Entrevoir la fin des extrémismes

Le philosophe français Abdennour Bidar
Photo: G. Garitan / Wikipédia Le philosophe français Abdennour Bidar

L’historienne britannique Karen Armstrong se désole, tout comme d’autres conférenciers invités par la 3e Conférence mondiale sur les religions du monde. « Nous avons applaudi quand le mur de Berlin est tombé et maintenant, il faudrait applaudir parce qu’on veut construire d’autres murs, un mur notamment entre les États-Unis et le Mexique ? »

Cette grande conférence se tenait jeudi au Palais des congrès. Pour Amir Hussain, professeur de théologie à la Loyola Marymount University de Los Angeles, « les radicaux et les extrémistes ont peu de contacts avec leur communauté, et les imams ont peu d’influence sur eux ». Pour lui, l’islam est une religion comme une autre. Ses adeptes doivent être libres de participer aux activités de la cité.

Ce sont 93 % des musulmans interrogés aux États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001 qui rejetaient les attentats au nom de leur religion. « Mais les 7 % qui étaient en faveur des attentats l’étaient pour des motifs politiques », rappelle Karen Arsmtrong.

Beaucoup de jeunes se sont auto-éduqués à l’islam, notent les conférenciers. Ils confondent politique et religion. Dans la plupart des cas, ces jeunes radicaux sont très faiblement liés à la religion musulmane, affirme notamment le professeur Amir Hussain.

Au nombre des participants, on comptait le philosophe Charles Taylor, l’aumônier sikh Manjit Singh, Susannah Heschel du collège Dartmouth, Phil Fontaine de l’Assemblée des Premières Nations. La conférence avait pour but de lancer une Déclaration universelle des droits de la personne par les religions du monde, dans un refus de « l’extrémisme religieux ».

Selon Armstrong, « on entend souvent que les religions sont les causes de toutes les guerres. Mais ce n’est pas vrai. Les deux guerres mondiales n’ont pas été déclenchées pour des motifs religieux, par exemple. Les guerres sont toujours le fait de raisons multiples. » Gregory Baum, professeur émérite en théologie, a expliqué comment la religion catholique s’est peu à peu ouverte par rapport à des positions théologiques au préalable fermées.

Problèmes profonds

Lui aussi venu à Montréal pour parler de religions, le philosophe français Abdennour Bidar prenait jeudi soir la parole au collège Dawson. Un peu plus tôt en journée, il était au bureau de la directrice du Collège de Maisonneuve.

« Je salue toute initiative d’ouverture. Quand on a un congrès des religions du monde, quand on a l’esprit d’Assise […], tout ce qui va dans le sens de l’oecuménisme me semble important. Mais en tant que républicain, ça ne me semble pas suffisant. » Pourquoi ? « À l’échelle de toute la société, il faut trouver un humanisme partageable. Entre athées, agnostiques et croyants. Il ne faut pas se limiter à la grande rencontre entre les religions. »

Bidar plaide pour une éducation générale à la fraternité universelle. « Ce n’est pas seulement celui qui partage la même croyance qui est mon frère ou ma soeur, c’est aussi l’athée et l’agnostique. »

« Moi je suis croyant, mais ce qui fait la valeur d’un être humain, ce n’est pas sa religion. » À cet égard, il est heureux d’entendre qu’au Québec on parle d’« efforts mutuels à faire de part et d’autre ». Il faut, croit-il, chasser l’effroyable ignorance à l’égard du monde musulman et des immigrants. « Mais il faut aussi que l’immigrant fasse sa part. »

Le philosophe n’en peut plus des questions qui touchent le burkini ou la radicalisation. « Ces discussions stériles nous empêchent de voir et de corriger des problèmes profonds ! L’Occident aussi vit des mutations importantes. Cette fixation à l’égard de l’islam et de la radicalisation nous empêche de les voir. Au fond, le désarroi de chacun, le manque de repères pour les uns comme pour les autres, tout cela s’alimente. C’est une crise en miroir. »

Pour les Occidentaux, ces inquiétudes ont valorisé un discours identitaire. « C’est un réflexe que de chercher une sécurité dans un passé magnifié qui n’existe pas, comme le font les islamistes. Mais au fond, le discours identitaire occidental, cette version sécularisée du Paradis perdu, est une réaction du même type. » Ce n’est pas un tel discours crispé qui amènera la paix, croit-il.

Alors qu’Abdennour Bidar sortait du bureau de la direction du collège de Maisonneuve, la musique de Star Wars jouait dans les corridors déserts.

6 commentaires
  • Gilles Roy - Inscrit 16 septembre 2016 08 h 19

    Euh!

    Quelqu'un peut m'expliquer la chute de l'article? C'est que jeter du flou sur une pensée claire (celle de M. Bidar) ne me paraît pas nécessairement très inspiré...

    • Michèle Lévesque - Abonnée 17 septembre 2016 11 h 30

      Je me suis fait la même remarque - toutes les conjonctures sont possibles dans ce lancement vers les espaces intergalactiques et ses nébuleuses. L'art du texte (que M. Nadeau maîtrise) ne conduit pas nécessairement à celui des conclusions. Ce qui n'empêche pas de laisser l'image nous inspirer car si un lien manque, cela ne veut pas dire qu'elle soit vide de sens.

  • François Beaulé - Abonné 16 septembre 2016 10 h 01

    Méta-religion ?

    La majorité des Occidentaux dénient la religion ou l'ont délaissée. Certains voudraient l'éliminer et demandent à l'autorité politique de la faire disparaître de l'espace public.

    Pourtant la dimension religieuse fait partie de l'humanité depuis l'origine de celle-ci. Dans les sociétés modernes, les dimensions politique ou économique récupèrent maladroitement la dimension religieuse. Il faudrait au contraire revaloriser la religion et la séparer clairement du politique et de l'économique.

    Je ne souhaite pas un retour à des religions traditionnelles et archaïques. Mais plutôt à la création d'une méta-religion qui serait le fruit d'un dialogue entre des croyants et des sociologues et des psychologues pour définir les aspirations et les besoins individuels et sociaux liés à la pratique religieuse.

  • Yvon Bureau - Abonné 16 septembre 2016 14 h 20

    Besoin des dieux

    Bien des humains ont besoin des dieux pour justifier et alimenter leurs idioties.

    OUI à un grand humanisme qui nous rassemble et nous unit.

    Bon et nécessaire de nous rappeler que toute religion est une invention des humains.

    Vive une charte de la laïcité. Point.

    • Michel Thériault - Abonné 16 septembre 2016 17 h 34

      Commentaire juste et percutant. Je seconde.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 17 septembre 2016 12 h 24

    Parlant de murs...

    Après la chute spectaculaire du regretté Kamel Daoud, monté d'abord aux nues pour être ensuite voué aux gémonies, c'est comme si nous cherchions un pensée salvifique dans l'équilibre du propos. C'est excellent, car nous avons vraiment besoin de gens, de témoignages et de réflexions nés, comme M. Abdennour Bidar, à la croisée des chemins. Un 'standpoint' privilégié qui donne à ses propos une force certaine pour renouveler l'esprit critique si dangereusement mis à mal par les temps qui courent, malgré les apparences. Très heureuse donc, de le voir apparaître auréolé de louanges tant dans les grands médias que dans les réseaux sociaux.

    J'avale pourtant de travers en lisant la conclusion - non pas celle sur la nébuleuse intergalactique dénoncée par Gilles Roy, plus haut -, mais le bout reliant de manière toujours si inquiétante la notion d'identité à celles d'intégrisme, d'islamisme, de radicalisation, de crispation et de nostalgie passéiste. Difficile d'ailleurs de discerner la pensée de M. Bidar de celle de M. Nadeau dans le jeu des guillemets inclusifs employé ici.

    Le mot 'amalgame' étant déjà épuisé dans notre imaginaire collectif, prenons ceux de 'démagogie' et de 'populisme' qui tiennent actuellement le haut du pavé. C'est que je me demande vraiment d'où vient (j'ai quelques hypothèses) cette crispation sur des liens posés comme des évidences entre des concepts qui devraient pourtant être raisonnés avec un minimum de pensée critique au lieu d'être censurés a priori comme c'est maintenant le cas partout (revoir le carnet politique du 24/60 de jeudi dernier avec Alain Dubuc et Louise Beaudoin pour un exemple).

    En lisant cette conclusion, il est en effet quasi inévitable d'associer le souverainisme québécois avec le nationalisme de LePen (appel à la critique ici aussi) et celui de Donald Trump. Sérieusement, est-ce vraiment la même chose ? Ne serions-nous pas plutôt devant une forme subtile de démagogie et de populisme, ce faisant ?