Patrimoine - Hors de la conversion, point de salut

Présentement, on procède au cas par cas faute de cadre cohérent global pour sauver le patrimoine religieux.
Photo: - Le Devoir Présentement, on procède au cas par cas faute de cadre cohérent global pour sauver le patrimoine religieux.
Le cas de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus (TSNJ) et de ses grandes orgues exceptionnelles est en passe de devenir un cas type de ce qui attend le Québec, alors que des centaines d'églises délaissées par leurs paroissiens seront tour à tour bradées par les autorités religieuses. Et les écueils rencontrés par ceux qui militent pour sa sauvegarde ont mis en relief l'absence de cadre cohérent global pour sauver ce patrimoine en déclin, estiment plusieurs observateurs.

Ironie suprême, sans classement ou citation patrimonial, et déjà fermée au culte, l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus est devenue inadmissible aux subventions du ministère de la Culture (MCCCQ) et du Conseil du patrimoine religieux du Québec. Cette situation paradoxale, ne cesse de rappeler le comité de sauvegarde piloté par la députée locale du PQ Carole Poirier, montre combien le contexte réglementaire actuel peine à répondre à la réalité.

Des omissions


Combien d'églises déjà désaffectées ou mises en vente sont ainsi privées de tout accès à des fonds de survie? Et le seul inventaire des lieux de culte utilisé par le ministère de la Culture pour statuer de la valeur patrimoniale d'une église, échafaudé selon des critères obscurs, passe pour l'instant sous silence la question des orgues. Même si les avis d'experts locaux et internationaux rapportés dans nos pages concluent pourtant tous à la présence d'un instrument exceptionnel à l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus.

Pour l'instant, répète à souhait la ministre de la Culture, Christine St-Pierre, la seule issue possible pour ces églises «sans statut religieux» réside dans les subventions du Fonds de la culture, allouées seulement aux églises faisant l'objet de «projets de conversion» financièrement viables. Une vision relayée dans le projet de loi 82 sur les biens culturels.

Hors de la conversion, point de salut pour les églises? Cet état de fait n'a aucun sens, estime Antoine Leduc, ex-secrétaire de la Fondation des amis de l'orgue et membre de la Coalition pour la sauvegarde du patrimoine religieux, créée en juin dans la foulée du tollé soulevé par l'affaire de l'orgue et de l'église TSNJ.

«Nous avions suggéré à la Commission de la culture en 2005 la nationalisation des plus beaux lieux de culte en précisant du même souffle que l'orgue devait être un critère déterminant dans ce processus. Si la Commission a retenu cet élément, ces recommandations sont depuis restées lettre morte», affirmait-il en avril dans une lettre publiée dans Le Devoir.

Assumer les frais

La position du MCCCQ relance aussi la question de la capacité variable des communautés à prendre sous leurs ailes des lieux de culte dont l'Église ne peut pas assumer les frais. «Il y a une limite aux efforts et à l'argent qui peuvent être déployés dans un milieu comme le nôtre, dit Mme Poirier. On a réussi à faire naître un projet d'habitations à l'église Saint-Clément, et il faut au même moment se remobiliser pour un deuxième problème majeur, sans aucune aide du ministère.»

La communauté locale a déjà déboursé plus de 7000 $ pour évaluer la possibilité d'accueillir une bibliothèque et d'autres services culturels au TSNJ. «La ministre laisse les communautés seules avec leur patrimoine sur les bras. On se prépare à de joyeux problèmes dans l'avenir si tout le dossier du patrimoine religieux est géré de cette façon, sans planification plus globale», déplore-t-elle.

C'est pourquoi l'expert en patrimoine religieux et professeur à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) Luc Noppen propose d'établir une liste de 15 ou 20 bâtiments religieux à préserver tels quels par l'État, pour honorer la mémoire. «Mais il faut que les gens acceptent les priorités et les hiérarchies», prévient-il.

Nationaliser les plus beaux lieux de culte est d'ailleurs la voie privilégiée par la Coalition pour la sauvegarde du patrimoine religieux, qui s'inquiète de la mainmise de l'Église sur le sort de ce patrimoine, devenu biens culturels au fil des décennies. Pour l'heure, l'Église a encore le dernier mot sur les églises qui seront fermées et vendues. Tout au plus doit-elle aviser la communauté deux ans à l'avance de ses intentions. Comme c'est le cas à l'église Très-Saint-Nom-de-Jésus, les diocèses ont aussi pleinement le droit de brader l'orgue et l'église, même s'ils ont bénéficié de généreuses subventions de l'État — plus de 750 000 $ depuis 15 ans à TSNJ.

Le boulet financier que laisse entrevoir la prise en charge du patrimoine religieux en désaffection explique en bonne partie l'attitude actuelle du MCCCQ, croit Robert Cadotte, porte-parole du Comité de sauvegarde de l'église TSNJ. «Le ministère est tout simplement pris de vertige. Il y a plus de 2500 églises au Québec. On ne voit que la dépense à venir et on craint que Très-Saint-Nom-de-Jésus ne crée un précédent pour la suite des choses», conclut-il.

Droit de préemption, bis

La promesse d'achat de la Maison des hommes des Soeurs grises de Montréal (MHSGM) faite par Québec il y a dix jours détonne un peu dans le concert de critiques entourant la sauvegarde du TSNJ. Le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine (MCCCQ) a exercé son droit de premier acheteur, un usage exceptionnel dans l'histoire de la Loi sur les biens culturels, pour acquérir les anciennes dépendances du couvent des Soeurs grises, au centre-ville de Montréal, convoitées par un centre culturel musulman.

«Ça peut être une belle façon d'avoir une vision cohérente pour l'ensemble conventuel, mais cette vision était-elle impossible sans ce geste?», se demande Dinu Bumbaru, d'Héritage Montréal. Le classement patrimonial du site depuis 1976 donne déjà des armes au MCCCQ pour le protéger. Et l'argent aurait pu être investi ailleurs...

Pour Luc Nopen, professeur de l'UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, «la décision se comprend» quand on considère le projet de mosquée sérieusement envisagé par un aspirant acheteur. «C'était la seule façon de garder l'intégrité du site», juge-t-il. Une mosquée aurait impliqué des changements majeurs au site.

Pour plusieurs, c'est un nouvel épisode d'un patrimoine religieux défendu à la sauvette ou analysé au cas par cas. Mais il vient surtout souligner la très grande diversité de ce patrimoine, qui dépasse largement l'architecture. Il compte des bâtiments — dont quelque 2500 églises — et des complexes immobiliers, mais aussi des oeuvres d'art, des orgues, sans oublier ses liens particuliers avec les communautés. Une valeur symbolique beaucoup plus difficile à mesurer et à classer.

«Ce sont des sites complexes, un patrimoine qui a pris des siècles à se bâtir; on ne peut pas en disposer en 10 ans», note M. Bumbaru. Au point où il s'avère quasi impossible d'adopter une vision globale, selon M. Noppen, comme certains le réclament de la part du ministère.

Là où tous les intervenants en patrimoine s'entendent pourtant, c'est dans l'urgence d'analyser et d'adopter le projet de loi 82 qui remanie une Loi sur les biens culturels, vieille de plus de 30 ans.

«On est bien avancé dans ce texte de loi, et même s'il y a des améliorations à apporter, il faut que ça soit applicable rapidement», insiste M. Bumbaru.

Au chapitre des ajustements, il relève surtout l'importance d'établir un meilleur équilibre entre le coercitif et l'incitatif, entre l'obligation de résultat en matière de protection et de mise en valeur du patrimoine et le soutien aux propriétaires et associations qui le font revivre.

La nouvelle loi a toutefois le mérite, selon M. Noppen, d'éviter que le Conseil du patrimoine religieux investisse dans des églises promises à la fermeture. «Il faut s'assurer au départ que le site est porté par la collectivité et par un projet de développement», juge-t-il à l'instar de la ministre.

Ce projet de développement, pour être viable, doit s'arrimer à la fois à une valeur nationale qui lui ouvre les portes du financement public et à une vision contemporaine de la culture. M. Noppen avait déjà proposé de faire du TSNJ un palais de l'orgue québécois...

Bref, «il y a une entente qui transcende les différentes écoles de pensée, c'est qu'il faut trouver une façon de projeter ce patrimoine dans l'avenir», résume M. Bumbaru. Ce dernier estime que cette réflexion devrait faire l'objet de chantiers de concertation au sein de la société civile, avec le soutien et le leadership de la ministre St-Pierre, en parallèle avec l'analyse et le dépôt du projet de loi.

«Quand la loi sera modernisée, il faudra qu'elle soit accompagnée d'un exercice préparé sur la question du patrimoine religieux parce que ce sera le premier sujet à l'ordre du jour.»

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