La miséricorde pour sauver l’Église

Photo: Robert Laffont

Gros lancement, cette semaine, dans le monde catholique, qui annonce une grosse année à venir au Vatican. Livre d’entretiens du pape François avec le vaticaniste italien Andrea Tornielli, Le nom de Dieu est miséricorde sera disponible, jeudi, dans 84 pays et en 6 langues (italien, français, anglais, allemand, portugais et espagnol).

Ce livre, par lequel Tornielli dit vouloir « mettre en lumière le coeur de François, son regard », est le premier ouvrage tout à fait personnel du pape argentin — les encycliques relevant plutôt d’un travail collectif — et vise à lancer avec force le jubilé de la Miséricorde, une année sainte extraordinaire, soulignant le cinquantenaire de la conclusion de Vatican II. Dans la Bulle d’indiction du jubilé, publiée en avril 2015 et reproduite dans ce livre, François précise que « l’Église ressent le besoin de garder vivant cet événement » dont un des messages essentiels était « qu’il fallait parler de Dieu aux hommes de [ce] temps de façon plus compréhensible ».

Nul besoin d’être dans le secret des dieux pour comprendre que François, avec ce jubilé, veut imprimer sa marque sur une Église déchirée entre des tendances conservatrices et modernistes. En entretien avec Alain Crevier pour L’Actualité (janvier 2016), le vaticaniste britannique David Willey dit que le pape aura bientôt 80 ans et est conscient de l’urgence d’agir. « Il sait que si l’Église ne change pas d’attitude — et je ne parle pas de changer l’enseignement de l’Église, mais bien de changer d’attitude —, ce sera la fin », précise Willey.

La réponse de François à cette situation d’urgence est l’accent mis sur la miséricorde, « le message le plus important de Jésus », confie-t-il à Tornielli, qui fut son premier biographe. En ouvrant Vatican II, Jean XXIII déclarait que l’Église « préfère recourir au remède de la miséricorde plutôt que d’empoigner les armes de la rigueur ». François, aujourd’hui, sans passer par la lourde mécanique d’un nouveau concile, veut clairement voir l’Église renouer avec cet esprit d’« hôpital de campagne », une formule qu’il emploie à deux reprises, pour en faire « une Église qui réchauffe le coeur des gens, par son attention et sa proximité », une Église dont les ministres et les fidèles sortent des lieux de culte et des paroisses pour aller « chercher les gens là où ils vivent, où ils souffrent, où ils espèrent ».

Deux logiques

S’exprimant plus librement que dans le cadre d’une encyclique, François, dans ce livre, n’hésite pas à opposer « deux logiques en matière de pensée et de foi ». Il y a, explique-t-il, la logique des « docteurs de la Loi », qui fait passer la rigueur avant la miséricorde et craint d’effaroucher les justes en faisant preuve de laxisme. La logique de Dieu, affirme pourtant François, s’adresse aux pécheurs, elle « accueille, embrasse, transfigure le mal en bien, transforme et rachète mon péché, commue la condamnation en salut ».

La première logique, insiste le pape, éloigne les gens de l’Église et est mortifère, c’est celle des « sépulcres blanchis » qui mène à un cléricalisme « fermé aux surprises de Dieu ». François va même jusqu’à dire qu’il se surprend parfois à « penser qu’une bonne glissade ferait du bien à certains personnages si rigides, car ainsi, en se reconnaissant pécheurs, ils rencontreraient Jésus ».

Les catholiques conservateurs qui accusent François de désacraliser la fonction papale ne trouveront rien pour se rassurer dans ces entretiens où le souverain pontife fait souvent preuve d’audace. Ainsi, il avoue qu’il lui arrive d’avoir « une mauvaise pensée sur quelqu’un », raconte l’histoire d’une de ses nièces, mariée civilement avec un homme précédemment marié, pour préciser que cet homme pieux est néanmoins admirable, salue le courage d’une jeune femme réduite à la prostitution qui a rencontré l’amour dans une maison close et souhaite se marier et affirme, enfin, être très attaché aux prisonniers à cause de la conscience qu’il a d’être un pécheur.

« Pourquoi eux et pas moi ? se demande-t-il quand il va les visiter. Je devrais être ici, je mériterais d’y être. Leurs chutes auraient pu être les miennes, je ne suis pas meilleur que ceux qui sont en face de moi. » À ceux que ces paroles choqueront, François réplique en disant trouver sa consolation auprès de l’apôtre Pierre : « Il avait renié Jésus et il a quand même été choisi. »

Défis

En développant sa théologie de la miséricorde, le pape va très loin. Il explique que la honte suscitée par la conscience du péché est une grâce parce qu’elle permet « la rencontre avec la miséricorde de Jésus » et « nous rend humbles ». L’Église, quant à elle, a la mission de « faire sentir aux gens qu’il n’existe pas de situation sans issue », comme l’illustrent l’épisode évangélique de la femme adultère et la parabole du fils prodigue.

La reconnaissance du péché comme péché est un devoir de vérité et le respect de la justice des hommes, dans le cas de crimes, est nécessaire, affirme François, mais la miséricorde divine n’en reste pas moins infinie pour ceux qui la demandent et impose aux hommes d’« aider ceux qui sont tombés à se relever ». Le pape se réjouit, d’ailleurs, du recul de la peine de mort dans le monde et des progrès en matière de réinsertion sociale des détenus. Mollement questionné par Tornielli au sujet des homosexuels, il s’esquive, sans condamner.

De gros défis attendent le pape. Dans « Les 12 travaux du pape François » (La Vie, 31 décembre 2015), la journaliste Marie-Lucile Kubacki mentionne notamment, à ce chapitre, la réorganisation d’une curie pourrie par les scandales, la consolidation du virage écologique de l’Église, un dénouement heureux du synode sur la famille (divorcés remariés, homosexuels), la réaffirmation d’une Église au service des pauvres et la relance du dialogue interreligieux. Tout cela n’ira pas sans résistance.

Plaidoyer pour une Église humble, à l’écoute, souriante et forte de sa vérité miséricordieuse, ce livre ne convaincra certes pas les incroyants, mais il affiche le visage d’un catholicisme accueillant.

Pourquoi eux et pas moi? Je devrais être ici, je mériterais d’y être. Leurs chutes auraient pu être les miennes, je ne suis pas meilleur que ceux qui sont en face de moi.

Le nom de Dieu est miséricorde

Pape François, Conversation avec Andrea Tornielli, Robert Laffont et Presses de la Renaissance, Paris, 2016, 176 pages.

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7 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 12 janvier 2016 06 h 35

    Une fin toujours annoncée!

    On annonce la fin de l'Église depuis son commencement et elle est toujours bien là! Elle aura toujours à se sauver. Les papes passent et elle est toujours là, après plus de 2000 ans. Inutile donc de trop s'en faire sur son avenir. Pour un croyant, l'Esprit y veille!



    Michel Lebel

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 janvier 2016 11 h 54

      Les églises se vident. Il y a de moins en moins de prêtres. L'Église fleurit en Afrique et en Amérique du Sud, soit là où la religion est pratiquée comme ici, il y a quelque 75 ans.

      L'Esprit veille surtout en Afrique et ça commence à diminuer un peu en Amérique du Sud.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 12 janvier 2016 08 h 41

    Reconnaîtrions-nous l'église dans cent ans?

    Dieu veut l'être humain responsable de ses actes et s'il veille en lui donnant l'espérance nécessaire au succès, il ne le délivre pas des conséquences de ses actes: il veut libérer l'être humain, le sauver. Le concevrions-nous autrement que la religion induite serait, comme d'autres l'ont dit avant moi, l'opium du peuble, c'est-à-dire une drogue dure permettant à l'esprit d'envisager individuellement un monde meilleur, couché sur une civière. Reconnaîtrions-nous l'église catholique du Québec si nous la voyions dans cent ans? À quoi ressemblerait-elle alors?

  • Anne-Marie Courville - Abonnée 12 janvier 2016 09 h 30

    Les religions à abolir

    Les religions sont des créations inutiles qui causent des désordres et des guerres de pouvoir.
    Les intégristes ont le pouvoir. Le pape ne peut changer l'esprit qui règne car on ne réussit pas à donner la place aux femmes dans cette institutions masculine. Heureusement que le Québec a compris et il a fait son choix et nous sommes fiers de ce choix.

  • Colette * Doublon * Pagé - Inscrite 12 janvier 2016 09 h 46

    Un Pape hors norme !

    Lorsque l'on regarde le Pape François laver les pieds des prisonniers, l'on souhaiterait qu'il impose cette démarche aux princes de l'Église qui vivent dans des appartements princiers et qui souhaitent son départ pour enfin reprendre du service et poursuivre à l'exemple des "peoples" leur brillante carrière.

    Ces cardinaux conservateurs qui bloquent le changement et qui empêchent l'Église d'entrer dans la modernité en refusant tout avortement même en cas de viol, la pilule, l'aide en fin de vie, les sacrements aux divorcés et aux homosexuels, le mariage des prêtres, l'accession des femmes au sacerdoce.

    Dans ce contexte, le Pape serait bien avisé de retenir les services de goûteurs avant de manger. Car, comme jadis, il pourrait bien être victime d'empoisonnement . Par contre épuisé par ces luttes intestines, il pourrait bien décider de démissionner et laisser à un autre, conservateur cette fois, d'assurer le statu quo de l'Église.

  • Yvon Bureau - Abonné 12 janvier 2016 11 h 55

    Go, pape François, Go ! Allez!

    Bien sûr qu'il vous faudra prendre soin de vous, de votre vie, spécialement au Vatican !

    Merci d'écrire, et spécialement d'écrire l'essentiel par et à travers vos actions.

    Vos actions sont les meilleures touches sur le clavier pour votre écriture.

    Dans le dossier de soins de fin de vie, incluant l'aide médicale à mourir, je suis certain que votre Église aura toute la miséricorde et toute la compassion pour les croyants qui demanderont librement cette aide à mourir. Je suis certain, avant l'acte final de la terminaison, que vous permettrez à ce mourant de recevoir les derniers sacrements, que la miséricorde ira aussi aux soignants, que la communion sera disponible, que la présence d'un prêtre sera possible.

    Vous en pensez quoi, pape François?