Canonisation du frère André - Le Maurice Richard de la foi

«La simplicité et l’humilité du frère André, c’est un peu le caractère des Québécois», dit l’historien Denis Vaugeois.<br />
Photo: Archives Reuters «La simplicité et l’humilité du frère André, c’est un peu le caractère des Québécois», dit l’historien Denis Vaugeois.

Rome — Né dans une famille pauvre, pas instruit, d'une humilité presque maladive, obligé de travailler très jeune et de s'exiler aux États-Unis, orphelin de père et malade par-dessus le marché, le frère André, qui sera canonisé par le pape Benoît XVI demain à Saint-Pierre de Rome, apparaît comme le prototype du héros canadien-français miséreux.

«C'est le paradoxe du frère André: il est le plus humble de tous, mais il fera construire l'oratoire Saint-Joseph, un des plus gros lieux de pèlerinage du monde», explique l'historien Guy Laperrière, de l'Université de Sherbrooke. Est-ce au nom de cette même humilité que l'on continue à appeler «oratoire» la basilique qui trône sur le mont Royal? En français, un oratoire est pourtant la plus petite des chapelles!

Denise Robillard, qui a écrit l'histoire de l'oratoire, n'hésite pas à dire que le frère André est le prototype du héros québécois. «C'est quelqu'un de peu instruit, de pas inquiétant, qui accueillait les malades. On venait se confier à lui. Il était portier, ce qui veut dire qu'il accueillait les gens. En passant, c'était une formidable ouverture sur le monde.»

Le salut des siens


Martin Meunier va jusqu'à affirmer que le frère André est «une sorte de Maurice Richard de la foi catholique. C'est un "virtuose" rempli de la certitude de sa grâce. Le frère André n'a pas de vanité, il n'a qu'une mission. Et, comme Maurice Richard, celle-ci concerne d'abord le salut des siens. C'est peut-être pourquoi la canonisation du frère André est tant saluée, même par un peuple qui se définit de moins en moins comme catholique.» Ce sociologue des religions trace d'ailleurs un parallèle entre le Forum et l'oratoire, deux temples ou la victoire vient après de longues souffrances.

On ne connaît pourtant à peu près pas d'opinions politiques au frère André dans ces années troublées, traversées par la guerre et la renaissance du nationalisme canadien-français, avec Henri Bourassa. À l'exception d'un anticommunisme virulent et d'une anecdote concernant sa rencontre avec l'évêque de London, Mgr Fallon. L'ennemi juré d'Henri Bourassa défendait alors l'interdiction des écoles françaises en Ontario et traitait les Canadiens français de «fanatiques». Le frère André aurait lancé à son visiteur: «C'est vous qui faites de la misère à nos frères de l'Ontario?»

«La simplicité et l'humilité du frère André, c'est un peu le caractère des Québécois, dit Denis Vaugeois. Ça nous convient assez bien.» L'historien rappelle que c'est le frère André qui avait converti Maurice Duplessis à la dévotion à saint Joseph. Les deux hommes s'étaient connus l'époque où Duplessis étudiait au collège Notre-Dame.

Une religion triomphante

Ce n'est pas dans les années 50, comme on le dit parfois, que l'Église domina sans partage la vie des Canadiens français, mais au début du XXe siècle. C'est l'époque d'une religion triomphante. En 1910, Montréal accueille le 21e congrès eucharistique international, le premier à se tenir hors d'Europe, comme le rappelle Micheline Lachance dans sa biographie (Frère André, Éditions de l'Homme). Henri Bourassa y prononce son plus célèbre discours, dans lequel il réclame «le droit de vivre» dans leur langue pour la «poignée» de Canadiens français qui ont si bien servi l'Église.

«C'est l'époque où les vocations sont les plus fortes, explique Guy Laperrière. C'est aussi une grande période de bouleversements sociaux. Plus d'un million de Canadiens français se sont exilés aux États-Unis. La prospérité économique est grande, mais les conditions de vie des agriculteurs qui quittent leur terre pour Montréal sont épouvantables. La pensée sociale de l'Église se développe avec les syndicats catholiques et l'Institut du bon conseil.»

Exode vers les villes, misère urbaine, ferveur religieuse sans pareil, les conditions de l'apparition d'un thaumaturge, comme on surnommera le frère André, sont présentes. Saint Joseph n'est-il pas le patron des ouvriers? «C'est aussi le patron de la bonne mort, dit Laperrière. On l'invoque même pour des raisons financières.»

Une religion populaire


Martin Meunier voit dans le frère André «une figure de la religion populaire qui s'oppose en un sens à la religion des clercs», celle du haut clergé. Pour Denise Robillard aussi, le frère André est un pur «représentant de la tradition des religions populaires. Les miracles, ça ne s'explique pas et ce n'est pas important qu'on le sache. À cette époque, la médecine n'était pas aussi évoluée qu'aujourd'hui.»

Le culte voué au frère André dépasse en effet les institutions. Durant la seule année 1910, on lui adresse 24 000 lettres pour lui demander des faveurs. À son décès, un million de personnes défilent devant sa dépouille pendant plusieurs jours. La construction de l'oratoire est d'ailleurs une opération rentable. Il se finance tout seul. Deux millions de personnes y défilent encore chaque année.

Pourtant, selon Laperrière, l'archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, sera très tôt associé à ce qui se passe à l'oratoire. Pour lui, il ne fait pas de doute que c'est le Lourdes du Canada. Dès 1910, il fait visiter la montagne aux évêques du monde entier. L'Église est évidemment soucieuse de rassembler ses ouailles, qui quittent en masse les campagnes pour la ville.

Le «vieux frotteux»

Mais le frère André n'a pas que des amis. Les médecins en particulier sont loin de voir d'un bon oeil le «frotteux» du mont Royal (il frotte les malades avec de l'huile de saint Joseph). Les protestants sont aussi enclins à dénoncer ce genre de pratiques superstitieuses. Le journaliste anticlérical Godfroy Langlois, qui dirige le journal Le Pays, les pourfend lui aussi. Même certains religieux se tiennent loin de ce genre de manifestations dont on ne sait jamais à partir de quand elles sombrent dans le fétichisme et l'idolâtrie. L'évêché diligente une commission pour s'assurer au moins que le frère André n'est pas un illuminé.

Du milieu du XIXe siècle au début du XXe, c'est la grande époque des «miracles». À Lourdes, le surnaturel sévit depuis 1858, date des «apparitions» à Bernadette Soubirou. Depuis, on allègue pas moins de 7000 «guérisons», dont 67 seraient reconnues par l'Église. Contrairement à Lourdes, l'oratoire Saint-Joseph ne possède pas de bureau médical afin de répertorier chaque cas.

Partout, ces «miracles» ont des points communs. Ils concernent presque toujours des guérisons, la majorité des miraculés sont des femmes, la plupart viennent du petit peuple et des couches peu instruites. «La liste des guérisons donne une image de ce que les gens estiment à la portée de la prière à un moment de l'histoire et un lieu déterminé», écrit le sociologue belge Pierre Delooz. On ne connaît presque pas de «guérisons miraculeuses» d'affections cardiovasculaires, du sida, de cancers de la prostate et du poumon. Leur nombre baissera à peu près partout avec le déclin de la foi dans les années 1940 et 1950.

Mais toutes ces données semblent finalement de peu d'importance pour ceux qui ont la foi. «Le frère André fait partie de notre culture, dit Denise Robillard. C'est un des nôtres qui a été aimé. Il nous donne une leçon d'humilité.» Pour Martin Meunier, «la canonisation du frère André est la reconnaissance d'une religiosité qui a été celle du peuple et de nos ancêtres. Une mémoire qui ne peut s'extirper d'un certain Canada français urbain, toujours travaillé par la sensibilité de naguère.»

***

Lire aussi

La jeunesse d'Alfred Bessette ne laissait pas présager son avenir

Le Devoir au Vatican - Le frère André fait encore courir les foules

Sondage Léger Marketing-Le Devoir - Un Québécois sur trois croit à ses miracles

Canonisation du frère André - Ce qu'il en reste

En aparté - Les restes de l'Église du frère André
78 commentaires
  • Georges Allaire - Inscrit 16 octobre 2010 06 h 23

    "le surnaturel sévit"

    C'est tout dire pour ne rien dire.

    Sévir: punir rigoureusement, sanctionner. Synonymes: châtier, consigner, frapper, punir, réprimer, sanctionner.

    Peu importe les faits. Prier, recevoir la parole et le corps du Christ, guérir même, sont des punitions de la matière pour ceux qui élèvent leur esprit. —Les bien pensants somment les estropiés de reprendre leurs béquilles. Pendant que Saint Joseph guérit et que le Frère André rit.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 16 octobre 2010 07 h 45

    « son décès, un million de personnes défilent devant sa dépouille pendant plusieurs jours.

    Un million de personnes, c'est 4 fois le show de Paul McCartney sur les Plaines! C'est du monde à messe!
    J'aimerais bien voir les photos!

    Un million de personnes en 4 jours, c'est 250,000 par jour. A 24 heures par jour, c'est 10,000 à l'heure; 2,77 personnes à la seconde. C'EST IMPOSSIBLE.

  • Ivan Jobin - Inscrit 16 octobre 2010 08 h 06

    Sainte Ignorance

    Une foi naïve rend un individu aveugle, autoritaire, suffisant et superstitieux.
    Cependant faut-il définir qu’est-ce qu’une foi naïve, en l'occurrence la sainteté.

    D’abord définissons le terme naïf. Est qualifié de naïf : « celui qui n'est pas informé du caractère pervers de certaines applications ou bien celui qui préfère se fier à l'intuition.»

    La base de toutes religions, n’est-elle pas strictement liée à l’intuition? L’enseignement religieux ainsi qu’un nombrilisme incontestable nous ont laissé l’illusion que nous étions le centre de l’univers et le sommet de la création. Dans une vision scientifique du monde ne serions nous pas qu’un peu de moisissure perdue sur une planète quelque part dans l’univers et que l’évolution biologique a pourvu d’un cerveau?

    Et qu’avec celui-ci, dans une élévation christique, ne sommes nous pas tombés dans une foi circulaire où toutes réfutations à cette révélation, de l’idée d’une divinité, est considérée comme hérétique?

    Entre science et foi, je choisis la science comme religion. En vérité je vous le dit, il n’existe pas de révélation sur la parole divine sans que celle-ci ne puisse être scientifiquement démontrée. La théologie ne relève que de l’intuition et prend sa source dans la Bible qui n’est pas particulièrement exacte en matière d’histoire et de paléo géologie.

  • François Lavallée - Abonné 16 octobre 2010 08 h 16

    Une analyse qui en dit plus sur les analyseurs que sur l'analysé

    Le frère André ne demandait rien à personne. C'est les gens qui lui demandaient, sans cesse, des choses. S'interroger sur le fait qu'il est « typique » ou non, s'il représente quelque chose que nous aimons ou non est complètement à côté du sujet. Le frère André avait la foi, une foi profonde et sincère, et tout ce qu'il a fait s'explique uniquement par cela. Une personne qui, par ses croyances, se voit obligée d'évacuer cette dimension de son analyse (parce qu'elle estime que la foi n'est que du vent, qu'un épiphénomène à interpréter en fonction de phénomènes sociopolitiques) tournera en rond. C'est un peu ce qu'on constate dans cet article. Notre époque où la foi et l'humilité sont hors de propos nous interdit de présenter le frère André tout simplement comme il était.

  • Nestor Turcotte - Inscrit 16 octobre 2010 09 h 41

    Les morts et les chiffres

    Et dire que lors du décès de René Lévesque, une foule immense (!): 65,000 personnes (sic) avait défilé devant son cercueil ouvert. Du jamais vu au Québec (sic) avait-on dit en 1987 ! Eh bien...on avait vu mieux, mais les Québécois ne se souviennent que de ce qu'ils veulent bien se souvenir.

    René Lévesque est parti sur les notes de l'hymne national des Québecois:« Mon cher René, c'est à ton tour, de te laisser parler d'amour». Pauvre lui, étendu et froid, il a sans doute été très ému de l'hommage....

    Le frère André est parti, après avoir été visité par les longues queues de fidèles, dans le froid de janvier... On peut en rire, mais ce sont bien les faits réels. JAMAIS quelqu'un n'a suscité autant de déplacements dans toute l'histoire du Québec. Combient étaient-ils dans la rue? Personne ne les a comptés...mais je sais une chose, c'est que, jusqu'à ce jour, jamais un défunt n'a fait déplacer autant de monde au Québec. Même pas, lors des funérailles de Maurice Richard.