Rouge pour religion - Un Québec postcatholique

Photo: Agence Reuters

En 1774, dans l'espoir d'apaiser ses colonies mouvementées, l'Empire britannique signe l'Acte de Québec. Il concède aux Canadiens français le droit de pratiquer la religion catholique, d'appliquer le droit civil français et celui de faire le tout en français. À l'occasion de la Fête nationale, Le Devoir jette un regard en bleu, blanc et rouge sur chacun de ces trois éléments pour voir en quoi cet héritage français a modelé l'esprit québécois. Aujourd'hui, rouge pour religion.

Dans le film La Neuvaine (2005) de Bernard Émond, une urgentologue québécoise suicidaire retrouve foi en la vie au contact d'un jeune catholique pratiquant. Dans une des scènes les plus fortes de l'oeuvre, la femme médecin visite la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré et ne comprend absolument rien aux rites et aux symboles de piété populaire qui s'y déploient. Son monde à elle existe après l'euthanasie de Dieu, après ses clinquantes manifestations rituelles ou esthétiques.

«Il aura fallu près de cinquante ans après le début de la mise à mort du catholicisme québécois pour que l'on commence à prendre conscience de ce qui s'est éteint avec lui», écrit le professeur de philosophie Daniel Tanguay dans un article partiellement inspiré de ce film publié dans Globe, la revue internationale d'études québécoises (2007-2008). «Pleine de bruit et de fureur, la foule s'est acharnée à piétiner ce qu'elle avait auparavant adoré. [...] Le catholicisme est aujourd'hui spirituellement mort au Québec. Il a été vaincu par le rire et la dérision. [...] Nous vivons la fin d'une époque: la Révolution tranquille est bel et bien terminée au Québec et la société québécoise est pleinement devenue une société "postcatholique".»

Le passé d'une illusion

Avec la langue, le catholicisme fut dans le passé le liant de l'identité culturelle canadienne-française. Dès après la Conquête, Londres reconnut aux habitants de l'ancienne Nouvelle-France le droit d'«avoir, de conserver et de jouir du libre exercice de la religion de l'Église de Rome» et au clergé de «tenir, de recevoir et de jouir de ses dus et droits accoutumés». La concession des conquérants anglicans cherchait à s'assurer de la loyauté des nouveaux sujets francophones et catholiques alors que grondait la rébellion des turbulentes colonies américaines.

Les États-Unis d'Amérique ont choisi la laïcité de l'État tout en permettant à la religion de jouer un rôle déterminant dans toute la société encore aujourd'hui. Le Québec se laïcise à sa façon. Le gouvernement Charest ira en appel du jugement de cette semaine de la Cour supérieure sur le cours d'éthique et de culture religieuse imposant des limites constitutionnelles à cette volonté. Le tir de barrage contre la sortie pro-vie du cardinal Ouellet renforce l'impression que l'influence sociale et politique de la religion est ici quasiment réduite à néant. Plus qu'une société postcatholique, le Québec semble être devenu une société postreligieuse.

«Je ne dirais pas cela, réplique Lucia Ferretti, professeure à l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQAT), spécialiste de l'histoire du catholicisme québécois. En effet, alors que la normativité chrétienne n'est pratiquement plus présente dans les lois, certains groupes radicaux au sein de plusieurs confessions tentent de prendre (ou de reprendre) la place laissée vide et de faire pénétrer leurs propres normativités religieuses au sein de l'appareil législatif et des structures de l'État. [...] Il semble donc qu'on assiste depuis une trentaine d'années à un réaménagement, voire à un renforcement, du régime d'association qui caractérise les relations entre l'État et les confessions au Québec et au Canada.»

Son collègue Robert Mager de l'Université Laval poursuit autour de cette idée de la société sortie du religieux. Une fois soumises les nuances concernant la permanence du sacré, il ajoute: «Cela dit, il est clair que quelque chose est derrière nous, à savoir l'encadrement social exercé par l'Église catholique et son influence sur les consciences qui ont été prédominants durant, grosso modo, une centaine d'années. En ce sens, une sécularisation de la culture et de la société s'est bel et bien produite. Définit-elle pour autant un Québec postreligieux? Le phénomène religieux continue de se manifester de toutes sortes de manières, et à toutes sortes de niveaux. À certains égards, le Québec demeure profondément religieux; à d'autres, il présente une inventivité religieuse empruntant des voies typiquement modernes [subjectives, individualistes, etc.].»

Le professeur de théologie vient de publier un ouvrage collectif réexaminant le couple Modernité et religion au Québec (PUL). La rupture opérée dans les années 1960 lui semble «indéniable», tous les indicateurs allant dans ce sens, de la laïcisation des institutions au procès culturel de la religion. «Ce qui est plutôt débattu, ce sont le moment de cette rupture, ses différents aspects, leur portée et leur signification, ajoute-t-il. Ces débats ne sont ni innocents ni simplement scolaires: ils font partie intégrante d'un débat politique fondamental qui concerne l'avenir du Québec. Ce débat est à l'arrière-scène de toute relecture de la dynamique religieuse, et il le parasite largement. Tout se passe comme si l'émergence d'une autoconscience proprement québécoise, en contraste avec l'identité canadienne-française qui existait jusqu'alors, procédait en partie d'une rupture avec l'idéologie de la survivance, dont l'attachement au catholicisme constituait l'un des fondements.»

L'avenir d'une désillusion

Ce qui n'empêche pas le religieux expulsé par la porte de se réintroduire vite fait bien fait par la fenêtre, souvent pour accentuer la réaction sévère et critique de l'ancienne «priest ridden province». Le professeur Mager parle d'«une sorte de murmure antireligieux permanent, à plusieurs voix», avec ses «crises épisodiques» bien connues. «Ce murmure antireligieux, qui éclate parfois en crises épisodiques, comme celle des accommodements raisonnables et celle du voile intégral, me paraît être immédiatement lié au malaise identitaire et à l'impasse politique, formant avec eux un complexe inextricable, écrit-il au Devoir. Il humilie au jour le jour ceux et celles qui vivent leur religion avec sincérité et dévouement. Dans ses formes les plus déplaisantes, il déferle contre des boucs émissaires: les prêtres, les religieuses, les musulmanes voilées... comme on s'en prenait autrefois aux Juifs et aux sorcières, avec les tragédies que l'on sait. Non pas que la religion doive échapper à la critique. Mais la fureur contre un autre fantasmé et les appels au lynchage public ne règlent jamais les problèmes de fond, qui sont ailleurs.»

La professeure Ferretti enchaîne en s'interrogeant sur ce qu'il reste de cet héritage dans le Québec actuel. «Même de nos jours, les Québécois restent largement attachés à la morale sociale catholique, sous sa forme sécularisée, note-t-elle. Celle-ci s'exprime d'une part dans leur opposition assez généralisée à la guerre, et aussi dans leur volonté de conserver l'essentiel de l'État-providence [redistribution de la richesse, maintien d'un réel filet social et réhabilitation plutôt que répression de la jeunesse en difficulté].»

Dans son analyse de La Neuvaine, Daniel Tanguay note que le vide créé par la disparition sociale et culturelle du catholicisme est en partie comblé par une sorte de «religion thérapeutique» qui tend à confondre quête spirituelle et confort psychologique. C'est le réconfort apporté à la doctoresse en mal d'espérance.

«J'aimerais croire que cet héritage se perpétue en quelque manière, mais j'aurais du mal à sortir des lieux communs qui réconfortent plusieurs catholiques de bonne foi que je connais ou que je lis», écrit finalement en entrevue le professeur Tanguay. «L'héritage chrétien est agissant selon eux dans la poursuite du projet humaniste de justice, d'égalité et de liberté, projet qui est encore sensible dans la société québécoise. C'est vrai, mais alors on ne sait plus très bien distinguer la foi de l'humaniste de celle du chrétien. Cette confusion est permanente par exemple chez l'un des penseurs les plus respectés et respectables du Québec contemporain: Charles Taylor. Pour ma part, j'aimerais que l'héritage chrétien soit plus dérangeant au Québec. Je me méfie par tempérament d'un christianisme qui prend trop ses aises avec le monde moderne. Je veux qu'il m'inquiète, qu'il me fasse sortir de ma torpeur et de ma paresse intellectuelles. Si l'héritage chrétien a encore un sens au Québec, c'est dans la mesure où il peut remettre en question notre conformisme moral.»

***

Pour plus d'informations:

Robert Mager: «l'État québécois n'a jamais été religieux»
Lucia Ferretti: «Le Québec est bel et bien une société distincte au Canada»
88 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 23 juin 2010 00 h 59

    Bienvenus MM. à l'ambassade canadienne de Rome

    Vous écrivez :

    « Si l'héritage chrétien a encore un sens au Québec, c'est dans la mesure où il peut remettre en question notre conformisme moral.»

    Quel conformisme moral ? De toute façon c'est tout à fait insuffisant. Si l'héritage chrétien doit avoir un sens au Québec, il doit se démarquer des puissants adeptes du statut quo actuel. En Irlande le clergé a appuyé le projet d'indépendance de la nation; ce n'est pas encore le cas au Québec.

    Le passé n'est pas garant de l'avenir avec notre histoite empreinte d'une collaboration éhontée du haut clergé catholique avec les Britanniques et leurs successeurs d'Ottawa.

    MM les cardinaux Turcotte et Ouellet, votre crédibilité est presque nulle. C'est malheureux pour ceux qui sont sincères dans leurs convictions.

    Les bergers protègent les renards et les loups et ne disent rien lorsque les moutons se font tondre ou sont mangés. Le paradis et l'enfer c'est maintenant.

  • Georges Allaire - Inscrit 23 juin 2010 01 h 12

    Remarquable vacuité

    Une intelligence déconnectée de son sujet produit une réorganisation de la réalité selon ses préjugés, une schizophrénie déconnectée mentalement plutôt que biologiquement. Bien entendu, lorsqu'on omet par ignorance ou par méthode le lien réel entre Dieu et l'homme, on est contraint de supputer une invention mentale pour rendre compte des phénomènes qui s'ensuivent. Mais on méconnaît aussi la rupture concrète qui s'ensuit.

    Comment un peuple qui cultivait la fidélité, la fécondité et la vie, devenant même une menace démographique et politique pour la partie majoritaire et étrangère du Canada a-t-il pu passer au divorce, à la stérilité, à l'avortement et à l'euthanasie, au point de glisser vers la disparition et de devenir la risée du Canada anglais? — Une observation parfaitement neutre et ignorante (agnostique) relève ces faits comme une révolution culture en phase d'aphasie fatale.

    Avec la disparition du lien concret de l'homme québécois et de Dieu on doit reconnaître la disparition toute aussi concrète de l'homme québécois et de sa vie.

  • Claude Jean - Inscrit 23 juin 2010 04 h 24

    Le liberté de religion

    Personne ne se posait de questions sur l'avenir de la langue des Canadiens, car le point litigieux n'était pas la langue mais la religion. Selon le traité de Paris, la Grande-Bretagne assurait aux Canadiens qui décideraient de rester au pays le droit de conserver leurs propriétés et de pratiquer leur religion catholique «en autant que le permettent les lois de la Grande-Bretagne», même si les lois de la Grande-Bretagne en matière de religion ne permettait pas grand-chose à cette époque.

    Cependant, l'écart entre la société anglaise et la société française n'était pas tellement grand et le passage des Canadiens d'une société à l'autre ne parut pas un drame pour la société canadienne. C'est que le système traditionnel des Canadiens reposait sur une monarchie catholique, le roi portant le titre de Sa Majesté Très Chrétienne, avec les devoirs qui en découlaient et agissant comme le chef d'une Église gallicane. La Grande-Bretagne était également un régime monarchique de religion chrétienne, dont le roi portait le titre de Défenseur de la Foi, avec des devoirs envers la religion. Précisons aussi que, dans les formules solennelles des traités, le roi anglais se donnait le titre de «roi de Grande-Bretagne et de France», en souvenir sans doute de l'époque où la Couronne anglaise possédait la moitié de la France. Dans les deux pays, l'Église était soumise à l'État et le roi nommait les évêques. La société canadienne se maintenait donc dans un régime monarchique et chrétien, ce qui la conservait dans une sorte d'«habitat culturel» familier.

    La seule difficulté apparente pour les Anglais concernait bel et bien la religion. À cette époque, un bon «sujet» de Sa Majesté se devait avant tout d'être de religion anglicane. Or, la guerre laissait à la Grande-Bretagne non seulement une énorme dette nationale, mais un empire colonial plus complexe à administrer, puisque ce dernier devait intégrer des catholiques romains

  • novis - Inscrit 23 juin 2010 06 h 43

    illusion de vérité

    Comme le dit Vadeboncoeur dans ses "Essais sur la croyance et l'incroyance", la Vérité est souveraine de tout, incluant les croyances.

    Mais il faut être exigeant quand on parle de Vérité. C'est une denrée très rare. La notion populaire des "sciences" suggère qu'on y nage dans la Vérité, mais c'est une illusion. En réalité, on y nage dans l'essai et erreur, dans la modélisation approximative. Juste en physique, s'arrête-t-on pour se demander qu'est-ce qu'on _sait_ réellement, définitivement? Assez pour construire des ordinateurs, me direz-vous... soit. On peut bâtir beaucoup sur l'approximation, mais les questions de fond demeurent.

    Le matérialisme économique (et idéologique) a beau jeu aujourd'hui de nous cloisonner dans cette illusion.

    Je finirai avec cette réflexion, tirée du début du livre de Vadeboncoeur: "La personnalité de l'Être. La personnalité du monde. Je ne conçois pas l'Être, le tout de l'être comme dénué
    de personnalité. Le fond de l'existence, sans conscience, sans sujet? Le monde, l'être, le fond de l'être, seulement objectifs? C'est comme la quadrature du cercle. On peut en avoir l'idée, mais cette idée
    disparaît par impossibilité de son objet. Je ne puis supposer un univers fermé, nul en conscience mais surtout impersonnel, et dont nous serions simplement une exception."

  • Michel Gaudette - Inscrit 23 juin 2010 07 h 09

    Un choix qui a des conséquences historiques...

    Voilà bien tout le problème de ces sujets français qui choisiront de demeurer catholiques, et donc pauvres, tout en accusant le conquérant de les avoir maintenu dans cette pauvreté.

    Ce n'est pas la faute des Anglais si les sujets français feront le mauvais choix.