François, premier pape des Amériques

Le pape François saluant les fidèles au Vatican. Il s'agit du premier pape d'origine sud-américaine de l'histoire.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le pape François saluant les fidèles au Vatican. Il s'agit du premier pape d'origine sud-américaine de l'histoire.
Sur la place, une marée humaine surveillait déjà chaque mouvement dans les appartements du pape, la lumière qui s’allume, une ombre derrière les rideaux, pendant que les gardes suisses prenaient place sur le parvis. Il y avait là des touristes de passage, des curieux, mais surtout le petit peuple de Rome qui entonnait son hymne national aux premières notes de la fanfare. Lorsque Mgr Jean-Louis Tauran a annoncé que le nouveau pape était l’Argentin Jorge Mario Bergoglio et qu’il se nommera François, la foule a spontanément éclaté de joie.

« Frères et sœurs, bonsoir, a déclaré le nouveau pape du haut de la loggia. Vous savez que c’est le devoir du conclave que de donner un évêque à la ville de Rome. Il semble que mes frères cardinaux sont allés le chercher à l’autre bout du monde ! » Un petit frisson a alors traversé la place. Le pape a aussitôt invité les fidèles à prier pour lui et son prédécesseur Benoît XVI. Donnant une première idée du ton qui sera le sien, le prédicateur a demandé aux fidèles d’« entreprendre un chemin de fraternité, d’amour » et d'« évangélisation ». Lorsqu’il a réclamé une minute de silence, pas un son ne résonnait sur la place Saint-Pierre.

Ce premier pape latino-américain (mais d’origine italienne) aura déjoué tous les pronostics et confirmé l’adage qui dit que ceux qui entrent pape au conclave en ressortent cardinal. Jorge Mario Bergoglio ne sera pourtant pas l’homme-orchestre dont rêvaient les analystes. Il n’est pas connu pour être un administrateur hors pair ni un maître de la communication. On le dit même austère. Il n’est pas jeune non plus puisqu’il a 76 ans. Mais c’est un jésuite proche des pauvres. Les 115 cardinaux ont donc fait le choix d’un pape d’abord concerné par la « nouvelle évangélisation », et cela sur le continent qui compte 40 % des catholiques du monde mais où la position de l’Église est contestée par les groupes évangéliques.

L’archevêque de Buenos Aires était loin d’être parmi les favoris, comprenant surtout Mgrs Scola, Ouellet et Scherer. Depuis plusieurs jours, la rumeur à Rome laissait pourtant entendre que les cardinaux italiens voulaient un pape latino-américain. Selon les fuites que révèle le quotidien argentin Clarin, en 2005, avec une quarantaine de voix, Mgr Bergoglio était arrivé second en lice après Joseph Ratzinger. Il se serait alors désisté.

Mais cette année, Jorge Mario Bergoglio était considéré comme hors jeu à cause de son âge. Même les Latinos-Américains misaient plutôt sur l’archevêque de São Paulo, Odilo Scherer. Il semble pourtant que les cardinaux n’aient pas hésité longtemps. Ce conclave aura en effet été le quatrième plus court de l’histoire récente, puisque les princes de l’Église ont fait leur choix en deux jours et cinq tours de scrutin seulement. À peine un tour de plus que pour Benoît XVI.

L’évêque des pauvres

Homme de consensus, l’archevêque de Buenos Aires a toujours tout fait pour éviter l’éclatement de l’Église de son pays, écartelée comme ailleurs en Amérique latine entre les courants plus conservateurs et les tenants de la théologie de la libération. Proche des pauvres, l’ancien provincial des Jésuites est un réformiste qui a cependant toujours refusé la politisation de l’Église. Certains dans son pays lui ont d’ailleurs reproché l’indifférence de celle-ci durant les années de la dictature (1976-1983).

En 2010, l’évêque de Buenos Aires avait combattu la loi légalisant le mariage homosexuel en Argentine, pays où l’avortement est interdit. Il s’était opposé au droit octroyé aux transsexuels d’enregistrer ce changement dans l’état civil. En septembre 2012, il avait critiqué les prêtres qui refusaient de baptiser les enfants nés hors mariage.

À l’heure où l’Église explose littéralement en Afrique, en Asie et en Amérique latine, Jorge Mario Bergoglio pourrait être le pape des pauvres, d’où son nom inspiré de saint François d’Assise. Ce choix est « d’une symbolique remarquable », a déclaré Mgr Bernard Podvin, le porte-parole de la Conférence des évêques de France.

Le nouveau pape est d’ailleurs connu pour son style de vie humble. Il avait refusé de vivre dans les appartements luxueux du palais épiscopal et a toujours dénoncé la corruption de la classe politique de son pays. Il aurait cependant une santé fragile puisqu’il vit avec un seul poumon depuis l’âge de 20 ans.
 
Un prédicateur

C’est aussi la première fois que l’Église sera dirigée par un jésuite, un ordre très présent dans toutes les Amériques (dont le Québec) et qui se consacre d’abord à l’éducation. L’Église vient donc de se donner un pape atypique, mais dont l’action depuis des années correspond en droite ligne avec les orientations du dernier conclave qui portait sur la « nouvelle évangélisation ». Il reviendra d’ailleurs au pape François d’en dégager les conclusions puisque Benoît XVI a démissionné avant d’avoir pu le faire. On disait aussi Mgr Bergoglio partisan d’une plus grande collégialité dans la direction de l’Église.

Après un théologien de haut vol, la papauté renoue donc avec un chef qui sera d’abord un prédicateur. Mais le nouveau patron de l’Église trouvera sur son bureau des dossiers avec lesquels il est moins familier, comme la réforme de la Curie, les révélations qui seraient encore à venir concernant la pédophilie et les relations avec la Chine. Son premier déplacement sera sur son propre continent, aux Journées mondiales de la jeunesse à Rio.

La messe inaugurale du nouveau pape aura lieu le 19 mars, le jour de la fête de saint Joseph, patron de l’Église universelle, a précisé le porte-parole du Saint-Siège, Federico Lombardi. Il est aussi vraisemblable qu’on le voie à l’angélus de dimanche, a-t-il dit. Le nouvel évêque de Rome a téléphoné à son prédécesseur Benoît XVI et lui rendra bientôt visite. Le pape émérite ne devrait cependant pas assister à la messe d’intronisation de son successeur, à laquelle sont habituellement conviés de nombreux chefs d’État.

Récemment, celui qui n’était pas encore le pape François avait déclaré qu’il convenait « d’avoir un regard respectueux et plein de compassion devant le spectacle sombre de l’omniprésence manipulatrice des médias, du rôle tout-puissant et manipulateur de ceux qui, comme les gourous de la pensée unique, y compris dans les cercles officiels, veulent nous faire reculer dans la défense de la dignité de la personne ».

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Ce texte a été modifié après publication

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