Nicolet - «Notre musée ne s'adresse pas aux croyants»

Catherine Lalonde Collaboration spéciale
Cette photographie d’Heiner Schmitz, 52 ans, de?ce?de? le 14 de?cembre 2003, a e?te? pre?sente?e au Muse?e des religions du monde dans le cadre de l’exposition A? la vie, a? la mort. Alors que la fre?quentation estivale du muse?e tourne autour de 2500 visiteurs, cette expo en 2010 a draine? 11 000 entre?es. On pourra revoir ces troublants visages a? la basilique Notre-Dame, a? partir de mai prochain. <br />
Photo: Source Walter Schels Cette photographie d’Heiner Schmitz, 52 ans, de?ce?de? le 14 de?cembre 2003, a e?te? pre?sente?e au Muse?e des religions du monde dans le cadre de l’exposition A? la vie, a? la mort. Alors que la fre?quentation estivale du muse?e tourne autour de 2500 visiteurs, cette expo en 2010 a draine? 11 000 entre?es. On pourra revoir ces troublants visages a? la basilique Notre-Dame, a? partir de mai prochain.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Premier musée des religions au monde, seul musée du genre en Amérique du Nord, le Musée des religions du monde, à Nicolet, fête cette année ses 25 ans. Depuis sa première exposition, en 1986, le musée continue à observer et à expliquer, à l'aide de son ethnologique loupe, les cinq plus grandes traditions religieuses du monde.

«Notre musée ne s'adresse pas aux croyants», indique le directeur général, Jean-François Royal. Dans son exposition permanente, le Musée des religions du monde parle du comportement et de la pratique des musulmans, des catholiques, des juifs, des bouddhistes et des hindous. «La foi est un sujet compliqué, difficile à traiter et tellement personnel, poursuit monsieur Royal. On préfère parler de ce que l'homme en a fait, regarder comment il l'interprète, comment il pratique. Notre objectif est de permettre la tolérance, une meilleure compréhension de la différence, du pourquoi et du comment l'autre pratique. Car, finalement, peu importe la religion, le message est le même: on retrouve partout la volonté de faire de l'individu un meilleur être humain.»

Historien de formation, Jean-François Royal a été pendant neuf ans conservateur au Château Ramezay de Montréal. Il est depuis sept ans directeur du Musée des religions, un travail qui lui a posé des défis muséologiques énormes. «En montant nos collections, on s'est rendu compte qu'on ne pouvait échapper aux particularités des traditions religieuses. Chez les musulmans, par exemple, on utilise très, très peu d'objets: un tapis de prière, un bonnet, un Coran et c'est à peu près tout. Alors qu'il y a une surabondance chez les catholiques. Que, pour les bouddhistes, on pouvait exposer des mandalas neufs, puisque que, pour eux, un objet de deux jours ou de 2000 ans a la même symbolique religieuse.»

Avec 130 000 objets

Le fait d'être en terrain catholique nourrit bien sûr la collection. Les églises qui ferment veulent léguer leurs biens au Musée des religions, qui ne peut plus répondre à la demande et doit faire des choix cruels. La collection est actuellement composée de 100 000 images pieuses et de 30 000 artefacts. «Sur ces objets, on en compte 600 venant des quatre grandes traditions. Tout le reste est catholique... Ce décalage nous oblige à faire vivre les projets de façon différente, à présenter une muséologie qui peut être considérée comme provocatrice, mais qui permet d'illustrer les choses autrement.»

Ainsi, le Musée des religions du monde caresse, pour 2013, l'idée d'une expo qui ferait un parallèle entre les femmes voilées et les religieuses cloîtrées, comme les ursulines de Trois-Rivières, qui sortaient voilées dans des autobus aux fenêtres noires les empêchant de voir l'extérieur. «À une époque pas si lointaine, on était au Québec pas très loin du voile», indique monsieur Royal.

Des sacres au sacré

Comme expositions temporaires, les thèmes se déclinent à l'infini. Le musée a abordé la démonologie et l'Église adventiste, par exemple. Jusqu'en septembre, Tabarnak, l'expo qui jure explique aux enfants l'histoire et l'origine des sacres et jurons québécois. Le plus grand succès du musée est certainement À la vie, à la mort, qui montrait 54 photos de jeunes décédés. «Personne n'est resté indifférent», dit le directeur, admettant du coup que ni lui, ni son équipe n'en sont sortis indemnes. «Les gens se sont mis à se confier, à nous parler de leurs deuils, et on a senti qu'on répondait à un besoin profond, qu'il n'y avait plus de place pour vivre le deuil. Ce n'est pas normal d'enterrer un proche le samedi et d'entrer au bureau le lundi en disant que ç'a bien été...» Alors que la fréquentation estivale du musée tourne autour de 2500 visiteurs, cette expo en 2010 a drainé 11 000 entrées. On pourra revoir ces troublants visages à la basilique Notre-Dame, à partir de mai prochain.

L'exposition permanente vient de fermer jusqu'en mai pour se refaire une beauté. «Depuis 12 ans, l'expo datait... Les gens maintenant savent qui est Mahomet, on va pouvoir aller plus loin dans l'avancée des connaissances, dans l'expérimentation et dans la façon de faire vivre une expérience au visiteur.»

En tant qu'historien, Jean-François Royal ne peut que se désoler de la perte trop rapide du patrimoine. «J'ai 40 ans et je ne pensais pas assister au déclin des communautés religieuses de façon si drastique. Ce qui m'attriste, c'est qu'on ne reconnaît pas l'apport de ces communautés. On relève présentement seulement les scandales sexuels, et s'il ne faut pas les minimiser, on ne rappelle plus jamais que la société québécoise est rendue là où elle est grâce à ces communautés d'hommes et de femmes qui se sont occupés d'éducation et de santé.»

Délicat, de parler de religions? «De plus en plus tabou, admet Jean-François Royal, mais ça fait que, comme musée, on redevient hot!»