique juive, la posture de prière est une incarnation du féminin, rappelle-t-elle. Quand vous priez, vous vous placez dans une posture féminine. C’est pourquoi j’écris que “l’homme est une femme comme les autres”.Il doit être capable de vivre ce féminin qui est en lui. D’ailleurs, dans les textes mystiques des premiers siècles, on trouve toute une série de personnages qui ont des caractéristiques transgenres. Par contre, même si je sais qu’il y a autre chose en moi que du féminin, je refuse de me déconnecter complètement de mon expérience de femme. Je ne sais pas ce que c’est que de penser sans mon corps. »

Delphine Horvilleur ne souhaite pas plus gommer les différences entre les sexes que celles entre les religions. Elle s’étonne même d’un certain syncrétisme religieux qui veut estomper les différences entre les grandes spiritualités. « Le véritable intérêt du dialogue interreligieux, c’est de se dire qu’on a de sacrés désaccords ! Par exemple, la question de l’incarnation sépare à jamais le christianisme du judaïsme. Le juif ne peut même pas imaginer que Dieu s’est fait homme, alors que c’est le coeur de la pensée chrétienne. »

Twitter ou l’enfermement

Le vendredi précédant notre rencontre, Delphine Horvilleur avait consacré son sermon à Twitter. Elle y évoquait ce passage de la Bible où Dieu tente de convaincre Moïse de devenir le leader de son peuple. Or, Moïse réagit avec humilité. Il ne sait que bégayer tant il doute de ses capacités.

« La pratique des tweets est exactement aux antipodes de ce doute. Moïse n’est jamais dans le monologue, mais toujours dans le dialogue. Ce qui est troublant avec Twitter, c’est qu’en 140 signes vous affirmez quelque chose sans possibilité de contradiction. Un texte peut dialoguer avec lui-même, pas Twitter. Sur Twitter, nous sommes des milliers à monologuer. Et vous avez des milliers d’“amis” qui pensent exactement comme vous. Et ce qu’on appelle “réseau” ne vous met en réseau qu’avec vous-même. On en revient au communautarisme. Car le propre du communautarisme, c’est que même quand vous dites “je”, il y a des gens qui entendent “nous”. »

20 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 février 2017 01 h 52

    Seule la laïcité peut nous protéger du totalitarisme religieux.

    Merci, Monsieur Rioux, pour cet excellent témoignage en faveur de la laïcité. «Mon grand-père était rabbin, mais il n’aurait jamais porté de kippa dans la rue et il aurait été très choqué que quelqu’un le fasse. Il se sentait très redevable à cette formule française selon laquelle quelque chose de la religion devait demeurer privé et qui permettait à chacun d’être ce qu’il voulait tout en garantissant la possibilité de vivre ensemble.» Des belles paroles de sagesse de la part de Delphine Horvilleur, une femme rabbin!
    On espérant que nos politiciens sont à l'écoute. Vouloir mettre sa religion sur sa tête exprime le prosélytisme. C'est un message qui met en valeur les différences et qui empêche le dialogue. Un message qui mise sur les barrières au lieu du rapprochement. «En France, c’est l’inverse. On a voulu protéger l’État et les individus des pressions religieuses». Des milliers de femmes ont perdu leurs vies pour avoir refusé de porter ce voile qui divise. Seule la laïcité peut nous protéger du totalitarisme religieux.

    • Vincent Cormier - Abonné 6 février 2017 13 h 25

      "Vouloir mettre sa religion sur sa tête exprime le prosélytisme. C'est un message qui met en valeur les différences et qui empêche le dialogue." C'est en obligeant à dissimuler les différences qu'on empêche le dialogue. Quel dialogue espère-t-on ouvrir si on oblige l'une des parties à se dissimuler derrière une prétendue neutralité ? Le dialogue ne peut naître que de l'accueil de l'autre dans toute sa différence. Je me permets de citer un autre article du Devoir de ce jour sur Amandine Gay (en B8). Cela concerne les blancs mais en fait peut s'appliquer à d'autres situations : "Il faut rappeler au groupe majoritaire que ce n’est pas parce qu’il est majoritaire qu’il est neutre. Au contraire, c’est la norme, c’est le pouvoir." Dans notre société, une majorité de personnes vit sans signe religieux et considère cette absence comme neutre. Or ce n'est pas neutre; c'est juste la manière de la majorité de vivre. Une société ne sera réellement accueillante que lorsqu'on pourra vivre sans se sentir agressé par la manière différente de vivre des autres.

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 6 février 2017 14 h 26

      Mme Alexan, vous avez très bien défini le signe ostentatoire. « Vouloir mettre sa religion sur sa tête exprime le prosélytisme. »

      Merci.

    • Marc Lacroix - Abonné 6 février 2017 16 h 58

      100 % d'accord avec vous, je n'ai rien à ajouter !

  • Denis Paquette - Abonné 6 février 2017 06 h 00

    quel texte étonnant

    quel texte étonnant, nous pouvons etre laic et religieux ,que nous pouvons vivre sans la pression du communautaire, vous souvenez vous de l'étoile jaune que devait porter les juifs durant la guerre, a nier le Je on nie son existance, le nous n'est-il pas, une sorte d'instrumentation du pouvoir, n'est-ce pas exactement la position de Trump, il y a top de nouvelles apréories, pour que je puisse en discuter facilement, c'est pour moi tout les fondements d'une nouvelle culture, que d'efforts, ils vont exiger de moi, meme si je suis un lecteur de Ouaknine

  • Colette Richard-Hardy - Abonné 6 février 2017 08 h 46

    texte lumineux

    Ce texte nous apporte un éclairage et une observation perspicace, nous plonge dans une belle réflexion et nous fait avancer dans nos positions envers notre façon de vivre ensemble.
    Bravo!

    • Marie-Thérèse Séguin - Abonné 6 février 2017 13 h 03

      Oui, je suis d'accord avec vous, nous avons là un texte des plus "lumineux", comme vous le dites. Souhaitons qu'il éclaire le plus de gens possible, surtout ceux et celles qui doivent, politiquement, "gérer" les troubles actuels dans nos sociétés qui hésitent encore à comprendre que, seule, la (vraie) laïcité est de nature à permettre ce "vivre ensemble" auquel tous et toutes nous aspirons. Graves, très graves sont les paroles des responsables politiques qui, ces derniers jours, au Québec et au Canada, ont "débordé" de leur strict rôle politique. Il n'est pas non plus dans le rôle d'un député de demander "pardon", en pleine Chambre des Communes, en mélangeant les genres....!

      Attention aux emportements émotifs et électoralistes. Ils ne sont jamais de bons conseils en situation de responsable politique.

      Plus que jamais, l'heure est à la lucidité et au courage politique.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 6 février 2017 09 h 58

    Affichage, prosélytisme et apostolat

    Cet article touche le coeur de tout ce débat identitaire et cette quête de laïcité.

    L'affichage de ses convictions est trop souvent revendicateur et aggressant. Comme le yang d'une rafale de vent qui s'affirme haut et fort.

    Je suis d'accord que nos croyances devraient se faire discrète, en toute humilité de silence. Comme la brise tranquille du Yin.

    Dans une scène du dernier film de Scorcese, Silence, un jésuite venu évangéliser des villageois japonais, est arrêté par le préfet de cette province japonaise. Ils engagent une conversation sur la croyance. À un moment donné, le jésuite clot la discussion en déclarant avec orgueil que sa religion est porteuse de LA VÉRITÉ, la seule et unique. Le regard du préfet, porteur d'un léger sourire en dit long sur le sort prochain du prétentieux jésuite.

    La philosophie républicaine française sur la laïcité, telle que présenté dans cet article, me semble un grand pas dans la bonne direction. L'invisibilité de mes croyances religieuses ou de ma spiritualité, ne lui enlève rien, bien au contraire. Elle donne cependant l'espace à l'autre d'exprimer la sienne et permet de partager harmonieusement notre paysage social, culturel et politique.

  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 6 février 2017 11 h 09

    Une chose et son contraire.

    Nous savons que les religions peuvent complètement orienter la vie de quelqu’un. Elles peuvent également orienter la vie de groupes différents au point de provoquer des conflits sanglants.

    Mme Horvilleur nous dit qu’une traduction peut vouloir dire que Dieu créa la femme à partir d’une « côte » d’Adam, alors qu’une autre traduction peut interpréter la même phrase par dieu créa la femme « à côté » d’Adam.

    Et ce genre d’erreurs de traduction et d’interprétation, il doit y en avoir tellement à partir de ces vieux textes qui datent de plusieurs millénaires, issues souvent de langues mortes, issues aussi de transmission orale avec tout ce que ça comporte de déformations.

    Si des aspects si importants des religions peuvent venir de détails si nébuleux, je crois que je vais me tenir « à côté » des religions, demeurer dans le vérifiable et le rationnel des Lumières et de la science.

    • Claude Gélinas - Abonné 6 février 2017 14 h 08

      Dans la même veine, des musulmans intégristes ont interprété dans le Coran les mots raisins par vierges. Ce qui les fait rêver du Paradis.

      Raisins synonymes d'abondance et non de jouissance et de soumission !

    • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 6 février 2017 14 h 43

      Faudrait alors expliquer clairement aux fanatiques portant la ceinture d'explosifs, q'il soit possible qu'ils reçoivent 72 raisins au lieu de 72 vierges dans leur paradis.

      Sacré différence là!