Patrimoine religieux - Trop de lieux de culte?

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Des centaines de lieux de culte sont répertoriés au Québec.
Photo: - Le Devoir Des centaines de lieux de culte sont répertoriés au Québec.

Le chiffre donne le vertige: 2751 lieux de culte érigés avant 1975, ouverts ou fermés, sont répertoriés au Québec.

Un manifeste, signé entre autres par Daniel Turp, ancien député, et Jean-Paul L'Allier, ancien maire de Québec, revendiquait l'année dernière la nationalisation des plus belles églises de la province. Bien que le Conseil du patrimoine religieux du Québec, financé en grande partie par le ministère de la Culture, s'abstienne de prendre position sur une telle proposition, ses préoccupations misent plutôt sur la mobilisation des collectivités et des élus locaux.

«Il y a un certain nombre d'édifices qui ont une valeur patrimoniale d'importance nationale, reconnaît Jocelyn Groulx, directeur du Conseil du patrimoine religieux, mais, pour la plupart, c'est plutôt du patrimoine de proximité, qui doit être pris en charge à une échelle locale ou régionale.»

Cette année, une enveloppe de 18,6 millions de dollars est réservée par le gouvernement provincial pour la réfection des églises toujours en activité. Jocelyn Groulx admet que davantage de projets démarreraient si la somme allouée s'avérait plus élevée. «Il y a toujours plus de demande que d'argent disponible», constate-t-il. N'empêche, malgré le feu nourri des critiques qu'a essuyées la ministre Christine St-Pierre à propos de sa gestion du dossier de l'orgue de l'église Très-Saint-Nom-de-Jésus et de celui du Calvaire d'Oka, M. Groulx considère toujours que Québec fait figure de «leader» en la matière. «Le Québec est l'État en Amérique du Nord qui, de loin, a fait le plus d'efforts pour son patrimoine religieux», tient à souligner Denis Boucher, chargé de projets au Conseil du patrimoine religieux: 240 millions de dollars ont été investis directement par le gouvernement provincial dans ce secteur depuis une quinzaine d'années. M. Boucher met par contre les choses en perspective: la culture anglo-saxonne, en matière de patrimoine, ne possède pas le même rapport avec le financement, qui s'y matérialise souvent via le mécénat, la philanthropie ou les legs testamentaires.

De fardeau à levier

Le Conseil du patrimoine religieux, anciennement connu sous le nom de Fondation du patrimoine religieux, acquitte actuellement 70 % des coûts d'un projet de réfection, alors que les 30 % qui restent doivent être assumés par le milieu. Un «frein», reconnaît M. Groulx, conscient des efforts, des campagnes de financement et de «l'huile de bras» que cela nécessite. Il témoigne que, bien souvent, les gens qui le contactent sont habituellement des bénévoles épuisés de porter seul un dossier à bout de bras.

«D'où l'idée d'une mobilisation plus grande pour aller chercher d'autres acteurs» qui con-naissent bien les besoins de la région, juge M. Groulx. Limité à l'octroi de subventions pour la restauration, l'organisme à but non lucratif a indiqué, dans son mémoire déposé en commission parlementaire, qu'il devrait aussi pouvoir «offrir des services d'accompagnement pour soutenir les organismes locaux dans leurs démarches de prise en charge ou de reconversion d'un lieu de culte».

La démarche vise donc plus à stimuler et à soutenir les élus municipaux et les citoyens. «Il faut que les gens comprennent que ce n'est pas nécessairement un fardeau. Ça peut aussi être un levier, illustre M. Boucher. Pour un village, par exemple, peut-être que l'église est une clé pour mettre en place un nouveau projet, pour mobiliser les gens, pour susciter une réflexion, stimuler l'imagination.»

«Lorsqu'on parle de la valeur patrimoniale, il faut aussi considérer ce que la collectivité locale a attribué à ce bâtiment-là», précise-t-il. Par exemple, la reconversion d'une église en bibliothèque peut se révéler être la meilleure idée pour un village, mais la pire pour un autre. «Ce sont des espaces qui sont particuliers et qui ne sont pas faciles à réaffecter. Mais, par leur emplacement, leur qualité, leur ampleur, leurs dimensions, ils ont sûrement encore un service à rendre à la collectivité», dit M. Boucher, lors d'une entrevue avec Le Devoir se déroulant dans les bureaux de l'organisme, installés juste au-dessus de la chapelle du Bon-Pasteur, reconvertie en salle de concert.

Pas uniquement des églises

Dans l'ancien couvent du Bon-Pasteur, une garderie et des résidences pour personnes âgées sont aussi aménagées. M. Groulx note que les couvents, séminaires et monastères, alors que la vente d'une importante partie de ce parc immobilier est à prévoir dans la prochaine décennie, offrent davantage de polyvalence pour la réutilisation. «Il y a quand même des bâtiments énormes dans toutes les régions», fait par contre remarquer Denis Boucher, en rapport avec le poids démographique. Mais leur reconversion peut aussi servir de tremplin. «Nicolet a eu la chance d'en faire une école de police», évoque-t-il.

Puis, il y a la nécessaire conservation des objets et des oeuvres d'art, comme l'a révélé l'acquisition in extremis du Calvaire d'Oka par le Musée de la civilisation, en collaboration avec le Conseil du patrimoine religieux. Ce dernier a d'ailleurs amorcé depuis trois ans, en partenariat avec la Société des musées québécois, un vaste chantier qui vise un inventaire exhaustif du patrimoine immobilier au Québec.

L'organisme persiste aussi à restaurer le patrimoine religieux présent sur des bâtiments dont la vocation n'est plus confessionnelle. Une démarche qui n'est pas toujours bien accueillie. L'installation d'une nouvelle croix sur le toit de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal en a indisposé certains.

Selon Denis Boucher, la con-servation de ces symboles ecclésiastiques sur des bâtiments publics relève d'un «principe de lisibilité»: «Bien qu'ils aient une connotation religieuse, ils ont aussi leur importance pour comprendre pourquoi ce bâtiment est dans la ville. L'hôpital n'a pas atterri là par hasard.»

Bien que cette restauration puisse parfois complexifier la tâche et faire grimper la facture, ces investissements en valent la chandelle, selon M. Boucher. «Que ce soit un hôpital, un collège ou un monastère, même si le bâtiment a changé de fonction ou de vocation, qu'il soit rénové ou agrandi, ce qui rend un bâtiment intéressant, c'est s'il est capable de nous parler, si on peut le lire et savoir à quoi il a pu servir à l'origine. Le jour où on enlève ces éléments et ces repères, le bâtiment perd son sens.»

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Collaborateur du Devoir

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