Le cheminement vers l'absolu

La théologie cistercienne de la vie mystique repose sur l'humilité, «une vertu par laquelle l'homme devient méprisable à ses propres yeux en raison de ce qu'il se connaît mieux», selon la formule du pilier de l'ordre Bernard de Clairvaux, du XIe siècle.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La théologie cistercienne de la vie mystique repose sur l'humilité, «une vertu par laquelle l'homme devient méprisable à ses propres yeux en raison de ce qu'il se connaît mieux», selon la formule du pilier de l'ordre Bernard de Clairvaux, du XIe siècle.

Un monastère peut en évoquer un autre et tout se tient dans ce monde humain, trop humain, beau et terrifiant à la fois. Des abbayes cisterciennes, il en existe plus de 170 réparties dans une cinquantaine de pays. L'une d'elles est (enfin, était...) à Tibhirine, sur les hauts plateaux de l'Algérie, au milieu des vergers et des vignobles, depuis 150 ans. C'est là qu'une nuit enténébrée de mars 1996, un groupe armé a forcé son entrée et enlevé sept trappistes qui furent décapités deux mois plus tard. Leur martyr est raconté dans le récent film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois.

Le monastère Val Notre-Dame, à Saint-Jean-de-Matha, au Québec, a été inauguré il y a moins de deux ans. Il est dirigé par le Québécois André Barbeau, ancien secrétaire général de l'ordre cistercien, ancien père abbé (1996-2006) de l'abbaye Notre-Dame d'Aiguebelle, fondée en Provence en 1137, maison mère de Notre-Dame de l'Atlas, à Tibhirine...

«J'ai été en Algérie une vingtaine de fois pendant dix ans et j'ai fermé le monastère en 2001 après la mort des frères, raconte dom Barbeau, rencontré il y a quelques jours dans son abbaye québécoise. Ils sont morts en mai. En septembre, au chapitre général réunissant les 172 supérieurs de 54 pays, j'ai proposé de maintenir le monastère à Tibhirine. Les Français, surtout, trouvaient cette idée suicidaire, y voyaient de la provocation. C'est juste. Mais on peut se placer d'un autre point de vue: quand faut-il témoigner comme chrétiens? Quand doit-on rendre compte de l'amour de Dieu? Quand les gens ont-ils le plus besoin des autres? Ce qu'on avait apprécié des moines, c'est leur présence gratuite au moment de violences inouïes en Algérie.»

Les chefs cisterciens ont approuvé la décision d'y retourner, mais le gouvernement algérien a refusé la nouvelle implantation. La seule concession: six moines volontaires repliés à la cathédrale Notre-Dame d'Afrique, à Alger, pouvaient se rendre à Tibhirine, sous escorte militaire, pour quelques heures, tous les dix jours, pour entretenir un peu le domaine. «Au bout de cinq ans, nous avons abandonné. Ce fut une décision cruelle, parce que nous, les cisterciens, nous sommes liés à notre communauté pour la vie.»

Soigner un troupeau

Lui-même est entré au prieuré de Mistassini comme stagiaire en 1976 et il a prononcé ses voeux en 1982, après de longues études de philosophie et de théologie, y compris une thèse sur Heidegger. «Je suis né en 1950; je ne viens pas d'une famille pratiquante, mais j'avais un désir de me donner radicalement à Dieu. Je ne me sentais pas attiré par le clergé diocésain. Je recherchais l'absolu.»

Le «bel équilibre» des cisterciens l'attirait, l'alliance entre la recherche intellectuelle et le travail manuel. Sitôt admis à la trappe d'Oka, où la communauté avait son grand monastère jusqu'en 2008, le jeune moine intello a été affecté à l'étable. «Je suis né à Notre-Dame-de-Grâce, j'avais passé huit ans à l'université et je n'avais jamais vu une vache de près quand le père abbé m'a affecté aux soins du troupeau, qui comptait 180 têtes. Le récit de ma première journée de travail ferait un bon film comique...»

Maintenant, le père abbé fabrique le beurre d'arachide bio vendu au magasin en plus de traduire de l'anglais, de l'espagnol, du français ou du latin. «La direction est très prenante. Val Notre-Dame est aussi la maison mère de trois autres monastères au Canada, dans les Prairies, en Beauce et au Lac-Saint-Jean. Je dois souvent visiter les communautés et la vie monastique a ses problèmes particuliers.»

Le recrutement a disparu, ou tout comme. Les moines vieillissent. Val Notre-Dame est le produit de cette mutation. Oka comptait 105 moines quand André Barbeau y est entré. Il dirige maintenant 22 autres frères à Saint-Jean-de-Matha. Le plus jeune trappiste a 34 ans, le doyen, 89 et la moyenne d'âge oscille autour de 64 ans.

«Sans recrutement, on pourra tenir une quinzaine d'années. Évidemment, le mieux serait de susciter des vocations. Mais on part de loin: la vie monastique est très peu connue dans la société contemporaine.»

Le rap de la trappe...

Le nouveau monastère a pourtant fait l'objet d'innombrables reportages. L'architecte Pierre Thibault a réalisé un chef-d'oeuvre encensé par certains grands magazines d'architecture des États-Unis et d'Europe. Le bois et le verre dominent l'écrin dépouillé, harmonieux, respectueusement planté dans la grande création naturelle traversée de sentiers pédestres et de pistes de ski de fond. En plus, le magnifique complexe utilise les technologies de pointe de l'architecture écolo, avec récupération des eaux de pluie, toiture végétalisée et un maximum d'effort pour l'économie d'énergie.

Il faut patienter six mois pour obtenir une réservation à l'hôtellerie. Les moines eux-mêmes dorment en cellules individuelles plutôt que dans les anciens dortoirs. «Nous sommes beaucoup plus près les uns des autres. Nous formons une communauté plus soudée.»

La cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette vient d'y filmer la visite du groupe rap acadien Radio Radio, dans le cadre d'une série pour Artv impliquant dix auteurs-compositeurs-interprètes se laissant inspirer par autant de lieux insolites (une maison de transition, un refuge pour femmes battues...). Le trio musical a passé 24 heures à la trappe, sauf à la messe, «parce que c'était trop». Radio Radio a ensuite écrit une chanson intitulée Je ne sais pas prier. C'est en chiac et «tout y est, toutes les valeurs, dit le père Barbeau. En 24 heures, ils ont saisi toutes nos valeurs».

La théologie cistercienne de la vie mystique repose sur l'humilité, «une vertu par laquelle l'homme devient méprisable à ses propres yeux en raison de ce qu'il se connaît mieux», selon la formule du pilier de l'ordre Bernard de Clairvaux, du XIe siècle. Cette sagesse lucide s'obtient par le retour sur soi, pour y retrouver en même temps la possibilité de faire le mal librement et la miséricordieuse et charitable capacité de pardonner.

«Plus tu fais silence, plus tu pénètres à l'intérieur de toi-même, plus tu as accès aux fondements de l'humain, dit le père abbé en revenant une dernière fois sur la tragédie de Tibhirine. En lavant la vaisselle, cette semaine, deux frères en sont quasiment venus aux poings... Quand ç'a commencé à chauffer, Christian de Chergé, le père de Tibhirine, priait en demandant: "Désarme-les!" Après, il est passé à "désarme-moi!", et finalement à "désarme-nous". Elle est là, la vérité de ce que nous sommes: de part et d'autre, des êtres de violence qui doivent apprendre à vivre ensemble...»

16 commentaires
  • Michel Bourgault - Abonné 24 décembre 2010 07 h 23

    Michel Bourgault

    Merci, Monsieur Baillargeon, pour votre compte-rendu du cheminement vers l'Absolu. C'est un visage de la religion qu'il fait du bien à voir. On exploite trop souvent à mon goût le côté noir de l'être humain. Il y a plein de motifs de croire en la bonté des humains et on en trouve dans la vie des hommes et des femmes qui vivent la folie de se donner exclusivement à Dieu.
    Je recommande à ceux et celles qui cherchent l'Absolu le film Des Hommes et des Dieux, qui prendra l'affiche à la fin de février. Je suis un des chanceux qui ont visionné ce témoignage vrai de la raison d'être des religieux.

  • Jacques Julien - Inscrit 24 décembre 2010 08 h 52

    nom de lieu

    Bonjour.

    vous écrivez «Notre-Dame-du-lac», qui est le nom de l'ancienne abbaye d'Oka. Vous voulez sans doute dire «Val-Notre-Dame», qui est le nom du nouveau monastère de Saint-Jean-de-Matha.

  • Rironie - Inscrit 24 décembre 2010 12 h 25

    Il y a de ces vertus qui puent

    Ce centrage sur soi pour mieux se découvrir, me fait penser au hamster qui tourne dans sa cage. Ce hamster doit se dire : « J’agis, donc je suis. » Belle façon de justifier son existence lorsqu’on est déconnecté de ses semblables.

    Pourtant, l’être humain n’est constitué que de deux choses : l’inné et l’acquis. Ce sont les seules choses que nous pouvons retrouver en nous, peu importe le type d’introspection en cause : un inné universel (à peu de choses près, tels que la couleur de la peau, des yeux, des cheveux, des traits physiques, du sexe et d’un tempérament particulier), et un acquis culturel. Mais en se coupant du monde pour mieux se concentrer sur des dogmes, on renonce à piger dans ce grand buffet qu’est la culture ambiante, pour ne se nourrir que d’une seule chose : le dogme. On devient nécessairement un être tordu et déséquilibré, inapte à vivre en société. En se sens, ces gens on parfaitement raison de pratiquer l’auto-enfermement.

  • Zeste - Inscrit 24 décembre 2010 13 h 48

    Vivre l'Absolu ailleurs

    J'ai visité plusieurs monastères durant ma vie dont ceux du Mont Athos en Grèce et quelques autres aux Québec. Ma conclusion est d'encourager les moines de vivre l'Absolu dans la rue parmi les plus démunis de la société au lieu de s'enfermer sur le monde et méditer sur l'Ailleurs.

  • J.Gabriel - Abonné 25 décembre 2010 02 h 24

    À M. St Amand!

    C'est drôle, je ne vois pas tellement ce qui distingue ces hommes que vous qualifiez, péjorativement je présume, de "tordus" des autres. Ils vivent un dogme et se concentre dessus. Je trouve cela remarquable.
    Vous et moi ne faisons que manger gloutonnement des dogmes. Nous les consommons, nous engraissons à partir d'eux et les déféquons.Votre comparaison de la culture à un buffet est particulièrement éloquente et va dans mon sens. Nos celles seront probablement nos seuls traces.
    De leurs côtés, ces moines répondent à une tradition séculaire ayant marqué et continuant à marquer l'humanité. Maintenant, nous qui sommes hors de cela, à quoi répondons-nous, à quoi nous engageons nous? Ah oui, à digérer. Je me demande cependant vraiment qui sont les plus tordus?