Centre Justice et foi - «On peut collectivement faire des transformations profondes»

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Le Centre Justice et foi collabore avec le collectif d’animation urbaine L’autre Montréal, qui depuis trois ans offre deux circuits dans les vieux quartiers de Montréal, théâtre de tous les enjeux des luttes sociales d’hier à aujourd’hui, tel que Griffintown.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le Centre Justice et foi collabore avec le collectif d’animation urbaine L’autre Montréal, qui depuis trois ans offre deux circuits dans les vieux quartiers de Montréal, théâtre de tous les enjeux des luttes sociales d’hier à aujourd’hui, tel que Griffintown.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dans le monde dans lequel on vit, il est indispensable que des organismes posent un regard critique sur les structures sociales, politiques, économiques, culturelles et religieuses. C'est exactement la mission que s'est donnée Élisabeth Garant, directrice du Centre Justice et foi.

Fondé en 1983, le Centre Justice et foi (CJF) est l'héritage laissé par l'École sociale populaire, qui, elle, a été fondée en 1911. En 1950, l'École change de nom et devient l'Institut social populaire. Mais les activités de l'Institut déclinent lentement. Au cours des années 80, un groupe de jésuites a voulu relancer un projet de centre d'étude, de recherche et d'action sociale autour de la revue Relations, qui existe depuis 1941, puis on instaure des activités publiques: les Soirées Relations. Depuis 1985, le Centre publie le bulletin Vivre ensemble, qui traite des enjeux des communautés culturelles. Ce sont les trois outils dont s'est doté le CJF pour contrer l'injustice sociale.

Quand on examine le site de l'organisme, les prises de position, les études et les engagements auxquels participe le CJF, on constate à quel point tous les sujets de société semblent animer l'équipe.

«On se voit comme un lieu intermédiaire entre le monde de réflexion universitaire et académique, plus pointu ou plus conceptuel, et le monde militant ou d'engagements communautaires sur le terrain», explique Élisabeth Garant. Cette position permet au Centre d'aborder différentes questions sans en être un spécialiste, parce qu'il peut bénéficier de la force de réflexion des uns et des autres, d'un savoir pratique et d'un savoir plus théorique. «Notre palette d'interventions a augmenté ces dernières années, parce que les questions surgissent d'endroits plus multiples, et particulièrement du gouvernement fédéral, qui nous donne beaucoup de travail...»

La revue Relations

«On réagit fortement à tout ce qui touche la question économique via le néolibéralisme et le capitalisme sauvage, particulièrement dans la revue Relations», nous dit Mme Garant. La revue s'intéresse aussi aux enjeux sociaux, politiques et religieux. Ses huit parutions annuelles traitent de sujets d'actualité nationale et internationale d'une façon accessible et avec une très grande rigueur. Depuis 2000, les numéros sont illustrés par un artiste.

Relations veut établir un dialogue séculier avec le monde contemporain; toutefois, comme le CJF se réclame de la tradition chrétienne, les questions religieuses sont aussi abordées dans la revue. «Notre équipe est mixte: certains sont des chrétiens, alors que d'autres sont des humanistes qui croient profondément à l'engagement social. C'est comme ça depuis la fondation et on croit que c'est ce dialogue et ce regard différent sur les enjeux du monde, mais à partir d'une préoccupation de justice sociale, qui font la richesse de notre prise de parole. On essaie, pour ceux qui nous lisent et qui sont de foi chrétienne, d'enraciner cette prise de parole dans une lecture de l'Évangile qui tienne compte d'une certaine colère contre un ordre du monde déjà présent dans les textes bibliques, particulièrement dans le Nouveau Testament.»

Le choix d'accorder une place aux artistes dans les pages de la revue donne une certaine épaisseur «à notre monde, qu'on essaie de marchandiser de plus en plus, un monde qu'on rend de moins en moins complexe dans les discours politiques. Les médias abordent aussi les enjeux d'actualité avec beaucoup de minceur», explique Mme Garant. À ce choix artistique s'ajoute celui de présenter, dans chaque numéro, une chronique littéraire ainsi qu'un carnet d'une personnalité du monde de la culture.

Si la présentation a un peu changé, le contenu, lui, reste le même depuis les dernières décennies, avec une approche militante et un point de vue très critique. Par nécessité, depuis les 10 dernières années, la revue couvre plus les questions internationales que par le passé.

Les Soirées Relations

Les Soirées Relations sont nées en 1982 et ont lieu à Montréal, à Québec et, occasionnellement, dans différentes villes du Québec. «Les Soirées Relations sont nées à une époque où les débats collectifs étaient moins nombreux que ceux qu'on connaît aujourd'hui. La formule "panel et débat" s'est multipliée durant la dernière décennie.» Ce qui fait en sorte que les Soirées Relations ne sont plus les seules activités publiques du CJF.

Certaines thématiques nécessitent plus de temps de réflexion qu'une seule soirée, et le besoin d'aller plus loin se faisait sentir. Le CJF a donc mis sur pied des journées d'étude, dont la dernière, qui a eu lieu en janvier, portait sur la laïcité: «Enjeux et angles morts».

Une initiative très intéressante est cette collaboration avec le collectif L'autre Montréal, qui depuis trois ans offre deux circuits dans les vieux quartiers de Montréal, théâtre de tous les enjeux des luttes sociales d'hier à aujourd'hui. Un deuxième circuit se déroule dans les quartiers de la plus récente immigration. «On s'est rendu compte de l'intérêt d'une partie de la population, qui ne connaissait pas l'histoire des transformations sociales, pour l'héritage de ces luttes sociales. Ces circuits permettent de nourrir un engagement aujourd'hui.»

Vivre ensemble

Le CJF, par son secteur Vivre ensemble, suit depuis plus de vingt ans les questions relatives à l'immigration au Canada et au Québec. Vivre ensemble est aussi un bulletin publié trois ou quatre fois par année, mais des textes sont mis en ligne tous les mois. Le bulletin se concentre sur trois enjeux principaux: la société québécoise et le pluralisme, les migrations internationales et la protection des réfugiés, ainsi que la pastorale interculturelle.

Si Vivre ensemble touche à des questions spécialisées, force est de constater que ces mêmes sujets rejoignent maintenant un large public: l'islamophobie, le travail migrant et maintenant le fameux projet de loi C-31 et la protection des réfugiés. Le travail de Vivre ensemble ne se limite pas au bulletin. L'organisme présente des mémoires sur certaines questions et prend position. Il est à l'origine du mémoire déposé à la commission Bouchard-Taylor par le CJF. «Vivre ensemble est un peu notre explorateur de questions concernant les populations plus vulnérables et qui finissent par devenir des prises de position du CJF», ajoute Mme Garant.

L'avenir

Pour l'année qui vient, tout ce qui touche à la démocratie sera un enjeu fondamental pour le CJF. «Le numéro d'avril-mai de Relations porte sur la question de la démocratie. Ce filon prendra différentes formes et continuera à nous suivre pour quelques années...»

L'autre enjeu se situe au niveau de la montée de la droite et du fondamentalisme: «Ce qu'on voudrait bien mettre en boîte sous le couvercle d'un islam fondamentaliste est beaucoup plus large que ça. On a des enjeux politiques et économiques qui font appel aux mêmes logiques, un conservatisme de droite qui va même jusqu'à un fondamentalisme et qui se répercute dans la vie des traditions religieuses. Toutes les religions sont aux prises avec des courants fondamentalistes qui s'affirment de plus en plus», réplique Élisabeth Garant.

Sous une voix toute douce, on sent l'indignation chez Élisabeth Garant: «Mon indignation est une incapacité à accepter ce qui est inacceptable et un désir de changer profondément les choses. Je ne suis pas encore découragée et je crois encore qu'on peut, collectivement, faire des transformations profondes. On l'oublie, mais on arrive d'une époque beaucoup plus pénible, et pourtant on a gagné des causes, et on a encore la capacité de se mobiliser.»

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Jean-Guy Aubé - Abonné 9 avril 2012 16 h 32

    Ah les jésuites

    Les jésuites sont une puissance occulte au sein de l'Église. Leur supérieur général est surnommé le "Pape noir" au Vatican. Le titre de leur revue actuelle a Montréal (Relations) fait références aux premiers jésuites qui sont venus évangéliser les autochtones, qui s'intitulaient "les relations des Jésuites". Il serait intéressant que ces archives des premiers temps du peuplement français en Amérique soient numérisés et mis à la disposition du grand public.