Les victimes de l’attentat de Québec sans terre d’accueil pour leur dernier repos

De rares salons funéraires ont commencé à offrir aux familles des processus funéraires permettant de se plier à quelques rituels musulmans.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir De rares salons funéraires ont commencé à offrir aux familles des processus funéraires permettant de se plier à quelques rituels musulmans.

Un long deuil s’annonce pour les six familles frappées par l’attentat mené au Centre culturel islamique de Québec, mais pour plusieurs des musulmans du Québec, le deuil s’avère un parcours semé non seulement de larmes, mais d’embûches concrètes, en raison du difficile accès à une sépulture et des lois et règlements balisant les rites funéraires.

Selon une étude menée par un chercheur doctorant de l’Université de Montréal, pas moins de 70 % des familles musulmanes au Québec rapatrient à fort prix le corps de leurs proches dans leur pays d’origine — une procédure qui peut coûter jusqu’à 10 000 $ —, à défaut de vouloir être inhumé loin des leurs, dans un des deux seuls cimetières musulmans de la métropole.

Bref, enterrer ses proches peut devenir un parcours du combattant pour les musulmans qui résident en région, les cimetières catholiques n’étant pas encore ouverts, du moins officiellement, à l’accueil des sépultures de cette confession. Après l’attentat de Québec, les porte-parole de la communauté musulmane de la Vieille Capitale ont d’ailleurs pressé tant le premier ministre Philippe Couillard que le maire de Québec, Régis Labeaume, de porter attention à ce problème.

Au cabinet du maire, mardi soir, on n’était pas en mesure de dire quelles suites seraient données à cette demande de la communauté musulmane pour un cimetière. Des embûches légales et fiscales auraient eu raison d’un projet en 2008 et, depuis, l’affaire est en suspens. Mais le soutien est là, affirme l’attaché de presse du maire, Paul-Christian Nolin. « Si, il y a quelques années, on avait travaillé sur un projet, c’est parce qu’il y avait une volonté d’aider », a-t-il dit. Au cabinet du ministre des Affaires municipales, Martin Coiteux, on s’est borné à répondre : « Nous souhaitons trouver des solutions avec nos partenaires municipaux pour répondre à ce dossier. »

Un port d’attache

« De plus en plus de gens veulent être enterrés au Québec, mais il n’y a aucun lieu d’inhumation accessible en région. On essaie de régler ce problème, mais la réalité des immigrants n’est pas toujours comprise », soutient Hadjira Belkacem, directrice de l’Association de la sépulture musulmane du Québec. Les familles qui vont enterrer leurs morts à Montréal, « ça peut être très difficile pour les enfants. Ils sont divisés entre être enterrés dans une autre ville ou rapatrier le corps dans leur pays. C’est un problème complexe auquel il n’y a pas de solution facile », dit-elle.

Problème complexe en effet. Le manque de lieux de sépulture pour les musulmans hors de Montréal fait épisodiquement les nouvelles. L’association a même rencontré un représentant de l’archevêché de Montréal il y a quelques jours dans l’espoir que celui-ci sensibilise les évêques des 25 diocèses du Québec à cet enjeu.

Selon Yannick Boucher, chercheur doctorant et anthropologue à l’Université de Montréal, qui a étudié de près le deuil dans les communautés immigrantes, l’accès à une sépulture dépasse les seules questions religieuses. « L’enterrement, ça va beaucoup plus loin que l’enjeu du deuil pour ces familles. Ça ancre l’intégration de ces familles au Québec. Mais ces demandes (confessionnelles) sont souvent perçues comme du communautarisme, alors que c’est tout le contraire. Les gens veulent être enterrés ici, près des leurs, parce qu’ils voient que l’avenir de leur famille est ici », observe ce chercheur.

« On a fréquemment des décès en région éloignée, et les familles sont perdues ou déchirées », ajoute Mme Belkacem.

Des parcelles boudées

L’idée de « carrés musulmans » créés à l’intérieur de cimetières catholiques doit faire son chemin, pense Yannick Boucher. « Les cimetières relèvent des fabriques qui sont autonomes. Certaines sont très ouvertes, d’autres allergiques à cette idée. Cette solution ne fait pas l’unanimité non plus au sein de la communauté musulmane, où les points de vue sont multiples », souligne le chercheur.

À Chicoutimi, le projet de créer une parcelle dans le cimetière chrétien a déraillé. « À mon avis, ce n’est pas grave d’être enterré avec des gens d’autres confessions, mais il faut être très sensible aux rituels de chacune d’entre elles », affirme Mme Belkacem, dont le point de vue ne fait pas l’unanimité chez les membres plus rigoristes de la communauté.

Des rituels et des lois

Selon Yannick Boucher, la loi québécoise oblige toute personne désirant être inhumée (peu importe la religion) à être embaumée et placée dans un cercueil. Or les rites religieux musulmans, en plus de prohiber l’incinération, prévoient que les corps doivent être enterrés dans un linceul dans un délai de 24 à 48 heures, sans cercueil ni embaumement. « Certaines lois sont anachroniques. Aujourd’hui, l’obligation du cercueil est davantage une exigence culturelle qu’une question de santé publique, puisque les corps sont embaumés », note l’anthropologue. Cette obligation irrite d’ailleurs des gens de toute confession et des athées qui souhaiteraient des inhumations plus simples et plus écologiques.

De rares salons funéraires ont commencé à offrir aux familles des processus funéraires permettant de se plier à quelques rituels musulmans, dont la toilette funéraire (ghassl), l’ajout d’un linceul (Kafn) et d’une prière funéraire. À ce jour, seulement deux ententes ont été conclues par des mosquées pour ouvrir des sections musulmanes dans des cimetières, notamment par la Maison Magnus Poirier à Laval et la maison Urgel Bourgie à Brossard. Quelques rares cimetières oecuméniques sont ouverts à toutes les confessions, notamment à Rawdon, à Dollard-des-Ormeaux et au cimetière Mont-Royal, situé aux limites d’Outremont, mais réservés aux familles plus aisées.

Les familles musulmanes s’accommodent des obligations légales québécoises. Selon M. Boucher, « l’enjeu le plus complexe demeure d’avoir accès à un lieu de mémoire, un endroit pour se recueillir » dans plusieurs endroits du Québec.

Les églises tendent l’oreille

Joint mardi, le prêtre chancelier de l’archevêché de Montréal, M. François Sarrazin, a confirmé qu’il transmettra les demandes de l’Association québécoise de la sépulture musulmane à la prochaine assemblée des chanceliers du Québec en mai. « C’est un réel problème en région. Il faut voir si les cimetières catholiques sont prêts à accepter des musulmans. Ça prend une volonté du diocèse et peut-être même un décret », a dit ce responsable de l’application du droit canon.

« On est rendus là, pourquoi n’y aurait-il pas d’ouverture ? » s’est avancé M. Sarrazin, précisant, sans dire où, qu’un diocèse avait déjà agi en ce sens sur la Rive-Sud de Montréal.

En France, tous égaux dans la mort

Alors que les musulmans de Québec sont obligés d’enterrer leurs défunts à Montréal ou dans leur pays d’origine, en France, depuis 1881, les cimetières sont neutres et sous la responsabilité des municipalités. C’est donc un des rares endroits du monde où un juif peut être enterré à côté d’un musulman, d’un catholique ou d’un athée. Si les signes religieux sont interdits dans les parties communes, les regroupements par confession sont possibles. On reconnaît d’ailleurs les « carrés musulmans » au fait que les tombes sont orientées vers La Mecque. Les lois de 1881 et 1884 déclarent les cimetières « interconfessionnels », interdisent toute discrimination et garantissent le droit de chacun d’arborer ses signes religieux sur les tombes individuelles. Les murs entre les regroupements confessionnels sont cependant interdits, chacun conservant le droit de ne pas être enterré avec ses coreligionnaires. L’inhumation à même la terre étant prohibée pour des raisons sanitaires, les musulmans français acceptent la mise en bière. Souvent, ils recouvrent de terre le fond du cercueil assimilant celui-ci à une simple niche. Les cimetières juif de Pantin et musulman de Bobigny, tous deux en banlieue parisienne, datent d’avant 1881. Seule l’Alsace-Moselle jouit d’un régime d’exception. Christian Rioux



À voir en vidéo