L’art de décerveler les enfants

Mettre le livre «Demande et reçois» entre les mains d’enfants mal outillés pour en démasquer la fourberie intellectuelle reviendrait à trahir notre devoir d’éducateurs.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Mettre le livre «Demande et reçois» entre les mains d’enfants mal outillés pour en démasquer la fourberie intellectuelle reviendrait à trahir notre devoir d’éducateurs.

En 2006, l’Australienne Rhonda Byrne publie Le secret, un ouvrage de développement personnel qui fait dans l’ésotérisme de pacotille. Sa thèse, délirante, est simple : notre cerveau émet des ondes énergétiques puissantes qui transforment la réalité. Il suffit donc de vouloir fort et adéquatement quelque chose pour que cette chose se réalise. Le secret est publié en français en 2007. Le philosophe Normand Baillargeon et Louis Dubé, président des Sceptiques du Québec, en parlent alors comme d’« une arnaque commerciale doublée d’un désastre conceptuel ».

Au Québec, cette pensée magique a ses porte-parole. Un des plus populaires est le conférencier Pierre Morency, détenteur d’un baccalauréat en génie physique et auteur de Demandez et vous recevrez (Transcontinental, 2002), un ouvrage qui affirme que « lorsque la somme des ondes est suffisamment grande, il y a assez d’énergie pour que la demande se matérialise ». Des élucubrations, quoi, enrobées de pseudoscience.

On pourrait, évidemment, laisser ces bouffons et leurs adeptes s’auto-intoxiquer et retourner à nos affaires sérieuses. Or, cette saison, l’éditeur jeunesse québécois Boomerang publie Demande et reçois, une adaptation pour enfants du livre de Morency, réalisée par Valérie Fontaine, auteure jeunesse et enseignante au primaire. Là, on ne peut plus laisser passer. Mettre ce livre dans les mains d’enfants mal outillés pour en démasquer la fourberie intellectuelle reviendrait à trahir notre devoir d’éducateurs.

Contradictions

Pour jeter de la poudre aux yeux des jeunes lecteurs et de leurs parents et enseignants, Morency se réclame sans cesse de « principes scientifiques ». Or, son échafaudage conceptuel relève strictement de la pensée magique.

« Dans une simple boulette de hamburger, écrit-il, il y a suffisamment d’énergie pour alimenter la ville de New York en électricité une année entière ! » Il continue en affirmant qu’« il n’y a pas de différence réelle entre une pensée [qui est une onde d’énergie] et la matière », raison pour laquelle, d’après lui, si on donne vie à un projet dans nos pensées, « l’univers se chargera de le réaliser ».

Au jeune lecteur qui pourrait douter d’une telle « loi », Morency lance : « N’essaie pas de comprendre pourquoi, utilise-la, c’est tout ! » Plus loin, il mentionnera qu’il importe aussi, toutefois, de « poser les gestes en collaboration avec tes pensées ».

Tout le livre est un tissu de contradictions. Morency invite d’abord son lecteur à penser, à réfléchir et à argumenter, mais lui dit ensuite qu’il doit « fermer le clapet à [son] cerveau rationnel une fois pour toutes », cesser d’argumenter afin de ne pas gaspiller son énergie, se fier à son intuition au lieu de réfléchir et, littéralement, changer d’idée comme de chemise au gré de ses désirs. « Ce qui est vrai dans tes pensées et dans ton monde intérieur doit nécessairement être vrai dans le monde extérieur », assène-t-il à ses innocents lecteurs.

Recueil d’âneries faussement scientifiques qui incite à un dangereux solipsisme (penser, c’est seulement penser de soi-même à soi-même, insiste l’auteur), cet ouvrage est une ordure intellectuelle remplie d’un poison qui tue l’intelligence. Peut-on le laisser entrer dans nos écoles ?

« Qu’on foute dehors ces mongols, écrivait déjà Foglia, en 1994, en parlant de semblables gourous de la pensée positive actifs dans les écoles. Et qu’on n’oublie surtout pas de rappeler aux enfants qu’il n’y a rien de plus positif que le refus, la subversion et le sens critique. Bref, rien de plus positif que la lucidité. » Ça, ça ne devrait pas être un secret.

Demande et reçois

Pierre Morency, adaptation de Valérie Fontaine, Boomerang, Sainte-Thérèse, 2015, 128 pages

10 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 13 octobre 2015 08 h 17

    Le changement perpétuel

    On devrait renommer le ministère de l'éducation "Ministère du Changement Perpétuel". La tendance lourde de la pédagogie moderne est la suivante : tout ce qui est ancien est mauvais parce que dépassé; voilà pourquoi nous voguons d'une réforme à l'autre, à la recherche d'une perpétuelle vérité qui nous échappera forcément.
    Auteurs de ce dogme, les sous-ministres ont évidemment raison et ne peuvent se tromper. Voilà pourquoi on trafique les notes lors des corrections "nationales" pour prouver qu'ils ont raison; ils peuvent alors donner leurs diplômes bidons.
    Cela doit faire partie des "vraies affaires".

  • Yves Côté - Abonné 13 octobre 2015 09 h 41

    Charlatans de la pensée...

    Cet homme, depuis que je connais son "travail", me fait penser passablement à Ron Hubbard...
    Partout où la scolarité des enfants se fragilise, et c'est notament le cas actuellement au Québec, surtout depuis le coup de frein coupable que le gouvernement Couillard met sur l'école publique, des faux-savants apparaissent pour manipuler les foules et s'enrichir de la chose.
    Certains d'eux sont carrément fous, rappelons-nous en Gaspésie il n'y a pas si longtemps, mais une majorité n'est que profiteuse par l'intelligence de ses commettants.
    Toutefois, il n'en demeure que les deux types d'intentions en question ne sont pas moins dangereuses l'une que l'autre, pour les individus qui succombent à leur charabia de communication...
    Merci beaucoup Monsieur Cornellier de nous donner à rester à l'affût de ces charlatans de la pensée.

  • Bernard Terreault - Abonné 13 octobre 2015 10 h 09

    À dénoncer

    Louable effort, M. Cornellier. Il faudrait aussi que les éditorialistes en chef. les chroniqueurs scientifiques, les spécialistes de l'éducation, les associations d'enseignants et de chercheurs dénoncent de pareils impostures.

  • Georges Tissot - Abonné 13 octobre 2015 10 h 58

    Gourou?

    Un gourou? Il faut penser au moins. Selon cette recension, l’ auteur du livre ne pense nullement. Répondre à la question: qu’ est-ce que penser nous amènerait au moins à l’ histoire de la logique. Ici, selon la recension, on fait fi d’ Euclide, d’ Aristote, de Galilée, Descartes, Leibniz, Kant, Turing, Russel, Hilbert, Wittgenstein, et de tant d’ autres. Donc..., quelle sera ici la conclusion?

  • Denis Blondin - Abonné 13 octobre 2015 11 h 22

    Confusion entre magie et religion

    L'article est intéressant et pertinent mais le sur-titre (Lire religieux) est à mon avis trompeur et plutôt vicieux car il mène à condamner toute forme de religion de façon aussi catégorique que l'on peut le faire à juste titre pour des âneries comme celles de ce livre.

    Denis Blondin, anthropologue

    • Yves Côté - Abonné 13 octobre 2015 12 h 58

      Monsieur Blondin, vous avez l'oeil perçant.
      Et selon moi, c'est vraiment tant mieux...

    • Louis Cornellier - Abonné 13 octobre 2015 15 h 49

      Monsieur Blondin,
      Lire religieux est le nom général de ma chronique, qui existe depuis des années. Il ne s'applique donc pas spécifiquement à ce texte particulier. Cette chronique, d'ailleurs, ne condamne pas du tout le religieux en bloc.
      Louis Cornellier

    • Patrick Archer - Abonné 13 octobre 2015 20 h 32

      Nommez-moi une religion qui ne contient pas de telles âneries...